Dans «Django Unchained», Samuel L. Jackson campe le personnage le plus génial jamais créé par Tarantino

Samuel L. Jackson et Kerry Washington dans «Django Unchained».

Samuel L. Jackson et Kerry Washington dans «Django Unchained».

Snobé par les Oscars, l'acteur interprète Stephen, l'esclave domestique de Leonardo DiCaprio, d'abord drôle puis terrifiant. Une des plus belles performances de sa carrière.

Leonardo DiCaprio était perçu comme un des favoris pour la nomination aux prochains Oscars (à tort: il n’a pas été retenu). Christopher Waltz avait également sa chance, selon les spécialistes (et ils ne se sont pas trompés). Mais le site Gold Derby, un de ceux spécialisés dans les récompenses en tous genres, donnait à Samuel L. Jackson, qui partage l’affiche de Django Unchained avec les deux premiers, une chance à 100 contre 1 d’être nominé (et il n’a pas franchi l’obstacle).

100 contre 1, c’était aussi la cote de Samuel West pour son rôle dans Hyde Park on Hudson, un film éreinté par la critique, et de Chris O’Dowd pour son rôle dans un film sorti dans l’indifférence générale, The Sapphires. Et ils ont eux aussi été recalés).

C’est une honte. La performance de Samuel L. Jackson est une des plus belles de sa carrière et il joue ce que je considère comme le meilleur et le plus complexe des personnages jamais créés et portés à l’écran par Quentin Tarantino. Il y a bien des raisons qui peuvent expliquer l’absence de Jackson aux Oscars –entre autre le fait que l’Académie est majoritairement composée de vieux hommes blancs et que les nominés noirs continuent d’être largement sous-représentés. Mais il est également difficile de ne pas suspecter que son personnage, Stephen, met la majorité des spectateurs très mal à l’aise.

Et il n’y a pas que les spectateurs blancs qui font la grimace. De tous les bons articles écrits sur ce film, j’ai bien aimé celui de Jelani Cobb, publié la semaine dernière dans le blog culture du New Yorker. Cobb, professeur d’histoire, y déclare que «Django ne s’attaque pas à l’histoire» mais «à cette mythologie que nous prenons pour l’histoire» et que Tarantino semble ne pas en avoir conscience. L’article mérite d’être lu en entier, mais il fait finalement (à mon sens) fausse route en se trompant sur l’interprétation du personnage crucial et controversé campé par Jackson.

Stephen est le «nègre domestique» de Calvin Candie (DiCaprio). Un peu avant que le film ne commence, Candie a acheté Broomhilda (Kerry Washington), la femme de Django (Jamie Foxx). Quand Django et son chasseur de prime associé, King Schultz (Waltz), arrivent dans la plantation de Candie avec comme but de libérer Broomhilda, Stephen et Candie leur barrent la route.

Comme Cobb le fait bien remarquer, Stephen est, bien plus que Candie ou n’importe quel autre des personnages de Blanc du film, l’ennemi juré de Django. Aux yeux de Cobb, il représente «le cas typique du noir obséquieux jusqu’au ridicule présenté par un réalisateur blanc». «L’utilisation de ce personnage comme un ressort comique, ajoute Cobb, semble un affront à l’histoire même de l’esclavage.»

Réincarnation de l'Oncle Tom... au début

Il ne fait en effet pas de doute que Stephen apparaît au départ comme une sorte de réincarnation brute de décoffrage du stéréotype de l’Oncle Tom, risiblement servile devant Candie. Mais son rôle de figure comique ne va pas au-delà de cette première scène.

Il passe bientôt du personnage drôle, mais un peu dérangeant, au personnage proprement terrifiant, alors que les personnages frivoles sont plutôt les propriétaires idiots et ignorants –et particulièrement Candie, qui est totalement berné par les manœuvres de Schultz et Django avant que Stephen ne lui ouvre les yeux. Quand Stephen lui fait part de ses déductions, on peut remarquer un changement remarquable dans son langage du corps et dans le ton de sa voix, qui renverse presque la dynamique du rapport maître-esclave (bien que nous ne sachions rien de leurs rapports passés dans le film, Jackson déclare que son personnage a «élevé Candie»).

Certes, le pouvoir limité de Stephen dépend de sa loyauté indéfectible jusqu’à l’embarras envers son maître. D’autres films ont déjà représenté des personnages faisant montre d’une pareille loyauté (Autant en emporte le vent, par exemple) mais ils ont montré des esclaves soucieux et désireux de plaire, sans aucun signe d’inconfort, renforçant l’idée que les esclaves étaient finalement contents de leur sort.

Le personnage de Stephen, lui, utilise cette loyauté comme un outil de pouvoir personnel. C’est un pouvoir naturellement pervers et trouble –mais qui n’est que le reflet des profondes souffrances psychologiques engendrées par l’esclavage. Avec le personnage de Stephen, Tarantino semble avoir pris la pleine conscience des douleurs complexes provoquées par «l’institution particulière».

Contrairement à ce que suggère une des tirades de Candie, de nombreux esclaves étaient prêts à s’associer pour s’enfuir ensemble –et comme Cobb le remarque, les propriétaires craignaient en permanence la rébellion ou la subversion. Mais il y avait aussi des esclaves qui s’accrochaient à ce qu’ils avaient.

Dégâts psychologiques insondables de l'esclavage

Peu après avoir vu le film, mon père, qui s’est récemment mis en quête de portraits journalistiques de Noirs dans le Hartford Courant, un des plus vieux magazines américains, m’a fait parvenir un article en date du 17 mars 1859 évoquant deux hommes noirs rattrapés alors qu’ils tentaient d’échapper à leurs propriétaires sudistes. Un des deux hommes avait manifestement un teint de peau suffisamment clair pour paraître «parfaitement blanc», selon l’article, et ils montèrent dans un train en se faisant passer pour un esclave et son propriétaire, respectivement. Ils furent manifestement dénoncés par un autre Noir, qui travaillait à bord du train et qui, les ayant démasqués, en informa le conducteur.

Certes, Django Unchained est un conte, une relecture, et la bonne question à poser n’est donc certainement pas de savoir si un homme comme Stephen a ou non existé. La question serait plutôt celle de la signification d’un tel personnage dans l’univers du film lui-même.

Je suis d’accord avec Cobb quand il dit que Stephen sert à «mettre en lumière la perversion de l’institution» et il est clair que son personnage est aussi problématique qu’il est dérangeant pour les spectateurs. Cet inconfort est effectivement son but: le portrait tordu qu’en campe Jackson a pour objet de nous montrer à quel point l’esclavage peut provoquer des dégâts psychologiques insondables, en plus des immenses souffrances physiques plus évidentes.

Aisha Harris

Traduit par Antoine Bourguilleau