Culture

Quand la blaxploitation rencontrait le western

Aisha Harris, mis à jour le 25.01.2013 à 14 h 07

A côté des films réalisés dans les années 70 par Fred Williamson, «Django Unchained» semble bien gentillet.

Détail de l'affiche de «Legend of Nigger Charley» (1972).

Détail de l'affiche de «Legend of Nigger Charley» (1972).

[Avertissement: l'article suivant contient des spoilers de Django Unchained]

Dans la scène d'ouverture de Django Unchained de Quentin Tarantino, un esclave (Django) recouvre sa liberté grâce un chasseur de primes allemand qui lui propose de l'assister dans sa traque des hors-la-loi. Dans un geste théâtral et filmé au ralenti, Django se débarrasse de la couverture mince et miteuse, censée le protéger du froid nocturne, et dévoile alors son dos, nu, zébré de marques de fouet. L'image est puissante et inaugure la transformation de Django qui, d'esclave sans défense, deviendra un irréductible héros vengeur.

En créant son «Southern» (par opposition au western), Tarantino avait en tête «les images les plus violentes, les plus surréalistes et les plus impitoyables jamais mises en scène dans toute l'histoire du genre»soit les westerns spaghetti réalisés par l'Italien Sergio Corbucci, et en particulier Django, dans lequel Franco Nero tient le rôle-titre.

L'influence de Corbucci n'est pas difficile à débusquer: Django Unchained raconte aussi une histoire de vengeance, sa B.O. est aussi grandiloquente que celle de son prédécesseur (interprétée par Roberto Fia) et Nero, en personne, y exécute un petit caméo.

Productions révolutionnaires

Mais en faisant de son héros un ancien esclave, le film de Tarantino n'est pas non plus sans évoquer une trilogie de westerns blaxploitation, sortis au début des années 1970, tous interprétés par Fred Williamson, un ancien espoir du football américain devenu acteur: The Legend of Nigger Charley (Libre à en crever, 1972), The Soul of Nigger Charley (1973) et Boss Nigger (1975). Mais Django-Jamie Foxx a beau massacrer son quota de vilains méchants Blancs, dans des scènes plus sanglantes les unes que les autres, le film de Tarantino se révèle bien moins radical dans sa description de l'esclavage –et sa vision du black power– que ses ancêtres issus de la blaxploitation. Et ces films seventies rappellent au spectateur combien ces productions pouvaient être révolutionnaires.

Les deux premiers films de Williamson racontent l'histoire de «Nigger Charley» («Charley le négro»], un esclave en fuite qui, accompagné de Tobey (D’Urville Martin), son acolyte indécis mais néanmoins fidèle, conquiert le Far West à dos de cheval. Le deuxième film se déroule pendant la Reconstruction. Il montre un Charley dont la réputation d'as de la gâchette le précède et qui gagne peu à peu le respect de Noirs, et même de certains Blancs. Dans le dernier film, Boss Nigger, une production bien plus provocatrice qui n'est reliée que de loin aux précédents épisodes, Williamson et Martin font à nouveau équipe: ils deviennent les chasseurs de primes Boss et Amos et s'affranchissent d'un même mouvement de leur passé d'esclaves.

A l'instar de Django Unchained, la trilogie met en scène des esclaves capables de s'extraire de leurs chaînes et se vengeant d'années de servitude. Dans The Legend of Nigger Charley, trois esclaves évadés de leur plantation –Charley, Tobey et Joshua (Don Pedro Colley)– réussissent miraculeusement à se dérober des griffes du shérif et de sa bande, à leurs trousses depuis le meurtre de leur propriétaire.

Le cœur de l'intrigue de The Soul of Nigger Charley tourne autour de Charley et Tobey enrôlant d'anciens esclaves pour combattre le colonel Blanchard et le général Hook, deux Sudistes bien décidés à restaurer la glorieuse époque des États confédérés. «Jamais nous ne serons libres tant que d'autres camarades seront encore esclaves», déclare Charley afin d'encourager l'ardeur de ses compatriotes indécis.

L'absence d'une telle solidarité raciale est remarquable dans Django Unchained. Ce qui motive Django (Jamie Foxx), c'est de retrouver et de libérer sa femme, Broomhilda (Kerry Washington). En cours de route, il mobilise quelques rares esclaves, mais sa détermination à sauver sa femme contredit souvent les intérêts des Noirs qui l'entourent.

Afin de berner Calvin Candie (Leonardo DiCaprio), le nouveau propriétaire de Broomhilda, Django doit se faire passer pour expert en «Mandigo» –des combats où les propriétaires d'esclaves opposaient leurs spécimens les plus forts dans une lutte à mort (on retrouve le Mandingo dans un autre film de blaxploitation, mais rien ne dit que la pratique ait été courante à l'époque de l'esclavage).

Django doit prouver qu'il peut se montrer aussi impitoyable à l'égard des esclaves que les propriétaires eux-mêmes, et dans l'une des scènes les plus difficiles du film, il refuse de laisser son comparse, Dr. Schultz (Christoph Waltz), acheter l'un des esclaves-lutteurs de Candie et lui sauver la vie. Django permet donc à Candie de faire ce qu'il veut de l'esclave, et regarde, impassible, ce dernier se faire déchiqueter par des chiens.

Propre système de lois

Les trois westerns de Williamson ont tous été réalisés par des hommes blancs, mais comparées à Django Unchained, ces productions blaxploitation semblent bien plus radicales. Si Charley recouvre sa liberté, c'est en tuant son propriétaire et en s'échappant de la plantation. Dans le film de Tarantino, Django essaye sans succès de s'échapper, et s'il est libéré et conquiert son autonomie, ce n'est que grâce au Dr. Schultz, le bienveillant chasseur de primes.

Et confrontez aussi deux scènes similaires de Django Unchained et de The Legend of Nigger Charley. Au début du film de Tarantino, le Dr. Schultz et Django, qui vient tout juste d'être libéré, débarquent dans une ville texane, à la grande stupéfaction de ses habitants blancs. Django explique à Schultz (qui est allemand) d'où leur vient cette étrange réaction –les «nègres» ne montent pas à cheval, et ne peuvent certainement pas entrer dans un saloon et se faire servir comme tout le monde. Si sa présence est tolérée, c'est avant tout parce qu'il est sous la protection d'un homme blanc.

Dans The Legend of Nigger Charley, Charley et Tobey n'ont pas ce genre de protection et ne se font pas pour autant chasser des villes, ni instantanément abattre, au cours de leur périple à cheval dans le Far West blanc. Ils ne sont pas pour autant protégés du racisme –un palefrenier blanc prétend qu'il n'a plus de place pour des chevaux de «nègres» dans son écurie– mais le film imagine un monde où les deux héros réussissent à démonter de tels préjugés sans avoir à pâtir d'éventuelles conséquences (Charley répond sans sourciller au garçon d'écurie que son argent est «blanc» et qu'il ne tolérera aucun refus).

Quand Django et Schultz entrent dans le saloon, s'ils arrivent à en réchapper vivants, c'est grâce à la justification procédurière de Schultz: ils ont un souci policier à régler, ce qui explique leur présence. Quand Charley et Tobey entrent dans le saloon, ils tabassent le patron raciste et les autres convives, terrifiés, s'enfuient sans demander leur reste.

On retrouve le même genre de scène dans Boss Nigger, mais en encore plus subversive. Si dans Legend, le personnage incarné par Williamson ne cherche au final qu'à échapper au shérif et aux ennuis, dans Boss, il arrive avec Amos dans une ville peuplée de Blancs, avec l'intention d'en devenir shérif et adjoint –et ce, afin d'obtenir leur prime sur une bande de brigands, de mèche avec le maire de la ville. Et ils atteignent leur but sans trop de difficultés.

Encore une fois, les codes de la blaxploitation font que, contrairement à la vraie vie où une situation comme celle-ci aurait débouché sur le lynchage immédiat des deux comparses, ils peuvent en tirer parti, en mettant sur pied leur propre système de lois (par exemple: punir d'une amende toute personne qui les traite de «nègre» en public) et en jetant en prison tous ceux qui y contreviennent.

Des personnages noirs maîtres de leur destin

Avec sa mise en scène bien plus léchée, ses cow-boys tout de cuir noir vêtus, rappelant l'ambiance de Shaft et ses personnages blancs grand-guignolesques (certains manipulent les pistolets avec l'air d'une poule qui aurait trouvé un couteau), Boss Nigger est le film qui se rapproche le plus du style maniéré et goguenard de Tarantino. Et comme Django, Boss et Amos sont des chasseurs de primes qui s'affairent à leur tâche avec passion et délectation («Ça fait des lustres que vous traquez des Noirs, dit Amos au maire, on voudrait juste voir ce que ça fait de s'en prendre à des blancs-becs»). Mais contrairement au héros de Tarantino, ils n'oublient pas de protéger les plus faibles, comme une jeune femme noire et une famille de Mexicains terrorisée par le gang de brigands.

Évidemment, l’objectif de cette blaxploitation était différent de celui du Django de Tarantino. Produits à un moment où Hollywood reconnaissait enfin l'intérêt du public noir –un marché encore vierge–, ces films se devaient d'insuffler de l'espoir, même fantaisiste, à leurs spectateurs. En mettant en scène davantage de personnages noirs, autodidactes et maîtres de leur destin, ces films offraient une alternative évidente aux portraits bien plus passifs proposés par Harry Belafonte, Sidney Poitier et consorts dans les années 1950 et 1960.

Avec Django Unchained, on reste dans le fantasme vengeur d'un esclave, mais, par rapport aux films de Williamson, le film suit bien davantage les codes conventionnels du western –dans le monde de Tarantino, le marginal poursuit avant tout ses intérêts personnels, il ne cherche pas à libérer ses camarades de leur asservissement. Vous pouvez parfaitement vous identifier à Django, mais dans ce cas, c'est sa propre victoire sur l'oppression que vous soutenez, pas une victoire collective de la race noire.

Boss Nigger a été écrit et produit par Williamson, et le film initiera sa longue carrière de producteur, de scénariste et même de réalisateur. Ses rôles de cow-boy noir reflétaient son pouvoir hollywoodien nouvellement acquis: en tant que scénariste du film, à l'instar de Boss, il pouvait faire tout ce qu'il voulait de son personnage.

Dans une interview très instructive, Williamson listait les trois exigences sur lesquelles il ne dérogeait jamais avant de faire un film à Hollywood: 1) son personnage ne pouvait pas se faire tuer 2) il devait remporter toutes les bagarres et 3) repartir à la fin avec la fille, s'il en avait envie. «C'était un moment de l'histoire noire où nous avions besoin de héros, expliqua-t-il. Quand la poussière se dissipait, il fallait que nous soyons ceux encore debout. A l'époque, c'était vraiment nécessaire et j'en étais parfaitement conscient».

La trilogie de Williamson n'est peut-être pas techniquement ou romanesquement aussi sophistiquée que Django Unchained, mais dans ces films, on n’avait pas peur de faire du protagoniste l'agent principal de son propre changement.

Aisha Harris

Traduit par Peggy Sastre

Aisha Harris
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