Marseille 2013: entre le philosophe et la poissonnière

Vue générale du Vieux port de Marseille - REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Vue générale du Vieux port de Marseille - REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Avec l'inauguration de son rôle de capitale européenne de la culture, Marseille semble pour la première fois avoir amorcé une réflexion sur son identité. Programmation officielle et festival «Off» proposent chacun une vision de la ville, de sa culture et de son ADN.

Marseille n’en fait jamais trop. Pour l'inauguration de son rôle de capitale européenne de la culture, qui s'est déroulée les 12 et 13 janvier, la ville a exagéré, comme à son habitude et s'est payé le luxe d'avoir deux soirées de lancement: d’un côté, celle du festival «Off» (une première pour ce genre de capitale) et de l’autre celle du «In», l’évènement officiel.

Le Off a ouvert les festivités avec son «Banquet de Platon», événement culinaro-philosophico-dancefloor tandis que le lendemain, le In inaugurait son année capitale le lendemain soir avec «une parade de lumières» en plein quartiers Nord et surtout «une grande clameur».

Au-delà des rapports qui ont mené les deux organisations à désormais entretenir les relations cordiales et distantes d’un couple divorcé à l’amiable, ces deux soirées de lancement nous revoient à l’image que l’on se fait de Marseille à l'échelle nationale: celle de Massalia, ville la plus ancienne de France, ou celle d’une ville bruyante et outrancière.

Pourquoi le «Off» a-t-il choisi de miser sur le côté philosopho-historique et le «In» sur la rue et le bruit? Marseille serait-elle éternellement coincée entre le philosophe et la poissonnière?

Grande gueule

Côté officiel, Marseille Provence 2013 a organisé «une parade de lumières» en plein quartiers Nord et surtout donc «une grande clameur». Dans un hyper-centre rendu piéton, diverses performances synchronisées ont lancé chants, cris, sirènes, cornes de brumes et autres tintamarres dans le ciel pour «faire disjoncter Marseille» avant de proposer des animations de rue et des concerts dans les différents lieux stratégiques de la ville.

Cette grande clameur pourrait seulement apparaître comme une référence facile à la gouaille et au parler fort. «On a essayé de se référer à la culture de la tchatche, de l’oralité de Marseille», confirme Fanny Broyelle, chargée de projet de l’ouverture de l’évènement. Pour Médéric Gasquet-Cyrus, linguiste et auteur de Le Marseillais pour les nuls, cette clameur était un bon choix pour le lancement.

«Le cri c’est quelque chose qui a une histoire à Marseille. On dit que les Marseillais sont forts en gueule. Il y a le cri de la poissonière, le théâtre de la Criée... tout ça se rejoint ici...»

Mais passé l’aspect grande gueule de l’évènement, ce cri géant lancé par Marseille peut également renvoyer à une lecture un peu moins joviale que la Pagnolade. «Cela me rappelle le Tohu Bohu qu’avaient fait les prisonniers à la prison des Beaumettes en 1981 lors de l’assassinat du juge Michel», analyse Thierry Colombié, économiste et auteur de La French connection, les entreprises criminelles en France. Le juge Michel, réputé pour sa lutte contre le trafic de drogue dans Marseille à l’époque de la French Connection, avait démantelé six laboratoires d’héroïne et arrêté 70 trafiquants en 7 ans.

Un clin d’oeil pour le moins inattendu à l’histoire de Marseille et qui renvoie, pour ce spécialiste du grand banditisme, à l’image «d’une ville rebelle au regard de l’administration et au regard du reste de la France». En autorisant de telles références, l’évènement offre ainsi plusieurs niveaux de lecture. La poissonnière aurait-elle plus d’un tour sous son étal? Sans doute, mais son franc-parler connaît aussi des limites. Si la grande clameur est avant tout «un beau symbole», comme l’explique le linguiste Médéric Gasquet-Cyrus, il n’en demeure pas moins qu’il met également en lumière certains manques de la programmation officielle.

«Il y a eu des tentatives intéressantes avec la programmation d’une clameur en langue des signes. Mais je n’ai rien vu autour du langage, même après dans la programmation et c’est dommage. Marseille est une véritable pépinière de langues et la ville a un vocabulaire propre. On ne parle pas du parler de Bordeaux, de Lyon, en revanche, on parle bien d’un parler marseillais. Pour le lancement, la ville va donc pousser un grand cri, mais j’ai bien peur qu’après, elle laisse place à une voix plus standardisée.»

Marseille se fait voir chez les Grecs

Sortir des standards, tel est l'objectif que s'est fixé le «Off» pour sa programmation. Pour le lancement des festivités, ce dernier a donc misé sur le clin d’oeil historico-philosophique avec son «Banquet de Platon», conviant les Marseillais à écouter les éloges de la ville tonitruées par des parrains-invités (comme Rudy Ricciotti, architecte du Mucem, le musée pièce maîtresse de Marseille-Provence 2013 ou encore l’auteur et réalisateur Philippe Carrese) le tout autour d’un festin concocté par le cuisinier et créateur Yvan Cadiou. Une programmation en forme «d’hommage aux racines grecques de la ville phocéenne».

Un concept festif qui rompt avec la nappe provençale, le pastis et les santons. «Globalement, on essaie de ne pas être dans une approche provençaliste», affirme Antonin Doussot, un des fondateurs du «Off». Mais le «Banquet de Platon» ne risque-t-il pas d’intimider les foules par son côté un brin intello?

Du côté des organisateurs, on assure que la référence grecque était juste un clin d’œil, le résultat collatéral d'une réunion arrosée. «Au début, c'est parti de l'idée de Rudy Riccioti, le parrain du “Off”, et puis ça a commencé à prendre forme lors d'une soirée un peu chargée. Je trouve que cela correspond bien à ce que l’on voulait faire, déclamer sur la ville de Marseille, en faire son éloge», explique Stéphane Sarpaux, journaliste et responsable communication du Off.

Avec cette référence à Platon, Marseille se réconcilie avec sa tradition antique d’une cité savante: «Massalia était une ville réputée pour sa sagesse, on y envoyait les jeunes étudier la philosophie grecque», rappelle Médéric Gasquet-Cyrus. En se tournant vers ce passé prestigieux, le off ne renouerait-il pas avec une identité un peu errodée, celle d’un haut-lieu de la culture et du savoir? Pas si l’on en croit Médéric Gasquet-Cyrus, pour qui Marseille et les Marseillais ont toujours entretenu un lien très fort avec la philosophie:

«Il existe une vraie philosophie marseillaise de tous les jours, que l’on entend dans la rue, au café, de vrais aphorismes et un vrai génie du verbe.»

Marseille 2013: la grosse galéjade?

Autre particularité marseillaise prise en compte par le festival alternatif: l’humour. Un ingrédient dont l’équipe du «Off» a su aggrémenter sa programmation (avec par exemple son «Festival du film chiant») et son univers visuel (les affiches du Banquet de Platon montrent le célèbre philosophe, atteint d’un violent strabisme, habillé en cuistot). Cette approche demeure pourtant très éloignée de l’humour tel qu’on le pratique à Marseille, fief de la galéjade, cet art de la plaisanterie visant à l’exagération. «Le “Off” comme le “In” ne sont pas allés dans la galéjade sans doute par peur de faire dans le grossier et le populaire. Ce côté populaire qui ne se prend pas au sérieux, on essaie peut-être de lui donner un aspect un peu sage, sous la forme d’un melting-pot joyeux mais soft, somme toute assez clean», analyse Méderic Gasquet-Cyrus.

Trop absurde et peut-être pas assez moqueur pour Marseille. Reste que le parti pris du «décalé» affiché par le «Off», s’il n’est pas tellement d’usage à Marseille, permet de proposer quatre axes artistiques originaux: Merguez capitale, Mytho city, Poubelle la ville, Kalachnik’off.

Des thèmes sous forme de calembours, qui renvoient avec humour à quatre aspects complexes, voire tabou de la ville: son côté cosmopolite, un peu menteur, sale et violent. Une description en rupture avec l'image plus lisse véhiculée par la programmation officielle. «On trouvait que le thème “Mediterranéen” était un peu facile. Le “In” était dans une logique patrimoniale qui ne nous semblait pas correspondre à l’image que l’on se faisait de la ville. Mais après, chacun a sa vision. Nous, on a plus essayé de jouer avec les clichés en essayant d’en faire des axes artistiques, de parler de ce qui va et de ce qui ne va pas», souligne Stéphane Sarpaux.

Mafia blues

Une timide nouvelle voie se dessinerait-elle entre la poissonnière et le philosophe? Pour Thierry Colombié, cette méthode fondée sur l’humour pourrait être efficace car elle permettrait «d’’exorciser le thème de la violence et de rompre avec l’image de Marseille perçue comme la Chicago de l’Europe». Une occasion pour la ville, actuellement sous les feux des projecteurs, «de laver son linge sale sur la place publique». Enfin jusqu’à un certain point.

Dans la programmation du «Off», aucun axe artistique n’a été pour l’instant présenté sur le milieu mafieux marseillais et ses grandes figures, Françis Le Belge et Gaetan Zampa. Un oubli regrettable pour Thierry Colombié qui, même s’il reconnaît qu’il est toujours «difficile de parler de ce côté-là de la cité phocéenne», aurait souhaité que l’on aborde cette tradition du grand banditisme: «Marseille sans les mafieux, ce n’est plus vraiment Marseille.»

Ne pas parler du «milieu» dans la programmation artistique, «c’est montrer que la liberté totale de création à Marseille n’existe pas». Mais en ajoutant la mafia au mix artistique, la ville ne prendrait-elle pas le risque de parfaire son propre cliché, celui de la poissonnière philosophe un brin mafieuse? Reste qu’au travers de ces événements, Marseille semble pour la première fois avoir amorcé une réflexion sur son identité. Un processus long qui ne se fera pas sans ressasser certaines images toutes faites avant de trouver sa réalité, pour l’instant encore planquée derrière les stéréotypes que la ville a d’elle-même.

A Marseille, Stéphanie Plasse et Laura Guien