Palmarès 2012: les ventes de livres prennent un coup de jeune

Au salon du livre de Paris, en mars 2012. Charles Platiau / Reuters

Au salon du livre de Paris, en mars 2012. Charles Platiau / Reuters

Surprise: pendant que les vieux grincheux disent que les jeunes ne lisent plus, ce sont leurs enfants qui tirent le marché du livre. Même si, question chiffre d'affaires, il faut évidemment compter avec les indétrônables de la littérature générales.

Comme en 2010 et 2011, Slate.fr présente le palmarès 2012 des ventes de livres en France.

Ce palmarès s’appuie sur les données publiées par Edistat, un site spécialisé qui «propose chaque semaine des estimations de ventes titre à titre sur le marché du livre en France: ventes totales depuis la parution, ventes en librairies, en grandes surfaces... Des prestations accessibles au grand public sur www.edistat.com».

Ce classement n’intègre pas les ventes de livres électroniques.

Manga c’est plus fort que toi

尾田 栄一郎. Prononcez: Eiichiro Oda. Ça ne vous dit rien? Pourtant les ventes de sa série One piece font le bonheur de Glénat depuis plusieurs années.

L’an passé, les ventes cumulées des 65 tomes ont représenté 1.722.544 ventes, générant un chiffre d’affaires de plus de 11,6 millions d’euros (9,4 millions en 2011). Un phénomène d’édition: ce manga shōnen (pour ados) a dépassé les 300 millions de ventes cumulées dans son pays d’origine, chaque nouveau tome s’écoulant à plus de trois millions d’exemplaires [1]. One piece est également adapté en série télévisée.

Les ventes «ont explosé à la suite de sa diffusion sur MCM et Direct 8, d'autant plus que nous avions profité de l'occasion pour lancer un grand travail d'image sur la série afin de relayer correctement cette vague qui montait», explique Satoko Inaba, directrice éditoriale assistante chez Glénat. «Et ABA D8 (ex-Direct 8) propose l’ensemble de la série One Piece à partir du premier épisode en 2013. »

Et ce n’est pas tout: deux autres dessinateurs de mangas figurent dans les dix premières places: Masashi Kishimoto, auteur de la série Naruto, est 7e avec 786.000 titres vendus, Hiro Mashima, auteur de Rave, est 8e avec 775.000!

Bien sûr, plusieurs de leurs albums figurent dans les meilleures ventes de BD. Car la force du manga, c’est la série. «Les auteurs de mangas les mieux vendus apparaissent en haut de tableau car leur rythme de publication est beaucoup plus soutenu que pour les auteurs des autres secteurs», explique Edistat à Slate.

Néanmoins, le chiffre d’affaires des mangas diminue. Il est de l’ordre de 78,9 millions d’euros, en baisse par rapport à 2011 (83,6 millions) et 2010 (85,1 millions). Le marché français est désormais «arrivé à maturité et le secteur connaît les mêmes difficultés que les autres». Ce que confirme Satoko Inaba, qui observe «l'apparition de plusieurs types de lectorats, selon le type de titre. Aux fans de manga pur et dur, s'ajoutent les amateurs de vin pour Les Gouttes de Dieu, les familles pour Chi une vie de chat, ou des lecteurs à l'affut de nouveaux concepts pour 2001 Nights stories…»

Enfin, le comportement des lecteurs change: «On observe un démarrage ralenti sur les tout nouveaux titres, les lecteurs préférant attendre que la valeur d'une série se confirme sur 2 ou 3 volumes avant de se lancer dans l'achat.»

Section jeunesse: livres d’or

Notons aussi la talentueuse 2e place de Roger Hargreaves, oui, oui, celui qui a fait les   et les  .

L’an passé, il en a vendu presque 1,5 million! Seul le faible prix de vente de chaque exemplaire l’empêche de tutoyer les sommets en termes de chiffre d’affaires généré (mais tout de même 4,2 millions d’euros). La présence de Thierry Courtin au cinquième rang montre combien la littérature jeunesse est devenue un moteur des ventes. Thierry Courtin? Son nom ne vous dit rien? En revanche…

Lui, vous le connaissez! C’est T’choupi et c’est bien le diable s’il n’y a pas un de ses albums chez vous (plus de 50 titres chez Nathan, sans oublier jeux, série TV). T’choupi, c’est un chiffre d’affaires de 6,4 millions d’euros, uniquement pour les ventes de livres.

Dans le top ten, on notera donc la présence de trois auteurs de mangas et de deux illustrateurs pour enfants. Sans oublier Mary Pope Osborne (11e), auteur de la série des Cabanes magiques (40 titres, chez Bayard) ou Dominique de Saint-Mars et Serge Bloch, plus connus sous les noms de Max et Lili (Calligram) –déjà cent titres de psychanalyse juvénile à la maison et 465.000 ventes en 2012.

Enfin, pas loin du top ten des ventes de livres, figure également un roman pour la jeunesse: L'héritage, tome 4 de la saga Eragon, dû à Christopher Paolini (Bayard).

Enfin, le succès des trois tomes de Hunger Games doit aussi être rattaché à la bonne santé du secteur jeunesse, avec très peu de déperdition d’un livre à l’autre. Les lecteurs ont suivi jusqu’au bout Cécile Dehesdin qui en disait le plus grand bien.

Bref, pendant que les vieux grincheux disent que les jeunes ne lisent plus, ce sont leurs enfants qui tirent le marché du livre. Avec une forte présence de la littérature anglo-saxonne.

L’Appel de l’ange sur un nuage

Néanmoins, le prix de vente unitaire des best-sellers pour la jeunesse reste en général inférieur à celui de la littérature générale. En conséquence, les auteurs les plus «bankable» restent les indétrônables Guillaume Musso et Marc Lévy (respectivement 14,6 et 12,5 millions de chiffre d’affaires). Eiichiro Oda occupe la troisième marche du podium (11,6 millions). Suivi de près par Haruki Murakami (10,5 millions), un Japonais qui ne dessine pas des mangas mais vend fort bien sa trilogie 1Q84 (chez Belfond), dont les deux premiers tomes ont été réédités en poche à l’automne dernier).

1Q84, tome 1 (août 2011): 263.538 + 86.960 (poche)
1Q84, tome 2 (août 2011): 175.405 + 54.027 (poche)
1Q84, tome 3 (mars 2012): 131.891

Dans ce palmarès, on retrouve également Suzanne Collins (la trilogie Hunger Games a généré 9,4 millions de chiffre d'affaires), Joël Dicker, Harlan Coben, Ken Follett, George RR Martin (Le Trône de fer)… Sans oublier quelques classiques: Victor Hugo (avec un chiffre d'affaires de 2,9 millions), Molière et Guy de Maupassant (environ 2 millions d’euros)… Des valeurs sûres, tirées par les achats scolaires.

Le sapin lui a donné un coup de fouet et, avec les ventes de Noël, 50 nuances de Grey a fini l’année en tête. Mais si on parlait d’abord de la littérature habillée?

A force de voir ce bouquin dans le métro, on avait fini par s’en douter: en format proche, L’Appel de l’ange permet à Guillaume Musso de doubler la mise par rapport à 2011, avec 409.336 exemplaires vendus. Le succès de 7 ans après (350.000 ventes, XO Éditions), paru en avril, confirme qu’il est le romancier le plus lu du moment.

La Vérité sur l'affaire Harry Quebert de Joël Dicker dépasse également les 400.000 ventes (Fallois) en à peine quatre mois, tandis que le dernier Marc Lévy (Si c’était à refaire) affiche 338.000 ventes au compteur. Rien ne s'oppose à la nuit (Prix Renaudot des lycéens 2011 et Grand Prix des lectrices de Elle 2012) a poursuivi son beau parcours (266.355 ventes en 2011 et 143.574 en 2012). A quand la parution en poche pour Delphine de Vigan? Au regard des ventes de La Délicatesse (en Folio chez Gallimard), cela s’impose: le best-seller de David Foenkinos s’est écoulé à quelque 180.000 exemplaires en 2012, soit un cumul des ventes de... 844.188. En ajoutant la collection «blanche» (82.141 ventes), il tutoie le million... Un million allègrement dépassé par Lorànt Deutsch et ses divers métronomes.

En revanche, tandis que Le Connétable de Bourbon dépassait à peine les 10.000 ventes, son Paris de Céline, co-écrit avec Patrick Buisson plafonnait à 6.500.

Nutella écrase Dukan

En 2010, Dukan écrasait de tout son poids la littérature. En 2011, déjà Nutella s’invitait sans sa cuisine. Désormais l’huile de palme est partout. Nutella, les 30 recettes culte (Sandra Mahut, Nathalie Carnet) a dépassé les 345.000 exemplaires vendus, dont près de 200.000 rien qu’en 2012.

De quoi inciter les auteurs et l’éditeur (Marabout) à décliner le concept: Nutella cooking book, Made with Nutella - mon carnet de recettes, Les petites Recettes gourmandes  - Nutella… Les rivaux s’y mettent. Si Milan n’a pas séduit les marmitons (Nutella passionnément plafonne en-dessous de 2.000 ventes), en revanche, Larousse, qui a publié un ouvrage collectif (30 recettes au Nutella), frise les 140.000 ventes !

On n’oubliera pas les très belles ventes du Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire (Pocket) ou de La Liste de mes envies (Lattès) avec respectivement 388.000 et 301.000 ventes. Enfin, le tout jeune éditeur Kero peut se frotter les mains: le Dictionnaire de Laurent Baffie a séduit quelque 135.000 acheteurs dont plus de 40.000 l’ont posé sous le sapin.

Focus prix littéraires

Les prix littéraires font vendre... ou pas. Certains sont des valeurs sûres. Paru le 19 août, Le Sermon sur la chute de Rome s’est vendu à quelque 65.000 exemplaires en trois mois. Puis, l’obtention du Goncourt décuple les ventes. Fin décembre, Jérôme Ferrari en affichait plus de 295.000. Pas mal pour Actes Sud, dont c’est le deuxième Goncourt, après celui de Laurent Gaudé (Le Soleil des Scorta, 2004). Egalement dopé (par le Fémina), Peste & Choléra (Patrick Deville, chez Fiction et Cie) s’est écoulé à quelque 141.000 exemplaires.

Mais tous les prix ne se valent pas. Si le Renaudot profite un peu à Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil (Gallimard/Continents Noirs) plafonne à 40.885 ventes fin décembre. Il faut dire que l’ouvrage se vendait auparavant presque au compte-gouttes, la romancière rwandaise étant peu connue. Le Prix du livre Inter n’a pas réussi à faire décoller le roman de Nathalie Léger, Supplément à la vie de Barbara Loden (POL), tandis que l’Interallié assurait un succès en demi-teinte à Philippe Djian (“Oh...”, Gallimard) avec 61.000 ventes. Gros flop pour le Médicis attribué à Emmanuelle Pireyre pour Féérie générale: à peine 11.000 exemplaires!

En revanche, carton plein pour Joël Dicker avec La Vérité Sur L'affaire Harry Quebert (Editions de Fallois). Obtenant à la fois le Prix du roman de L'Académie francaise et le Goncourt des lycéens), le livre s’arrache, terminant l’année avec plus de 400.000 ventes, dont au moins un quart sous le sapin... Le Goncourt des lycéens est un prix qui rapporte, on vous l’avait dit!

420.000 ventes de Grey

Pas d’huile de palme, plutôt de l’huile de coude pour 50 nuances de Grey, essai philosophique largement commenté dans ces colonnes. La fessée littéraire a séduit 419.617 lecteurs, dont plus du quart en première semaine, générant un chiffre d’affaires de près de 7 millions d’euros hors accessoires! On observera la belle érection initiale de la courbe des ventes.

La légère remontée correspond aux fêtes de fin d’année… Et ce n’est pas fini. Sorti le 3 janvier, le tome 2 50 nuances plus sombres comptait déjà 80.943 exemplaires en une semaine.

Le roman d’EL James a surtout mis au goût du jour le mommy’s porn, avec vente d’accessoires et... relance du genre. Un récent sondage Ifop pour Femme actuelle montrait que «la lecture de livres érotiques est une pratique désormais largement répandue dans la gent féminine: près de six femmes sur dix (59%) admettent avoir déjà lu un livre érotique au cours de leur vie, contre un peu plus d’une sur trois en 1970 (38%)».

Ce que confirme Edistat: «La publication de 50 Shades of Grey a effectivement eu un impact positif sur les ventes de livres érotiques, mais il est toutefois assez difficile à quantifier pour le moment.»

Le best-seller fait donc des émules, à commencer par la «Trilogie Crossfire» qui n’a pas cependant reproduit son succès avec à peine 25.000 ventes pour le premier tome, Dévoile-moi (peut-être parce que classée en littérature sentimentale poche?)

Palmarès BD: Blake et Mortimer au top

Outre un bon tiers de mangas, le top 50 des ventes d’albums consacre des valeurs sûres. Avec près de 245.000 ventes, Le Serment des cinq lords, le 21e Blake et Mortimer au scénario honnête mais respectueusement dessiné par Juilliard, dépasse largement le tome 13 de Titeuf: A la folie, paru en août, affiche 235.890 ventes, pour un tirage initial de… un million d’exemplaires. On retrouve ensuite le 18e Largo Winch (167.535 ventes), le sixième de Lou (L’Âge de cristal, 115.728 titres écoulés en à peine un mois!) et le 17e Chat de Geluck... ce qui montre que les séries se portent bien.

On notera aussi les belles ventes de Guy Delisle (Chroniques de Jérusalem, chez Delcourt – 97.000 ventes) qui parvient toujours à habilement feuilletonner sa vie de globe-FILF et le démarrage prometteur de Moi René Tardi prisonnier de guerre au Stalag II B avec près de 70.000 ventes en 5 semaines. Enfin, l’hilarante saga de Quai d’Orsay a séduit tous les diplomates en herbe (217.700 ventes cumulées pour le tome 1, 144.533 pour le second). La sortie du film de Bertrand Tavernier (avec Thierry Lhermite) pourrait bien relancer les ventes.

Erosion des ventes?

Dans un marché fragilisé (baisse des ventes de 5.9% et baisse du chiffre d’affaires de 2,7%), on retiendra le relatif échec de JK Rowling. Certes, les ventes de Une Place à prendre peuvent faire saliver de nombreux auteurs (198.983 exemplaires), mais restent très inférieures à celles de la saga Harry Potter. Le dernier volume s’était en effet arraché la semaine de sa sortie à 700.000 exemplaires! Espérons pour Grasset et Fasquelle que le prix déboursé pour la licence n’était pas trop élevé.

Le succès en point d’exclamation de Stéphane Hessel a suscité quelques vocations exclamatoires (à commencer par Hessel lui-même). Mais mettre un point d’exclamation dans le titre ne parvient pas vraiment à doper les ventes.

Succédant à Hessel, c’est donc un auteur de manga qui figure en haut du palmarès 2012. On laisse aux théoriciens de la mondialisation le soin d’analyser ce changement. Le principal enseignement semble être ailleurs: les «locomotives» de l’édition s’essoufflent. En 2010, Marc Lévy avait assuré un chiffre d’affaires de près de 24 millions d’euros, Pierre Dukan de 20 millions, Guillaume Musso de 19 millions. En 2011, Musso figurait en tête du palmarès avec 14,8 millions, suivi par Marc Lévy (12,9). En 2012, Musso affiche 14,6 millions au compteur, Marc Lévy suit avec 12,5.

Cette lente érosion des «phénomènes» d’édition est-elle durable? Lassitude? Effet de transfert du papier vers le numérique? Impact de la crise? Il est temps de trouver les MussOda de demain.

Jean-Marc Proust

[1] Précisons que le jeune maître Oda est né en 1975. Il a tout l’avenir devant lui. Retourner à l'article.

Bonus «mook»

Modeste contribution au débat né de la publication de son «Manifeste», Slate vous livre les chiffres de ventes de la revue XXI (ventes cumulées de chaque numéro depuis sa sortie).