Pourquoi ça rame quand je veux regarder une vidéo YouTube avec Free

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Illustration d'un des conflits qui opposent Free à Google: les raisons pour lesquelles un freenaute n'arrive pas à charger une vidéo YouTube le soir venu...

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«Passager clandestin», l'expression est jetée. Pour la ministre de l'Economie numérique Fleur Pellerin, qui s'exprimait dimanche 13 janvier, c'est désormais assez clair: les géants du web profitent des réseaux des opérateurs télécom pour faire leur beurre. Une situation «asymétrique» qu'il faut rééquilibrer: Google et compagnie sont priés de mettre la main au porte-monnaie pour acheminer leurs données auprès des internautes.

Alors qu'elle organise ce mardi 15 janvier une table ronde sur le sujet, la ministre semble donc avoir déjà choisi son camp dans la guerre que se livrent fournisseurs d'accès à Internet (Orange, Free, SFR, Bouygues Telecom...) et gros bonnets du web (représentés par les «Gafa»: Google, Amazon, Facebook et Apple). Une baston dans les entrailles du Net, qui s'est intensifiée en raison de l'augmentation du volume de données qui circulent sur le réseau.

L'enjeu est simple: définir qui doit payer pour entretenir la plomberie. Particulièrement quand la tuyauterie est bouchée. Et que l'internaute désespéré hurle à l'autre bout: «Ça rame!»

L'affrontement entre Free et Google en est la meilleure illustration: ils ne courent pas les rues les «Freenautes» qui ont récemment pu regarder tranquilles pépères une vidéo sur YouTube le soir venu. Sans trop savoir pourquoi ils étaient privés de Gangnam style et autres rejouissances. Où ça passe et où ça casse: Slate vous dévoile tous les dessous du Net, en une infographie.

Ça rame!

c'est la «faute» à la box: le boîtier fourni par Orange, Free et consorts peut être défectueux et altérer la qualité de l'accès à Internet.

c'est la «faute» au réseau de l'opérateur (zone bleue de l'infographie): entre chez soi et ce qu'on appelle le «coeur de réseau», si l'opérateur n'entretient pas ses tuyaux, il y a de grande chance que ça patine! Il arrive en effet que certains endroits, particulièrement en zone rurale, ne bénéficient pas de la dernière technologie en date (par exemple la fibre optique): dès lors, peu importent les efforts en amont de l'internaute, la vidéo risque sérieusement d'avoir du mal à charger.

c'est la «faute» aux interconnexions (zone grise de l'infographie): c'est bien souvent là que ça coince. Enjeu d'âpres négociations, la façon dont se branchent les différents acteurs du secteur (FAI, sites...) est le point brûlant du moment. Le gendarme des télécoms français (Arcep) s'y est même collé afin d'y voir plus clair.

Il existe deux manières de s'interconnecter sur Internet: directement –on parle alors de «peering»–, ou via un intermédiaire, appelé «opérateur de transit».

Peering: c'est un drôle d'accord, rarement lié à un contrat commercial en bonne et due forme. «Aussi incroyable que cela puisse paraître, ils se négocient généralement autour d’une bière entre “peering managers”», chargés par leur employeur de négocier son raccordement aux autres boîtes du Net, explique Nicolas Guillaume, blogueur sur The IT Circle et porte-parole de Cedexis, une société spécialisée dans l'amélioration du transport des contenus sur Internet. Hormis les gros poissons du secteur, qui font intervenir un arsenal juridique plus traditionnel, ces accords perdurent aujourd'hui. Et posent parfois problème. Surtout quand ça bloque.

Dans ces cas-là, l'opérateur constate par exemple que la liaison établie avec Google est saturée. Pour éviter une dégradation de la qualité de l'accès à Internet de ses abonnés, il peut alors décider de mieux dimensionner ses équipements. Les frais sont soit à sa charge, soit distribués entre les deux acteurs. Le problème, c'est qu'on ne sait pas très bien comment ça se passe. Les termes de ces accords sont très opaques, varient en fonction des acteurs et se font parfois même «à la tête du client», à en croire un spécialiste du secteur.

C'est précisément pour cette raison que ça bloque entre Free et Google: l'opérateur français veut que le géant américain paie pour se connecter à lui, quand ce dernier défend une politique de peering gratuit... qui semble pourtant être à géométrie variable: le géant pratiquerait déjà le peering payant avec Orange (aucun n'a fait de déclaration officielle). Scénario qu'il n'a pas intérêt à ébruiter s'il ne veut pas aiguiser davantage les appétits des autres opérateurs.

Opérateurs de transit: ces traders du Net, qui vendent de la bande passante aux acteurs du Net qui souhaitent s'interconnecter, peuvent être un point de passage obligé pour une vidéo YouTube. Et comme tout rouage, il peut s'enrayer et nuire au bon écoulement des données.

Certains dénoncent par exemple le comportement de certains transitaires, qui vendent plus de capacité qu'ils n'en ont vraiment. Ce «surbooking» de réseau peut nuire au chargement de la vidéo, un peu comme un train bondé peut sucrer à jamais l'envie de voyager.

c'est la «faute» à Google: tout comme Orange, SFR ou Free, le grand manitou du web peut aussi contribuer au désespoir des internautes privés de leur vidéo YouTube. Là encore, le bon acheminement des octets dépendra de l'ampleur et de la fraîcheur des équipements déployés par Google. Et évidemment, l'appréciation change du tout au tout, que l'on se place du côté du géant ou du côté des opérateurs, qui estiment que Google n'en fait pas assez au regard de la masse de données qu'il injecte dans les tuyaux du Net.

Sans compter que ces deux clans rivaux, opérateurs et fournisseurs de contenu, commencent sérieusement à se faire concurrence, chacun tentant de grignoter le pré carré de l'autre. Autant dire que ça ne simplifie pas le débat!

Prenons le cas où «j'ai de la chance» (voir infographie) dans ma recherche et que la vidéo que je souhaite voir a déjà été visionnée pas très loin de chez moi. Si mon opérateur a fait le nécessaire, alors cette vidéo est stockée à proximité: elle ne viendra pas tout droit des États-Unis. Problème: ce service visant à fluidifier le trafic Internet est proposé à la fois par les opérateurs et Google, qui propose d'installer ses propres équipements au cœur du réseau d'un FAI. Et forcément, ça coince: les opérateurs refusent de laisser entrer le loup dans la bergerie quand Google refuse de leur abandonner du terrain. «Google veut être comme une jeune fille au pair et avoir le gîte et le couvert, c'est un peu facile!», commente un expert d'un grand opérateur.

L'affaire était complexe, elle se corse donc davantage avec l'émergence de ces frictions concurrentielles. L'enjeu des bisbilles actuelles, dont Free et Google ne sont qu'une illustration, est donc moins la revalorisation d'un accord commercial que l'importance de se positionner au mieux dans le futur paysage du Net.