Le point commun entre «Django Unchained» et «Lincoln», c'est leur problème avec les femmes
Comment se fait-il que les nouveaux films de Tarantino et Spielberg ignorent à ce point l’œuvre accomplie par les femmes noires américaines pour obtenir leur liberté?
- Gloria Reuben et Sally Field dans «Lincoln» de Steven Spielberg. -
[Avertissement: l'article suivant contient des spoilers de Django Unchained]
La sortie du dernier Tarantino, Django Unchained, un western spaghetti qui narre la revanche d’un esclave, bientôt suivi en France de la sortie du Lincoln de Spielberg, un biopic plus classique (aux Etats-Unis, le second est sorti avant le premier), permet aux spectateurs de se replonger, à un très court intervalle, dans une des périodes les plus sombres de l’histoire des Etats-Unis, qui soulève encore de nombreuses questions.
Les Américains sont-ils en mesure d’être confrontés au racisme de l’un de leurs présidents les plus populaires? La vengeance ou le désir de réconciliation ont-ils présidé à la réintégration des Etats sécessionnistes du Sud –et des propriétaires d’esclaves– au sein de l’Union? Les propriétaires d’esclaves organisaient-ils vraiment sur leurs plantations des combats d’esclaves, jusqu’à la mort?
Keckley n'est qu'un faire-valoir
Mais une autre question est soulevée par ces films, de manière incidente: comment se fait-il qu’ils ignorent à ce point l’œuvre accomplie par les femmes noires américaines pour obtenir leur liberté? Lincoln dépeint les manœuvres d’un cabinet présidentiel et d’une législature intégralement masculins, avec, malgré tout, quelques interventions de la femme du président, Mary Todd Lincoln, qui font au moins sens sur le plan historique.
Mais tant Broomhilda (Kerry Washington), la femme captive de Django (Jamie Foxx) dans le dernier Tarantino, qu’Elizabeth Keckley (Gloria Reuben), la femme noire libre présentée comme la domestique de Mary Todd Lincoln dans le film de Spielberg, sont des personnages transparents et ne comptent finalement que pour motiver les hommes, Noirs ou Blancs, qui gravitent autour d’elles.
Dans la vraie vie, Keckley avait acheté sa liberté et celle de son fils, et après avoir demandé et obtenu un permis de travail à Washington D.C., elle commença une carrière de couturière qui décolla quand elle commença à travailler pour Mary Anna Curtis Lee, la femme du futur grand général confédéré Robert. E. Lee.
Keckley fit également des robes pour Mary Todd Lincoln et confectionnait ses toilettes pour les grands évènements; elle n’était pas une domestique. Trois ans après l’assassinat du président, Keckley publia des mémoires, intitulés Behind the Scenes, qui, tant dans ses descriptions des époux Lincoln qu’avec la publication de lettres que lui avait adressé Mary, brisaient les normes de l’intimité, sans parler de celles de race et de classe.
Cette histoire est fascinante, et rien n’en transparaît dans le film de Spielberg, si ce n’est le fait que Keckley a effectivement été une esclave. Au lieu d’être présentée comme l’agent de sa propre libération et comme une travailleuse indépendante, Keckley n’est qu’un faire-valoir de Mme Lincoln et sert, dans le film, à illustrer la vision pas si libérale que cela du président sur la question raciale quand il s’adresse à elle: «Je ne vous connais pas, Mme Keckley. Je ne connais personne de votre espèce, lui dit le président pour tenter de lui expliquer sa vision des Noirs américains. J’espère que je m’y ferai.»
Keckley se demande pourquoi elle doit se montrer encore plus exemplaire que toute mère dont le fils se bat pour l’Union. Lincoln n’a rien à lui répliquer et le film ne rend absolument pas justice à tout ce qu’elle a entrepris pour se libérer toute seule et bien avant que le président ne se soit lui-même intéressé à cette question.
Broomhilda, objet du désir des autres
Mais au moins, Keckley parle au président et est témoin du vote, au sein de la Chambre des représentants, du 13e amendement à la Constitution, qui interdit l’esclavage. Dans Django Unchained, Broomhilda est à peine une personne. La plupart du temps, nous ne la voyons que dans l’imagination de Django, nue et radieuse dans une source d’eau chaude en plein hiver ou envoûtante dans une robe de soie jaune. Dans les scènes plus réalistes, elle est fouettée, marqué au fer ou jetée dans une geôle en plein soleil –mais elle demeure toujours magnifique–, ce qui donne une autre dimension aux motivations de Django pour voler à son secours.
Certes, ce que nous dit aussi le film, c’est que, tandis que Django est en train de monter un plan épique pour la faire s’évader, elle monte sa propre tentative d’évasion. Mais Django Unchained s’intéresse davantage à elle en tant qu’objet de désir des autres qu’au courage qui la pousse à tenter de gagner sa liberté par ses propres moyens. Le film se termine avec une image d’elle, ses doigts bouchant ses oreilles tandis que son mari dynamite la demeure coloniale de la plantation où elle a été esclave.
Il est vrai, comme l’a écrit A.O. Scott du New York Times dans sa critique du film, que «l’idée qu’une violence régénérative puisse être utilisée par des Noirs contre des Blancs au lieu de l’inverse –qu’un homme comme Django devienne le chasseur au lieu d’être le traqué– était jusqu’alors littéralement impensable».
Mais ce qui est impensable dans des films est parfois moins ambitieux que ce qui se passe dans la vraie vie. Et ce n’est pas comme s’il n’existait pas d’histoires vraies et ambitieuses à raconter sur les femmes et la lutte contre l’esclavage. Si vous êtes plutôt intéressés par l’action, l’histoire de Harriet Tubman, qui travailla à l’élaboration d’une filière d’évasion pour les esclaves (le réseau dit Underground Railroad), puis comme éclaireur et conseiller tactique pour l’Union, semble un bon point de départ.
Alyssa Rosenberg
Traduit par Antoine Bourguilleau
Mis à jour le 29/01/2013 à 12h46
















































Je pense que Tarantino est beaucoup plus intelligent que ça. Je suis d'accord pour Spielberg il a toujours réduit les personnages de Noirs a la passivité, mais passons.
Mais pour Tarantino je pense qu'il est conscient que les personnages de femmes noires dans le cinéma (Américain ne parlons pas du cinéma Français.) sont toujours représentées comme Forte, et Combative, qui n'ont pas besoin d'aide, ni d'attention. Elles ne sont jamais des princesses. Toujours sois la bonne, soit celle qui donne des conseils. Toujours au service des autres. La un homme va braver tout un système pour sauver sa femme. C'est fort.
Faut voir les films comme The Help etc. Et cette construction de la féminité noire s'est faite contre la féminité des femmes blanches. Les femmes blanches sont des princesses délicates, les femmes noires sont des bêtes sauvages qui peuvent supporter tout.(Justification de l'esclavage, et de la traite des femmes pendant cette période.)
Donc je pense que Tarantino est conscient de ça. D'ou l'aspect conte dans l'histoire de Broomhilda, c'est une princesse qui attend son prince charmant. C'est inédit. Oui les femmes Noires ont une place importante dans l'histoire Américaine (Ida B. Wells! Angela Davis! etc.) mais au cinéma leur représentation s'est souvent faite contre leur humanité.
Kerry Washington l'a bien expliqué
"look, i can see how it’s not particularly feminist to play the princess in the tower, waiting to be saved. but as a black woman - we’ve never been afforded that luxury. there was no man coming to save you; it wasn’t part of the story. in some ways, this telling is a statement of that empowerment."
Sauf votre respect, je me permets de me poser quelques questions quant à l'utilité de cet article.
Il me semble que c'est faire une lecture quelque peu orientée des films en question - n'ayant pas vu Lincoln, je me bornerai à n'évoquer que Django.
Comment dire...
Oui, c'est indéniable, affirmer le contraire serait se fourvoyer, dans Django, le rôle des femmes est extrêmement restreint, l'épouse de Jamie Foxx remplit une fonction utilitaire, celle de MacGuffin, et c'est tout.
Et alors ? Cela affecte-t-il la qualité du film ? Non. Ce film raconte l'histoire d'un esclave qui devient libre et part à la recherche de sa femme, c'est tout. Il ne raconte pas l'abolition de l'esclavage - d'ailleurs, quand arrive le générique de fin, nous sommes encire deux ans avant le début de la guerre de Sécession.
Et la filmographie de Tarantino est loin d'être suspectable de mysogygnie (Jackie Brown, Boulevard de la mort, Kill Bill).
Premier hors sujet de l'article, donc.
Pour le Spielberg, en parler est plus difficile, étant donné que comme je l'ai précisé quelques lignes plus haut, je ne l'ai pas encore vu.
Mais quand je vois ce qui lui est reproché... En gros l'auteur de l'article déplore qu'il parle trop de Lincoln et pas assez de la domestique de sa femme. Rappel : c'est (a priori, mais je ne l'ai pas vu) un film sur Lincoln, d'ailleurs, le titre en est Lincoln.
Le titre n'est pas L'Abolition de l'esclavage par Abraham Lincoln, ni Keckley : Un destin libre. Quoi de plus normal qu'il soit centré sur Abraham Lincoln ?
Enfin, la fin de l'article nous dit qu'il y avait des histoires intéressantes à raconter sur les actions préparées par des femmes lors de la lutte contre l'esclavage, et s'en sert pour railler un supposé manque d'imagination des cinéastes.
Il y aurait eu dix films sortis cette année sur l'Abolition, dont pas un seul n'aborderait la question des femmes, il y aurait matière à un tel article.
Mais là, sur deux films, ont l'un est centré sur le Président qui a fait voter l'abolition de l'esclavage, et l'autre un western spaghetti totalement fictif, l'accusation est assez absurde.
On ne sait pas ce qui est le plus absurde :
- la caricature des films (que l'auteur n'est pas loin de juger machos et révisionnistes)
- la caricature du féminisme (car c'est précisément ce genre de prisme outrancier qui a accéléré la ringardisation d'une partie des organisations féministes)
Bref, du Rue89 archi bas de gamme. Slate m'avait pourtant habitué à mieux.
Concernant Tarantino voir Jackie Brown, Kill Bill et Death Proof.
Django Unchained reprend la trame de Kill Bill. C'est l'histoire d'un mec à qui on a tout pris et qui décide de se venger et de récupérer la femme qu'il aime. Dès lors il est logique que cette dernière n'occupe qu'un rôle d'objet, tout comme la fille de la mariée dans Kill Bill.