La France, théâtre historique des assassinats politiques

Un kurde colle le portrait des militantes assassinées du PKK Sakine Cansiz et Fidan Dogan à Paris le 11 janvier 2013, REUTERS/Christian Hartmann

Un kurde colle le portrait des militantes assassinées du PKK Sakine Cansiz et Fidan Dogan à Paris le 11 janvier 2013, REUTERS/Christian Hartmann

Le meurtre à Paris de trois militantes kurdes, s'il n'a pas encore été élucidé, pourrait n'être que le dernier d'une longue tradition d'assassinats politiques de ressortissants étrangers sur le sol français.

Trois militantes kurdes, dont une responsable du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), ont été assassinées à Paris mercredi 9 janvier d’une balle dans la tête. Les auteurs et leurs motifs restent encore inconnus, mais le président de l’Institut kurde de Paris, Kendal Nezan, a déjà qualifié d’«assassinat politique» le triple homicide.

Si la piste politique se confirme, le crime ne serait que le dernier d'une longue tradition d'assassinats politiques de ressortissants étrangers sur le sol français, particulièrement entre les années 1970 et les années 1990.

Leur point commun? Ils étaient pour beaucoup des réfugiés politiques. Retour sur cinquante ans d’assassinats politiques d’étrangers sur le sol français en cinq grandes catégories.

1. Les opposants à des régimes autoritaires

Première grande catégorie d’étrangers assassinés en France, les opposants à des régimes autoritaires, notamment du Moyen-Orient ou au Maghreb. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute Mehdi Ben Barka, un opposant socialiste marocain au roi Hassan II dont l'enlèvement en plein Paris le 29 octobre 1965 a entraîné un fiasco diplomatique, médiatique et judiciaire. Si rien ne permet de dire qu’il a bien été assassiné sur le sol français après son enlèvement, son cas est une exception: la plupart des autres opposants étrangers visés en France ont été tués sur le champ, comme Salah Eddine Bitar, opposant syrien liquidé à Paris en 1980.

Les opposants au régime iranien, qui ont afflué en France après la Révolution de 1979, sont particulièrement nombreux dans cette catégorie. Redza Mazloumam, ancien vice-Premier ministre du Shah, a été tué chez lui à Créteil en 1996. Chapour Bakhtiar, ancien Premier ministre, a lui aussi été assassiné à l’arme blanche chez lui à Suresnes en 1991, alors qu’il avait déjà réchappé à une tentative en 1980 –deux policiers français chargés de le protéger avait été tués.

La longue tradition française d’accueil des réfugiés politiques, et pas seulement iraniens (le pays a longtemps été un des plus accueillant et accepte actuellement environ 10.000 demandes d’asile politique par année), explique en partie pourquoi Paris est une des capitales européennes des assassinats politiques.

Parmi les opposants qui ont connu une mort prématurée sur le sol français, le cas de Dulcie September est sans doute un des plus atypiques. Cette activiste de l’African national congress (ANC) de Nelson Mandela a été assassinée à Paris en 1988, une affaire classée sans suites. Parmi les groupes soupçonnés d’être à l’origine de l'homicide, la police de l’apartheid sud-africaine, des mercenaires français proches de Bob Denard ou encore des membres de l’ANC pour un règlement de compte.

2. Les assassinats de sympathisants de la cause palestinienne

Le 8 décembre 1972, quelques mois après les attentats contre des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich, Mahmoud al Hamchari, représentant de l’Organisation de libération de la Palestine (OPL), était victime d’un attentat à la bombe contre son appartement parisien. Cet attentat fut le premier d’une série d’assassinats sur le sol français attribués au Mossad israélien visant des personnalités soupçonnées d’avoir été impliquées dans les attentats de Munich. Des actions qui sont décrits dans le film Munich de Steven Spielberg. L’assassinat d’al Hamchari sera notamment suivi de celui de Basil al Kubeisi, un Irakien membre du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), le 5 avril 1973.

Qu’il s’agisse d'opérations attribuées au Mossad ou à des régimes autoritaires éliminant des opposants, ce type d’assassinat est généralement très difficile à élucider, comme le souligne François-Bernard Huyghe, directeur de recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS):

«Il s’agit généralement de tueurs entrainés, membres de services secrets. Ils ont des facilités diplomatiques, des faux passeports, et quittent le territoire français dès leur mission accomplie.»

Les détails d’une précision inédite qui ont été rendus publics après l’assassinat en 2010 à Dubaï de Mahmoud al-Mabhouh, un dirigeant du Hamas, par le Mossad montrent l’énorme préparation, la complexité et la sophistication de ce genre d’opérations. Au total, 26 agents auraient participé à cell-ci, utilisant des passeports britanniques, irlandais, français et allemands.

Mais tous les homicides de proches de la cause palestinienne n’ont pas de coupable aussi facilement identifiable que ceux qui ont suivi les attentats de Munich ou que celui de Dubai. Les pistes ont même au contraire tendance à être nombreuses dans ce genre de cas, comme l’explique François-Bernard Huyghe:

«Quand un membre d’un groupe considéré comme terroriste est assassiné, il y a toujours la possibilité qu’il s’agisse d’une affaire interne. Les querelles internes ont tendance à se traduire par des assassinats qui résultent de luttes idéologiques ou politiques complexes, souvent incompréhensibles de l’extérieur, entre différentes factions.»

L’assassinat de Zouheir Mohsen, l’un des responsables de Saïka, groupe armé palestinien pro-syrien, est ainsi attribué au Mossad, à d’autres groupes palestiniens ou à des services secrets occidentaux selon les versions.

3. Les attentats d’extrême-gauche

Les années 1970 ont été marquées par le terrorisme d’extrême-gauche dans certains pays d’Europe, comme en Italie avec les Brigades rouges. Si la France a été relativement épargnée en comparaison de sa voisine transalpine, elle a aussi connu son lot d’épisodes violents. 

«Les groupes tiers-mondistes et pro-palestiniens se rendaient à l’époque des services d’un pays à l’autre, explique François-Bernard Huyghe. Des personnes soutenues par des régimes étrangers réalisaient des opérations en France, parfois avec le soutien de groupes français.»

Entre 1974 et 1977, un groupe maoïste français appelé les Brigades internationales (à ne pas confondre avec les étrangers partis combattre le fascisme lors de la guerre d'Espagne dans les années 1930) a ainsi revendiqué cinq attaques (deux assassinats et trois tentatives) contre des diplomates de régimes qu’il considérait comme dictatoriaux, sans que leur implication ne soit jamais prouvée.

Les assassinats en 1982 du diplomate américain Charles Robert Ray et de l’Israélien Yacov Barsimantov, par les Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL), un groupe marxiste pro-palestinien, ont quant à eux bien entraîné la condamnation d’au moins un organisateur. Après 28 ans d’incarcération pour «complicité d’assassinat», le chef présumé des FARL, Georges Ibrahim Abdallah, pourrait d'ailleurs bientôt être libéré et expulsé du territoire français.

4. Les assassinats d’indépendantistes basques

Arrivé au pouvoir en Espagne en octobre 1982, le socialiste Felipe Gonzales avait fait de la lutte contre ETA une priorité, mais s'est heurté au refus du gouvernement français, également socialiste, d’extrader les nombreux séparatistes basques réfugiés dans les Pyrénées-Atlantiques, véritable sanctuaire d’où les plus violents organisaient des attentats sur le sol espagnol.

Face au manque de coopération des autorités françaises, Madrid a lancé fin 1982 un plan spécial de lutte antiterroriste, dont la création coïncide avec les premières exactions des Groupes antiterroristes de libération (GAL). Depuis 1970, les gouvernements successifs avaient fermé les yeux sur la «guerre sale» que livraient différents groupes clandestins aux basques réfugiés en France, mais les GAL représentaient une nouvelle étape, car ils bénéficiaient d’appuis très haut placés dans l’administration espagnole.

S’appuyant sur une dizaine de groupes composés principalement de mercenaires et de truands, ils ont assassiné près de 30 personnes sur le sol français entre 1983 et 1987, pour la plupart des membres d’ETA mais aussi parfois des innocents pris pour cible par erreur. Les attaques ont pris progressivement fin avec les premières extraditions, puis avec l’arrivée du gouvernement Chirac en France.

Plusieurs membre des GAL ont été retrouvés par la justice française et condamnés à de lourdes peines de prison. Côté espagnol, les arrestations sont remontées jusqu'à très haut dans la hiérarchie. Un sous-commissaire des renseignements généraux de Bilbao, José Amedo Fouce, a été condamné à 108 ans et 8 mois de prison en 1991. Surtout, le ministre de l’Intérieur José Barrionuevo, le secrétaire d’État à la Sécurité Rafael Vera et le gouverneur civil de Biscaye Julian Sancristobal écopent de 10 ans de détention chacun en 1998 avant d’être graciés quelques mois plus tard par le nouveau Premier ministre José Maria Aznar.

L’implication du Premier ministre Felipe Gonzales ne sera jamais prouvée, même si «on murmure que Felipe ne pouvait pas ignorer que deux de ses collaborateurs les plus proches avaient sinon commandité, du moins couvert les exactions du GAL», écrit Jean Chalvidant dans son livre ETA: L’enquête. Au total, la guerre sale espagnole contre les indépendantistes aura fait 69 morts entre 1975 et 1987 selon ce journaliste spécialiste de l’Espagne.

5. Les assassinats de Tigres tamouls

C’était le dernier assassinat possiblement politique en date avant celui des trois kurdes à Paris. Nadarajah Mathinthiran, leader des Tigres tamouls, l’ex-rébellion séparatiste du Sri Lanka, a été assassiné à Paris le 9 novembre 2012. Deux Sri-lankais ont été mis en examen pour cet homicide dont on ne connait pas les motifs, mais qui rappelle l’assassinat de deux autres Tigres tamouls réfugiés politiques en 1996, toujours à Paris.

A l’époque, les Tamouls accusaient le gouvernement sri lankais, qui répondait qu’il «est bien connu que les Tigres extorquent d'importantes sommes d'argent aux Tamouls vivant à l'étranger». Pour le dernier meurtre en date, les enquêteurs estiment pour le moment que «rien ne permet de lier [le] crime à l'engagement politique de la victime». Ces affaires illustrent encore une fois la grande difficulté de différencier le règlement de compte et de l'acte politique.

Grégoire Fleurot