Le logement en Haïti, la crise qui dure

Des T-Shelters érigés pour les victimes du séisme de 2010, détruits par le passage de la tempête tropical Isaac, le 26 août 2012 à Port-au-Prince. REUTERS/Swoan Parker

Des T-Shelters érigés pour les victimes du séisme de 2010, détruits par le passage de la tempête tropical Isaac, le 26 août 2012 à Port-au-Prince. REUTERS/Swoan Parker

Trois ans après le séisme meurtrier, et malgré les aides, beaucoup d'Haïtiens vivent encore dans des abris provisoires.

Building back better communities. C'était le slogan de l’été 2011, 18 mois après le tremblement de terre meurtrier du 12 janvier 2010 qui a ravagé Port-au-Prince.

Trois ans après le séisme, la reconstruction en Haïti semble au point mort. Le secteur du logement est l’illustration manifeste de ce marasme. Près de 358.000 personnes survivent encore dans des camps de fortune, plus de 100.000 familles victimes du séisme s’entassent dans des abris temporaires et qui sait combien d’autres sont allées grossir les rangs des bidonvilles de la capitale?

Le gouvernement haïtien pensait pourtant avoir trouvé la bonne formule. Directement importée des expériences clintonniennes de reconstruction en Asie, après le passage du tsunami et en Louisiane, après l’ouragan Katrina, il l’avait traduite ainsi: reconstruire en mieux nos communautés.

Le sort de l’Expo Habitat en est l’un des nombreux symboles. Sur ce site, aménagé par la Banque interaméricaine de développement, des constructeurs avaient été invités à installer des prototypes de logement respectant les normes antisismiques et paracycloniques.

Le projet avait été lancé dans le faste, la Fondation Clinton ayant financé trois jours de conférence et l’inauguration du site pour pas moins de 500.000 dollars. Des familles devaient s'y installer pour tester les 70 modèles proposés afin d'élire les meilleurs d'entre eux, qui auraient alors été retenus pour participer aux futurs projets de reconstruction du gouvernement.

Jusqu'à huit personnes dans une pièce sous-louée

A ce jour, les maisons n’ont jamais été habitées. Leurs cuisines et sanitaires n’ont même jamais été raccordés à une quelconque alimentation ou évacuation d’eau. Elles sont à l’abandon. Aucun des entrepreneurs engagés n’a jamais été recontacté pour un projet gouvernemental. Un beau gâchis.

Le logement est pourtant un besoin criant et prioritaire en Haïti. Il l’était déjà avant le tremblement de terre du 12 janvier. Il l’est encore davantage si l’on considère qu'environ 200.000 habitations ont été détruites par le séisme.

«Dans toutes les catégories de population, les générations vivent ensemble, explique Joël Jean-Baptiste, secrétaire général du Mouvement de solidarité avec les sans-abri d’Haïti. Mais ce n’est pas par tradition que 7 ou 8 personnes se partagent une pièce sous-louée à un propriétaire qui lui vit avec sa famille dans une autre pièce, c’est bien parce qu’elles n’ont pas les moyens de faire autrement.»

Mososah, le mouvement de solidarité avec les sans-abri de Haïti, estime qu’il manquait déjà plus de 200.000 logements avant le tremblement de terre. C’est actuellement 400.000 habitations qui font défaut et le chiffre ira grandissant avec la croissance démographique incessante que connaît le pays.

En lieu et place des maisons, ce sont surtout des abris temporaires ou T-Shelter, conçus pour durer ici cinq ans, là dix ans, qui ont été érigés.

Des abris à étage, 12m2 par palier et par famile

A Ravine Pintade, dans la capitale, une ONG américaine (Cooperative Housing Foundation[1]) a même conçu des abris à étage (12 m2 par palier pour une famille) qu’elle estime pouvoir durer jusqu’à 25 ans! Les constructions sont conçues sur une charpente métallique, certes, mais recouvertes d’une bâche plastique grise. L’équipe initiale serait à la recherche de solutions pour remplacer la bâche par un matériau plus durable et plus esthétique...

Il n’en reste pas moins que plus de 110.000 T-Shelters ont été installés en Haïti entre 2010 et 2012. Et les standards que l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a tenté d’imposer (une surface minimale de 18 m2, une dalle en ciment, une couverture en contreplaqué ou panneaux de ciment) ne sont pas respectés par les multiples agences et ONG qui ne craignent pourtant pas d’apposer leur logo sur de telles constructions.

«L’eau s’infiltre quand il pleut, car il n’y a pas de joint entre les panneaux de contreplaqué», se plaint un habitant du camp de Corail Cessellesse, à l’extérieur de Port-au-Prince. «Chez nous, les animaux peuvent entrer en se glissant sous la bâche plastique qui n’est pas solidement fixée au sol», critique une autre, dont l’abri est installé aux portes de Jacmel, sur la côte sud-est.

Comme le montre un rapport [PDF] de l’Observatoire des politiques publiques et de la coopération internationale (fondé par le Cerfas), les millions de dollars investis dans ces constructions temporaires ont représenté jusqu’en mai 2012 80% des fonds distribués. «Or les coûts de la reconstruction globale peuvent être diminués de manière significative si on passe rapidement à la construction de bâtiments permanents», lit-on dans ce rapport publié à l’été 2012. Depuis, les organisations internationales se sont engagées à cesser d’encourager l’implantation de T-Shelters.

Passer de l'urgence à la reconstruction

«Mais par ailleurs, en 2010, 2011, 2012, la plupart des ONG qui étaient sur place étaient des organisations d’urgence», note Gwendoline Mennetrier, adjointe au coordinateur des programmes d’ONU-Habitat en Haïti. Elles n’étaient pas préparées à faire de la formation de maçons, d’ingénieurs, ni même la sensibilisation des particuliers à la qualité de la construction tout ce travail nécessaire pour sensibiliser la population aux risques du bâti.

«Nous avons commencé à passer à des équipes qui peuvent vraiment travailler sur le développement, avec du personnel qualifié, des urbanistes, au cours du dernier trimestre 2012.»

Actuellement, ce que le gouvernement haïtien met en avant, ce sont les initiatives en matières de réhabilitation des quartiers, qui incluent un volet logement. Leur but est de renvoyer les habitants dans leur quartier d’origine, et de libérer les espaces insalubres occupés par les camps de personnes déplacées. Terminés, donc, les rêves de déconcentration de la capitale haïtienne.

«Alors qu’on devait libérer les zones à risques de glissement de terrain ou d’inondations, on renvoie les gens dans les mêmes quartiers», regrette Joël Jean-Baptiste. Du côté d’ONU-Habitat, Gwendoline Mennetrier justifie:

«Les choix qui ont été faits sont des choix pragmatiques. Haïti n’avait pas les moyens de raser des quartiers entiers et de les reconstruire. Donc il faut rester sur l’existant en créant les conditions pour limiter les risques.»

Les gens pourraient paniquer «s'ils savaient qu'ils vivent dans une zone à risque»

Ici ou là, des travaux de mitigation sont effectués pour limiter notamment les risques de glissement de terrain ou d’inondation. Mais ce n’est certainement pas le cas partout. En témoigne la confidentialité imposée par l’UCBLP (Unité de construction de logements et de bâtiments publics) sur les cartes des différentes zones à risque de Port-au-Prince. Clément Bélizaire, son directeur, veut bien les montrer rapidement à une journaliste, mais pas plus.

«Ces documents sont réservés aux professionnels, cela pourrait créer de la panique si les gens savaient qu’ils vivent dans une zone classée à risque.»

Le projet 16/6 en particulier fait sa fierté. Il consiste notamment à subventionner le retour des familles dans une maison qui n’a pas été détruite par le tremblement de terre ou que des travaux ont permis de réhabiliter.

«C’est grâce à ce programme que nous n’avons plus aujourd’hui de camps sur nos places publiques.»

A ce jour, 23.000 familles auraient bénéficié d’une subvention au logement et 6.000 logements auraient été réparés ou reconstruits grâce à ce programme.

Mais les critiques sont très vite apparues. «Le 16/6 a encore fait augmenter les loyers», accuse Jackson Doliscar, l’un des responsables de la Frakka (Force d’action et de réflexion sur la question du logement, qui réunit différentes organisations communautaires haïtiennes) créée dans les suites du tremblement de terre, en mars 2010.

«Tous les propriétaires connaissent le montant de la subvention, 20.000 gourdes annuelles (environ 360 euros) qu’ils perçoivent directement du programme. Il n’y a aucune marge de négociation pour le locataire.»

Des maçons qui n'ont pas le temps de se former

La perspective de pouvoir mettre une pièce ou deux en location a également pu inciter certains propriétaires à réparer rapidement leur logement, sans connaissance ni application des normes de constructions antisismiques.

Jackson Doliscar poursuit:

«La pression est forte sur les propriétaires. Et moi j’ai vu des maisons très fissurées qu’on a louées dans le cadre du 16/6. Et puis, quand il y a des réparations, une fois qu’elles sont terminées, aucun expert ne peut assurer qu’elles ont été faites dans les règles de l’art.»

La plus grande partie des maisons haïtiennes qui sont reconstruites ou rénovées le sont avec le seul investissement du propriétaire, souvent aidé par les membres de sa famille vivant à l’étranger. Selon les estimations d’ONU-Habitat, plus de 50.000 logements seraient concernés. Mais la reconstruction s’est généralement opérée sans la moindre garantie de sécurité, les programmes de formation de professionnels ou de sensibilisations de la population n’ayant été mis en place que récemment.

«Et encore, pour construire de manière sûre, il faudrait que nos boss maçons et nos ingénieurs soient vraiment formés, remarque Elonge Othelot, directeur général de l’EPPLS, l'établissement public de production de logements sociaux. Des sessions de 6 mois sont nécessaires. Mais aucun boss maçon ne peut laisser son job pendant six mois pour prendre le temps de se former.» Un cercle vicieux.

«Nous ne demandons pas l'aumône»

Le projet de politique nationale du Logement non encore publié maintient pourtant que la construction des logements est de la responsabilité des familles...

«Que peuvent faire les 70% d’Haïtiens qui n’ont pas de quoi se construire une maison?, s’insurge encore Jackson Doliscar. Nous ne demandons pas l’aumône. Mais c’est à l’Etat de prendre ses responsabilités et de construire des logements que nous pourrons louer. Ou de mettre en place un système de crédit qui soit accessible à tous. Sans quoi, seuls les riches reconstruiront.»

Mais qui est responsable de cette dérive? Le gouvernement haïtien est loin d’être le seul décisionnaire dans l’orientation de l’aide. Au mieux, les fonds sont co-administrés par des comités de pilotage ou des commissions multinationales. Et dans de nombreux cas, les projets sont directement financés par les agences internationales ou étrangères (USAID, par exemple).

Selon le rapport de l’Envoyé spécial des Nations unies en Haïti, seuls 8,5% de l’aide internationale promise lors de la conférence de New York en mars 2010 étaient destinés à l’appui budgétaire, c’est-à-dire versés directement au gouvernement haïtien.

Et sur les quelque 9 milliards de dollars engagés dans la reconstruction, seuls 70 millions ont été décaissés pour un programme concernant le logement. Encore, décaissé ne signifie-t-il pas dépensé, mais simplement transféré à l’organisation qui exécutera le programme...

Et même si l’on ajoute à ces 70 millions les 112 millions de dollars consacrés par le Fond de reconstruction d’Haïti, administré par la Banque mondiale, on est très loin de pouvoir apporter au secteur l’impulsion nécessaire pour construire des logements en nombre.

«On peut retirer 5m2 sur une maison, ça ne se remarque pas»

«De toute façon, intervenir sur le logement prend du temps, souligne encore Gwendoline Mennetrier. Il faut d’abord élaborer la cartographie des zones à risques, faire le point sur le foncier et les droits de chacun, intervenir sur l’urbanisme, la sensibilisation des communautés, implanter des centres de ressources techniques, etc.»

Jusqu’à présent, seuls deux grands projets de construction de logements sociaux ont vu le jour pour les personnes déplacées par le séisme. 400 maisons ont été construites à Zoranje, au nord de la capitale. Et environ 3.000 sont encore en construction au pied du Morne à Cabrit (un projet dont l’origine a suscité diverses polémiques). Mais ce dernier programme est aussi très critiqué par les Haïtiens. Les maisons de trois pièces y font à peu près 25 m2. «C’est de l’argent gaspillé, résume Jackson Doliscar. On dit qu’on construit du logement social, mais les gens du peuple ont beaucoup d’enfants, c’est trop petit.»

Du côté de l’UCLBP, on explique qu’il s’agit d’être économe. «Si sur un logement, on retire un mètre de côté, ça peut nous permettre d’économiser 1.200 à 1.500 dollars par maison ou d’en construire davantage, souligne Clément Bélizaire. Pour nous ça compte. Et puis franchement, je vous assure, on peut retirer 5m2 sur une maison, ça ne se remarque même pas.»

Les projets de logement proposés par des ONG ou des agences étrangères brillent par leur taille réduite. «Quand un projet est lancé, il s’agit, pour l’Etat comme pour les bailleurs, de loger un maximum de gens, le plus vite possible, pour le moins cher possible, souligne Camille Chalmers, économiste et responsable de la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDA). Peu importe les habitudes de vie ou la concertation locale.»

Depuis le tremblement de terre de 2010, il a fait partie d’un groupe qui a travaillé sur le logement en milieu rural. Deux prototypes ont été construits en concertation avec les populations de Gressier et Cap Rouge.

«Nous sommes parvenus à un coût de 11.000 dollars par maison pour 35 m2. Eh bien, les bailleurs trouvent encore que c’est trop cher.»

A titre de comparaison pourtant, un T-Shelter coûte, lui 4.200 dollars en moyenne...

Pas de sanitaires, pas de route d'accès...

Dans le quartier de Nérette, à Pétionville, l’un de ceux qui sont visés par le programme 16/6, il n’est pas difficile de constater le désenchantement, voire la détresse de la population. Certains ont en effet déjà vu s’achever leur bail, comme Lexon Dutervil, père de 3 enfants.

«Après un an, j’ai dû laisser le logement que j’avais trouvé. Avec ma famille, nous avons pu louer un shelter, 200 dollars pour 6 mois, mais la période touche à sa fin et je ne sais pas où je vais aller.»

Un peu plus loin, Edeline Antoinette a dû, elle, s’installer chez sa sœur avec ses 5 enfants, faute de moyens pour rester dans son logement subventionné. Quant à Vanette Lisher, qui vit avec une amie et leurs trois enfants dans une pièce louée a flan de morne, elle voit l’échéance arriver avec inquiétude.

«Déjà le propriétaire nous harcèle et nous demande quand est-ce qu’on va partir.»

Alors, certes, les camps se vident, et les habitants regagnent leur quartiers, mais dans quelles conditions... 

«Le plus alarmant, note Esther Schneider, qui s'exprime au nom du Cerfas, c’est que beaucoup de familles sont sorties des camps sans aucune aide quelconque.» Elles sont parties d’elles-mêmes avant le lancement du programme à l’été 2011, ou, pire, ont été expulsées manu militari lorsqu’elles se trouvaient sur des terrains privés.

On retrouve certaines d’entre elles sur les flancs du Morne à Cabrit, à une vingtaine de kilomètres du centre de Port-au-Prince. Lorsque l’Etat a annoncé qu’une nouvelle communauté serait construite dans les environs, les populations ont afflué avec quelques planches, quelques bâches pour y construire un abri de bric et de broc. Sans aucune infrastructure sanitaire, sans route d’accès, et à des kilomètres à la ronde du moindre lieu de travail…

«Mais vous savez, l’Etat est très faible, la transition après la dictature au milieu des années 1980 a été mal faite. Les municipalités n’ont pas suffisamment de compétences en matière d’urbanisme. Mais revenez dans deux ans, vous verrez ça ira mieux, on s’y emploie», cherche à rassurer Clément Bélizaire. En attendant, croisons les doigts pour qu’un autre tremblement de terre ne se produise pas…

Sandra Mignot

[1] Depuis, le CHF s’est transformé en Global Communities. Retourner à l'article

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