Les musiciens contemporains envahissent les facs

Capture d'écran d'une vidéo de soutien de Jay-Z à Obama.

Capture d'écran d'une vidéo de soutien de Jay-Z à Obama.

Il y a un an, Eric Dyson, professeur afro-américain à l’université de Georgetown, lançait un cours entièrement consacré à... Jay-Z. Un phénomène qui se manifeste dans d'autres établissements, mais qui peine encore à atteindre la France.

Le marché de la musique est en crise: on nous le dit, on nous le répète et on finit par l’accepter. Pourtant, la création musicale n’a jamais été aussi diversifiée et analysée dans ses moindres détails par des millions d’internautes.

Depuis quelques mois, les universités suivent le mouvement en multipliant les formations centrées sur un artiste contemporain.

Après les cours dispensés sur les textes de 2Pac à l'université de Washington et de Bob Dylan à l'université d'Oslo, ou encore un master en arts, mention «Beatles, musiques populaires et société» à Liverpool, c’est à un autre fantasme de taille qu’il faut se confronter depuis un an et demi à l'université de Georgetown: faire des paroles de Jay-Z un objet d’étude, sous l'intitulé «Sociologie du hip-hop, théodicée urbaine de Jay-Z».

Cours classiques pour œuvres atypiques

Ces cours visent à traiter ces musiciens comme des auteurs à part entière, comme peuvent l'être Aristote ou Rimbaud. Mais se démarquent-ils réellement d'autres plus classiques? Pour contrer les préjugés, Eric Dyson s'était voulu rassurant, dans une interview au Washington Post:

«Je suis sûr que beaucoup de parents essaient de dissuader leur enfant. C’est pourquoi je dis à mes étudiants: "Amenez vos parents. Montrez-leur ce que nous faisons. Cela les fera peut-être changer d’avis".»

Car, si la forme change, le fond, lui, s’inscrit dans la continuité de n’importe quel séminaire universitaire. Adrian Plau, diplômé du cours sur Bob Dylan de l'université d'Oslo, ne dit pas le contraire:

«Le fait d’aborder les albums et les films de Bob Dylan est assez novateur. Mais les cours ne s’arrêtent pas à ça, les professeurs mettent aussi un accent incroyable sur son impact dans les médias. Tout ça fait qu’au final, ces cours sont plutôt traditionnels dans leur approche et leur structure.»

Aucun de ces artistes n’est abordé strictement pour lui-même, mais toujours comme révélateur dans un cadre plus large: en histoire des idées pour Bob Dylan, en histoire culturelle pour 2Pac, en histoire de l’art pour Jay-Z... Nehemiah Markos, élève de Dyson, étale les raisons qui l’ont motivé à suivre cette formation:

«Dans ce cours, on étudie notamment le hip-hop, que l’on analyse depuis ses débuts dans les années 80. Ces cours permettent de prendre la poétique du hip-hop comme sujet d’étude et de comprendre, non seulement son impact, mais aussi ce qu’il apporte sur le plan sociologique dans le monde actuel. Le hip-hop devient une entité globale où tous les éléments se retrouvent et se confrontent.»

Race, genre, ethnicité, classe, inégalités économiques, injustices...

Reinar Asgaard, professeur d’histoires des idées à l’université d’Oslo, confirme cette optique:

«Ces artistes permettent vraiment d’aborder différents domaines et différents contextes. Dans mes cours sur Bob Dylan, par exemple, je souhaite proposer à mes étudiants un autre regard sur la société, la sociologie ou l’histoire. Et tout ce qu’il a accompli ses engagements dans le mouvement des droits civiques, son attitude à l'égard de la justice, ses poèmes sur l'amour, le vieillissement, la religion, la vie et la mort me le permet amplement. Je ne me focalise donc pas uniquement sur les textes, mais également sur les contextes historiques, sociaux et musicaux.»

C’est aussi le pari qu’a fait Eric Dyson: démultiplier les angles d’analyse pour embrasser l’ensemble d'un phénomène. Il paraît évident que les chansons de Jay-Z –comme bien d’autres– parlent avec une mélodieuse éloquence le langage de notre monde, favorisant le développement de la mixité sociale et l’engagement politique. «Nous abordons tous les sujets importants d’un cours de sociologie: race*, genre, ethnicité, classe, inégalités économiques, injustices sociales…», se félicitait d'ailleurs le sociologue auprès du Washington Post.

Quant à la dimension politique du rap, ce diplômé de Princeton la met en parallèle avec les écrits du pionnier de la lutte pour la reconnaissance des droits civiques W.E.B. Du Bois et de ceux de Notorious B.I.G. Mais surtout, il l’interroge comme une conséquence directe du capitalisme tel qu’il était évoqué par Max Weber en 1905 dans L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme. En faisant cela, c’est toute l’histoire de la lutte des classes des Etats-Unis qu'il passe au peigne fin, pas seulement la discographie d’un vilain rappeur bling-bling.

Des morceaux comme Politics As Usual de Jay-Z ou Masters of War de Bob Dylan deviennent autant de pièces à conviction, exhibées aux oreilles de l’auditeur, capables d’exprimer avec autant d’exactitude la condition de l’homme moderne que la sociologie. C’est ce que tente aussi d’expliquer le master sur les Beatles en attirant l’attention sur des questions telles que le rôle de la musique dans la construction des identités régionales. «C'est complètement académique. C'était une analyse de la genèse des Beatles, avait expliqué Mary-Lu Zahalan-Kennedy, première diplômée de cette formation, aux journalistes de Radio BBC Merseyside. Ainsi qu'une approche du climat politique, social et des aspects culturels qui ont permis de favoriser un environnement dans lequel les Beatles ont pu exister.»

L’université comme lieu d’expérimentation

Ces cours sont aussi l'occasion de montrer que l’université intègre, via des objets jusqu'ici «méprisés», une nouvelle donne musicale, pas réservée seulement aux étudiants bac+10 en musicologie. Qu'elle peut donc être aussi un lieu unique d’émancipation et d’expérimentation.

Pour Karim Hammou, sociologue français, coorganisateur d’un séminaire abordant notamment les mobilisations pour et contre le groupe Sniper et auteur d'une Histoire du rap en France, la différence avec la musicologie est on ne peut plus évidente:

«Je suis sociologue de formation, et je ne me pose donc pas le même genre de questions qu'un musicologue, un psychologue ou un historien de l'art même si je peux collaborer avec certains chercheurs de ces disciplines à l'occasion. Dans ma discipline, la comparaison a un rôle très important.»

On est donc loin des cours à usages «promotionnels» craint par certains universitaires. Et cela, Nehemiah Markos s’en réjouit:

«Je dirais que l’université est le seul endroit pour étudier de tels travaux. Bien sûr, on peut y trouver un intérêt personnel ou faire toutes les recherches que l’on veut de notre côté, mais cela ne remplacera jamais les dialogues qui rendent ces cours si intéressants. L'université offre un forum de discussion, une possibilité d’émettre des opinions construites et fondées. L’intérêt est simplement d’en avoir une meilleure compréhension.»

Pour Andrea Berentsen Ottmar, étudiante du master sur Bob Dylan à Oslo, cela permettrait même d’ouvrir les amphis à d’autres auditeurs:

«Beaucoup de ses fans, extérieurs à la faculté, sont intéressés par le sujet. Cela donne une atmosphère différente aux séances. On sent un intérêt brûlant.»

Bientôt en France?

Un intérêt brûlant qu'on ne retrouve pas encore en France, où plusieurs raisons permettent d’expliquer l’absence, pour l'instant, de diplôme consacré à ce genre d'artistes, dont le rapport hyper-légitimiste aux pratiques artistiques et la spécialisation exponentielle des disciplines scientifiques.

«Les sociologues de la culture s’occupent des déterminants sociaux du goût, les sociologues des médias de la médiatisation de la musique, les musicologues du contenu musical, les psychologues du rapport individuel à la musique, etc, explique François Debruyne, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Lille 3. Or, l’argument d’autorité –par exemple, seul un musicologue peut prétendre comprendre la forme musicale ressemble plus à un enjeu de territoire, de bac à sable, qu’à une véritable question scientifique.»

Ce genre d’enseignement serait-il donc impossible en France? Tiffaine, jeune étudiante en Master 2 «Métiers de la culture» à Lille 3, espère le contraire:

«Si ces œuvres n’ont pas leur place dans ce type de formation, elles n’en auront pas plus ailleurs. Pas mal de nos professeurs utilisent ces références, mais je pense qu’on pourrait aller plus loin. Cela nous permettrait de mieux comprendre ces époques, mais aussi notre société actuelle. Réfléchir au phénomène Lady Gaga ou encore à la K-pop engloberait beaucoup de problématiques actuelles.»

S'il existe des travaux sociologiques sur le hip-hop, comme ceux d’Anthony Pecqueux ou de Karim Hammou, des cours de ce genre y sont encore à inventer. Pour ce dernier, en France, «tout est possible», même s’il tient à préciser que s’il devait monter un tel projet, il privilégierait, par exemple, «un cours qui permettrait d’aborder aussi bien NTM, Michel Sardou, James Brown, Schönberg, Tiken Jah Fakoly et La Marseillaise plutôt que de se consacrer à un seul groupe, une seule époque, un seul pays».

Maxime Delcourt

* NDLE: Nous conservons ce terme, utilisé en anglais sans la dimension polémique qu'il recouvre en français. Retourner à l'article