La bombe humaine a fait pschitt

Gymnase à Wuhan, en Chine, en 2007. REUTERS.

Gymnase à Wuhan, en Chine, en 2007. REUTERS.

La surpopulation est-elle un véritable problème? Des recherches montrent que nous pourrions bien faire face à un monde en déclin démographique ces prochaines années.

En 2012, la marche apparemment inexorable du monde vers la surpopulation vient d'atteindre une étape cruciale: si on en croit le Bureau du recensement américain, quelque part sur cette planète, le sept milliardième être humain a vu le jour.

Ce chanceux ou cette chanceuse n° 7.000.000.000 fêtera sans doute son anniversaire en mars, et s'ajoute à une population qui pèse depuis un certain temps déjà sur des ressources en nourriture, en énergie et en eau potable limitées. Si cette tendance vient à se confirmer, comme le fait remarquer une série en cinq parties publiée par Los Angeles Times pour marquer l'événement, «pour une grande majorité de l'humanité, les conditions de vie seront plus que moroses».

Mais au même moment, la survenue d'un palier encore plus obscur n'a suscité aucune réaction médiatique: il aura fallu 13 ans à l'humanité pour atteindre le sept milliardième individu. Soit plus longtemps que les 12 ans nécessaires pour le six milliardième – et c'est la première fois, dans l'histoire de l'humanité, qu'un tel intervalle augmente. (Les deux, trois, quatre et cinq milliardièmes avaient pour leur part demandé 123, 33, 14 et 13 ans). Pour le dire autrement, la croissance démographique mondiale s'est ralentie. Et cela pourrait bien continuer. De fait, selon les meilleures estimations des experts, la population totale de la Terre cessera de croître dans l'espace d'une vie humaine.

Avant de se mettre à décroître.

Ce genre d'idée est contre-intuitive aux Etats-Unis, où on ne cesse de nous rabâcher les oreilles sur la croissance de la population mondiale, cette menace périlleuse et peut-être inévitable pour notre avenir en tant qu'espèce. Mais le déclin démographique est une notion bien plus familière dans le reste du monde développé, là où la fertilité est depuis longtemps passée en dessous des 2,1 enfants par femme, nécessaires pour maintenir l'équilibre d'une population.

La société qui rétrécit

En Allemagne, le taux de fécondité atteint des records de faiblesse, avec 1,36 enfant par femme, encore pire que ses voisins sous fertiles, comme l'Espagne (1,48) et l'Italie (1,4). Au rythme où vont les choses, l'Europe Occidentale verra sans doute sa population passer de 460 millions à 350 millions d'habitants d'ici la fin du siècle. Ce qui n'est pas si dramatique par rapport à la Russie et à la Chine, dont les populations pourraient diminuer de moitié. Et vous ne serez peut-être pas surpris d'apprendre que les Allemands ont inventé un mot polysyllabique pour consigner le phénomène: ils parlent de Schrumpf-Gesellschaft, ou de «société qui rétrécit».

Si les médias américains ont globalement ignoré cette question du déclin démographique, la raison en est simple: il n'est pas encore arrivé aux États-Unis. Contrairement à l'Europe, les Etats-Unis bénéficient depuis longtemps des effets d'une robuste immigration. Ce qui nous a non seulement aidés à grossir le nombre de personnes pour qui les États-Unis sont leur maison, mais aussi à consolider notre natalité, vu que les femmes immigrées, en tendance, font davantage d'enfants que les autochtones.

Mais dans les années qui viennent, ces deux avances semblent bien parties pour s'estomper. Selon un rapport publié le mois dernier par le Pew Research Center, la natalité des immigrés est passée de 102 pour 1000 femmes en 2007, à 87,8‰ en 2012. Ce qui a fait passer le taux de natalité global des États-Unis en dessous des 64 pour 1000 femmes – et ce n'est pas suffisant pour maintenir notre population actuelle.

En outre, les pays pauvres et fertiles qui nous fournissaient à une époque des immigrants par bateaux entiers observent désormais, eux aussi, des taux de natalité déclinants. Entre 1960 et 2009, le taux de fécondité du Mexique a dégringolé de 7,3 naissances vivantes par femme à 2,4, en Inde, il est passé de 6 à 2,5 et au Brésil, de 6,15 à 1,9. Même en Afrique sub-saharienne, où la natalité moyenne demeure à un taux relativement fulgurant de 4,66, on s'attend à ce que le taux de fécondité passe en-dessous du seuil de renouvellement des générations d'ici les années 2070. Ces changements démographiques dans les pays en voie de développement affecteront non seulement les États-Unis, bien évidemment, mais aussi le reste du monde.

Un décalage entre deux conjonctures

Que se passe-t-il? Pour les scientifiques qui étudient les dynamiques des populations, la situation peut s'expliquer par un phénomène baptisé «transition démographique».

«Pendant des centaines de milliers d'années, explique Warren Sanderson, professeur d'économie au sein de l'Université Stony Brook, la natalité devait être très élevée pour permettre à l'humanité de survivre à des épidémies, des guerres et des famines». Au bout d'un moment, grâce aux avancées technologiques, les taux de mortalité ont commencé à baisser en Europe et en Amérique du Nord, et la population s'est mise à grimper en flèche. Avant que les taux de natalité ne baissent à leur tour, et que la population stagne.

Le même schéma s'est répété partout dans le monde. La transition démographique, affirme Sanderson, «est un décalage entre deux conjonctures à long-terme très différentes: entre des taux de mortalité et de natalité élevés, et des taux de mortalité et de natalité faibles». Ce processus est non seulement très bien documenté, mais il est aussi très bien amorcé: plus de la moitié de la population mondiale se reproduit d'ores et déjà en deçà du seuil de renouvellement des générations.

Si l'Allemagne d'aujourd'hui ressemble au monde de demain, alors notre avenir sera bien différent de ce que nous avons imaginé jusqu'à présent. Selon les Autrichiens de l'IIASA (Institut international pour l'analyse des systèmes appliqués), au lieu de se diriger tout droit vers une explosion malthusienne, la population mondiale atteindra un pic de 9 milliards d'individus aux alentours de 2070.

Le bon côté des choses, c'est que l'épuisement des ressources – problématique qui nous obsède depuis bien longtemps – pourrait ne pas être un problème du tout. Mais du côté pas si bon que ça, cette transition démographique vers davantage de retraités et moins de travailleurs pourrait faire plonger le reste du monde dans le genre de stagnation économique interminable que connaît actuellement le Japon.

Et à très long terme – d'ici plusieurs siècles – nous pourrions même envisager l'extinction littérale de l'humanité.

L'affirmation peut sembler ahurissante, mais il suffit de faire un simple calcul. Selon un rapport de l'IIASA publié en 2008, si le taux de fécondité mondial se stabilise à 1,5 – soit le taux actuel de l'Europe – d'ici 2200, la population mondiale n'équivaudra qu'à la moitié de la population actuelle. Et d'ici 2300, elle aura du mal à dépasser le milliard d'individus. (Les auteurs du rapports m'ont expliqué que, depuis sa publication, certains détails ont changé – la population européenne diminue plus rapidement que prévu, tandis que la natalité africaine baisse plus lentement – mais dans les grandes lignes, la situation reste identique). Poussez ces tendances un peu plus loin, et vous verrez qu'en quelques douzaines de générations, vous obtiendrez une population suffisamment réduite pour se tasser dans une seule maison de retraite.

A quand une seule maison de retraite pour l'humanité?

Mais ces prédictions sont loin d'être certaines. Les chiffres de l'IIASA se fondent sur des projections probabilistes, ce qui signifie que les démographes tentent d'identifier les facteurs-clés affectant la croissance de la population, et d'en calculer ensuite la probabilité de survenue. Ces multiples couches d'hypothèses augmentent la magnitude de potentielles erreurs. «Nous ne savons tout simplement pas, avec certitude, quelle sera la taille de la population à un moment donné de l'avenir, expliquait le démographe Wolfgang Lutz, lors de la conférence de l'IIASA, en octobre 2012. Les incertitudes sont énormes». Mais elles méritent quand même d'être débattues, car mettre l'accent de manière monolithique sur le problème de la surpopulation peut avoir de désastreuses conséquences – comme en Chine, avec la politique de l'enfant unique.

L'une des questions les plus problématiques concerne le taux de natalité dans les pays en voie de développement: vont-ils continuer à baisser? Selon les estimations les plus récentes de l'ONU, publiées en 2010, ces pays pourraient revenir à un taux de 2,0 enfants par femme. Dans ce cas, la population mondiale atteindra les 10 milliards d'individus et stagnera. Mais il n'y a aucune raison de croire que le taux de natalité se comportera de la sorte – personne n'a jamais observé comme tendance humaine fondamentale un joli et arithmétiquement stable 2,1 enfants par couple.

Au contraire, les gens ont tendance soit à avoir un nombre d'enfants énorme (comme ce fut le cas pendant la grande majorité de l'histoire humaine, et comme c'est encore le cas dans les coins d'Afrique les plus pauvres et les plus ravagés par la guerre), soit à en avoir trop peu. Nous savons comment éponger une démographie excessive – il suffit d'éduquer les filles. Mais l'autre problème demeure bien plus insoluble: personne n'a encore réussi à stimuler la fécondité dans les pays où elle  implose.

Singapour encourage la fécondité de ses habitant depuis bientôt trente ans, avec des incitations financières pouvant aller jusqu'à 13.500 euros par enfant. Son taux de natalité? Il s’essouffle à un tout petit 1,2. Quand la Suède s'est mise à offrir aux parents un généreux soutien, le taux de natalité a explosé, pour recommencer à dégringoler et après des années de fluctuations, il stagne aujourd'hui aux alentours de 1,9 – ce qui est très haut pour l'Europe, mais toujours en-deçà du seuil de renouvellement des générations.

La raison de cette implacable transition démographique peut être résumée en un seul mot: éducation. La première chose que font les pays quand ils commencent à se développer, c'est éduquer leurs jeunes – en particulier leurs jeunes filles. D'où une augmentation et une amélioration spectaculaires de la main d’œuvre.  Mais cela transforme aussi les bébés en coût professionnel. «Quand les femmes ont davantage de diplômes, elles ont tendance à avoir moins d'enfants», explique William Butz, directeur de recherches au sein de l'IIASA.

Ultra-marathon

Dans les pays développés, les enfants sont devenus un choix de vie que chaque couple adapte à ses préférences personnelles. Et la maximisation de la fécondité fait rarement partie des options envisagées. Avec ma femme, nous sommes un cas d'école. J'ai 46 ans, elle en a 39, et nous avons deux enfants en bas âge. Si nous avons attendu le plus longtemps possible avant de fonder une famille, c'est que nous avons voulu avant tout investir dans nos carrières et, pour le dire franchement, profiter des avantages qu'elles avaient à nous offrir.

Et si nous voulions pondre sur-le-champ un autre rase-moquette, rien ne dit que nos corps vieillissant pourraient nous le permettre. Mais nous n'avons pas du tout l'intention d'essayer. Certes, nous adorons nos petits bouts, mais ils représentent beaucoup de travail et d'effroyables dépenses. Chez nos amis, la situation est identique. Ils ont en général un ou deux enfants et pour eux, l'éventualité d'en avoir trois ou quatre relève de l'ultramarathon ou de la régate transatlantique – ce sont des projets admirables, mais qui nécessitent une obstination sans faille. 

Pour Homo sapiens, une telle attitude pourrait avoir le même effet que l'astéroïde géant des dinosaures. Si l'humanité veut se maintenir, alors les couples à trois ou quatre enfants devront toujours excéder ceux qui choisissent d'en élever qu'un seul, voire zéro. Les 2,0 sur lesquels nous nous sommes décidés, ma femme et moi, représentent un effort honorable, mais nous n'avons pas du tout l'intention de nous surpasser. S'agit-il d'égoïsme ou simplement de rationalité? Je suis persuadé que c'est sur ce genre de décisions que nous jugerons les générations futures. Si, bien sûr, elles voient le jour.

Jeff Wise

Traduit par Peggy Sastre