Politique économique: et si Hollande et Ayrault n'avaient pas tout faux?

François Hollande et Jean-Marc Ayrault, le 9 janvier 2013 à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer.

François Hollande et Jean-Marc Ayrault, le 9 janvier 2013 à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer.

Affaires Depardieu et Florange, couac des 75%: l'exécutif a vécu une fin 2012 délicate. Pourtant, sa politique budgétaire sérieuse et son approche enfin réaliste du problème de la compétitivité pourraient permettre de ne pas totalement désespérer de 2013.

Pour les deux têtes du pouvoir exécutif, 2013 a mal commencé. Selon le tableau de bord mensuel Ifop-Paris Match, publié le 8 janvier, le chef de l’Etat et le Premier ministre ont encore grimpé en impopularité, avec respectivement 63 % et 59 % des  sondés qui désapprouvent leur action; seuls 37 % de nos concitoyens approuveraient la politique économique de François Hollande et 40 % celle de Jean-Marc Ayrault (qui est la même...). Le moins que l’on puisse dire est que le pays ne se mobilise pas derrière ses dirigeants.

Ces mauvais scores n’ont rien d’étonnant. Cherchez ce qui augmente, vous trouverez les impôts et le chômage. Il est difficile d’être populaire dans ce contexte.

Ajoutez l’épisode Depardieu et les vicissitudes de la taxation à 75% des plus hauts revenus, sans oublier les effets toujours négatifs dans l’opinion du dossier Florange, vous avez toutes les raisons d’avoir des sondages minables.

La rigueur paie, mais ne plaît pas

Pourtant, si l’on fait le bilan de 2012, le gouvernement a-t-il démérité? Deux points forts en ressortent: une politique budgétaire sérieuse et une approche enfin réaliste du problème de la compétitivité.

Le problème, c’est que ce genre de politique n’a rien pour plaire. A droite, on ne se gêne pas pour dénoncer le matraquage fiscal, en refusant de se demander s’il n’est pas nécessaire temporairement pour assainir les finances publiques ; à la gauche de la majorité, on critique le gel des dépenses et les politiques d’austérité.

Les uns et les autres oublient évidemment de signaler que cette politique rigoureuse permet au Trésor d’emprunter sur les marchés à des taux historiquement bas. Et cela, c’est du concret: sur les dix premiers mois de 2012, l’Etat a ainsi pu dépenser 0,2% de moins que sur la même période de 2011 pour le service de la dette.

Certes, la France ne doit pas ce résultat à son seul mérite: l’action commune des chefs d’Etat ou de gouvernement européens et de la Banque centrale européenne a permis d’écarter l’hypothèse d’un éclatement de la zone euro et de ramener un relatif climat de confiance. Mais si le taux à dix an payé par la France (2,12% le 11 janvier) est plus proche de celui de l’Allemagne (1,53%) que de celui de l’Italie (3,98%) ou de l’Espagne (4,88%), eux-mêmes en net recul, c’est bien parce que la politique budgétaire du pays est jugée crédible.

La perte du AAA: oubliée!

Ainsi la France a bien résisté à la perte du fameux AAA infligée par les deux principales agences de notation, Standard & Poor's et Moody's, et aux rumeurs qui courent encore de temps en temps d’une nouvelle dégradation, mais il ne faut pas se faire trop d’illusions: le moindre dérapage pourrait être fatal.

Selon les estimations les plus récentes, la dette française est détenue à hauteur de 63,8% par des investisseurs étrangers. C’est incomparablement plus qu’au Japon (moins de 10%), beaucoup plus qu’aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Italie (30% ou un peu plus) et même un peu plus qu’en Irlande ou en Allemagne (aux environs de 60%). Ainsi que le souligne Philippe Weber, responsable études et stratégie à CPR AM, le niveau élevé de la part détenue par les non-résidents est un signe positif, un signe de confiance, mais c’est aussi l’indication d’une grande fragilité. Car la confiance peut se perdre très rapidement et les investisseurs internationaux peuvent repartir plus vite encore qu’ils n’étaient venus.

Des prévisions résolument optimistes

D’où pourrait venir le danger? On peut dès maintenant noter trois points à surveiller.

D’abord, la France pourrait ne pas atteindre ses objectifs de croissance de l’activité et de réduction du déficit public en 2013. Ce danger-là ne semble pas très grave: comme tout le monde s’y attend, il n’y aura pas de mauvaise surprise...

Pour l’instant, le gouvernement maintient sa prévision d’une croissance du PIB de 0,8%. Le FMI et la Commission européenne prévoient 0,4% et l’OCDE 0,3% seulement. On ne peut exclure que les services de Bercy aient raison seuls contre tous, mais il faudrait pour cela que la conjoncture commence à se redresser sans tarder, dès ce début d’année.

De fait, la situation semble s’améliorer de façon assez nette en Chine et aux Etats-Unis. Mais, comme le constate le FMI, compte tenu de l’orientation de son commerce extérieur, la France est assez peu sensible aux vents du grand large; ce qui compte pour elle, c’est se qui se passe sur le continent européen.

Or, là, c’est le calme plat. Du fait de l’effet dépressif de tous les plans de réduction des déficits publics, le mieux que l’on puisse espérer pour la zone euro, c’est qu’elle puisse sortir de la récession en 2013 et qu’elle connaisse une croissance nulle ou très faiblement positive.

Autant le dire tout de suite, l’espoir d’une croissance française à 0,8% l’an prochain est donc très mince. En conséquence, l’objectif d’un déficit public limité à 3% du PIB a lui aussi peu de chances d’être atteint. A Bruxelles comme au FMI, on préfère retenir une prévision de 3,5% du PIB.

Pas de coup de frein supplémentaire

A priori, cela peut paraître fâcheux; en réalité, cela ne l’est pas. Une sorte de consensus semble régner autour d’une idée simple : la France a déjà beaucoup fait pour redresser ses comptes publics cette année; des mesures supplémentaires de réduction du déficit auraient peu de chances d’atteindre leur objectif car elles auraient surtout pour effet de déprimer davantage l’activité.

François Hollande n’aura donc pas à prendre de nouvelles mesures restrictives: personne ne le lui demandera. Au contraire, on voit déjà la directrice générale du FMI Christine Lagarde s’inquiéter des décisions qui pourraient être prises dans certains pays pour accélérer l’assainissement de leurs finances publiques. En fait, elle pense surtout à l’Allemagne, qui envisage de revenir à un budget fédéral proche de l’équilibre dès 2013, avec trois ans d’avance sur ce qui est prévu par la loi fondamentale, alors qu’il serait opportun de «contrer l’effet du ralentissement de la croissance provenant des pays en crise qui économisent».

Des réformes qui ne peuvent attendre

Si personne donc ne songe sérieusement à demander à la France d’en rajouter dans la rigueur, les investisseurs internationaux et les grandes institutions seront très attentifs aux mesures prises pour réformer le pays, réduire le niveau de ses dépenses publiques et améliorer sa compétitivité.

Les chiffres le prouvent: la France voit son industrie se réduire comme peau de chagrin et ses parts de marché dans le commerce mondial tomber très bas. Or, aucun redressement durable des finances publiques n’est envisageable si le pays n’est pas capable de retrouver le chemin de la croissance.  

Que les objectifs 2013 ne soient pas atteints ne posera pas de problème, mais que les réformes attendues ne soient pas adoptées serait jugé sévèrement. Les discussions sur la réforme du marché du travail ont été très suivies; la mise en œuvre du plan Ayrault sur la compétitivité le sera également, de même que les mesures d’économies budgétaires. Là, le gouvernement n’a pas le droit de décevoir.

Les problèmes restent à régler en Europe

Enfin on ne peut exclure de nouvelles bourrasques en Europe, où tout le monde paraît rassuré par les mesures adoptées l’an dernier. Pourtant, l’économiste Elie Cohen l’a rappelé crûment le 9 janvier lors d’une conférence–débat de l’Association des journalistes économiques et monétaires (Ajef): «En fait, on n’a réglé aucun problème en zone euro.»

Et de prendre l’exemple des décisions prises au sommet de juin 2012. Il a été décidé alors de mettre en place avant la fin de l’année ou au tout début de 2013 un mécanisme commun de supervision des banques et de permettre ensuite au Mécanisme européen de stabilité (MES) de recapitaliser directement les banques en cas de nécessité. L’objectif était clair: briser le lien entre besoins de financement des banques et besoins de financement des Etats, casser le cycle crise bancaire-crise des Etats, et vice-versa.

Autrement dit, le MES devait pouvoir voler très vite au secours des banques espagnoles pour éviter à Madrid de s’endetter davantage en intervenant. Angela Merkel, face au front uni France/Espagne/Italie, a tout accepté. Mais elle n’a eu ensuite de cesse de retarder la mise en œuvre de toutes ces décisions. Résultat: l’Union bancaire devrait se mettre en place très progressivement cette année et en 2014, et il est toujours impossible pour le MES d’injecter directement des fonds dans les banques.

Il se trouve que l’Espagne a réussi à se débrouiller pour ne pas avoir besoin des 100 milliards d’euros promis par les Européens, mais seulement de 39 milliards, et n’a pas attendu la mise en place du nouveau dispositif. Mais il est clair que, en dépit des belles déclarations de principe, sur le terrain les choses avancent très doucement, au rythme choisi par la chancelière allemand.

Ce n’est pas un mystère: l’ambiance est tendue actuellement entre Paris et Berlin. Les raisons ne manquent pas. Paris s’inquiète des réticences allemandes à créer une Europe solidaire. Berlin s’inquiète de la capacité de la France à se redresser.

Pour l’instant, il n’y a pas de problème, les marchés sont calmes. Mais le gouvernement français n’a pas droit à l’erreur. S’il paraît hésiter sur la voie des réformes, la sanction sera brutale et le soutien modéré: Berlin fera le service minimum.

Gérard Horny