Mariage pour tous: Vivre avec la violence du «débat»

Membres de l'alliance VITA contre le mariage pour tous et l'adoption à Lyon, le  23 octobre 2012. REUTERS/Robert Pratta.

Membres de l'alliance VITA contre le mariage pour tous et l'adoption à Lyon, le 23 octobre 2012. REUTERS/Robert Pratta.

Depuis des mois, fusent des insultes d’une grande violence pour les homosexuels. Ceux qui les lancent n'en ont parfois pas conscience. Cela n’en est que plus douloureux.

Est-ce que tout a commencé avec la déclaration prononcée le 14 septembre 2012 par le cardinal Barbarin? Le mariage pour tous, s'est-il insurgé, «ça a des quantités de conséquences qui sont innombrables. Après, ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Après, un jour peut-être, l’interdiction de l’inceste tombera. C’est une rupture de société.» Ou bien peut-être est-ce début octobre, avec cette déclaration du maire UMP du VIIIe arrondissement de Paris, François Lebel:

«Comment s’opposer demain à la polygamie en France, principe qui n’est tabou que dans la société occidentale? [...] Et pourquoi interdire plus avant les mariages consanguins, la pédophilie, l’inceste qui sont encore monnaie courante dans ce monde?»

Le débat lancé en France sur l’ouverture du mariage aux homosexuels, devenu le «mariage pour tous», est un débat que François Hollande jugeait «légitime». Sauf que cet automne, le débat a dégénéré, précisément avec ces amalgames entre l'homosexualité et la déviance, entre l'homosexualité et la polygamie et l'inceste. Quand la violence s'immisce, il n'y a plus de débat et douloureuses sont les conséquences pour ceux qui sont visés.

Polygamie, zoophilie, inceste

«Depuis fin septembre, nous avons eu une hausse d’appels vertigineuse», souligne Elisabeth Ronzier, présidente de SOS Homophobie. «En décembre 2012, nous avons eu trois fois plus d’appels qu’en décembre 2011. Il s’agit d’une hausse d’environ 30% sur l’année, à cause des derniers mois

Les gens téléphonent en continu à l’association pour se plaindre de propos tenus publiquement, dans les médias. «Ils dénoncent des paroles de politiques ou de religieux qui les choquent, voire qui les blessent», précise Elizabeth Ronzier. Les appelants ont entendu que «le mariage homosexuel est le début de la folie», qu’on ne pourra plus «délégitimer la zoophilie, la polyandrie au nom du sacro-saint amour». Ils ont entendu dire que «c’est la boîte de Pandore qui va permettre demain que d’autres revendiquent le droit à un mariage polygame».

Certains s’en moquent, comme Léo, étudiant à Assas de 19 ans, qui dit que ça lui passe au-dessus de la tête, que les gens peuvent bien dire ce qu’ils veulent. Ou comme David*, 24 ans, consultant, qui estime que c’est la vie normale d’un débat de société et qui se dit certain de voir la loi passer. Ou comme Anne*, 47 ans, qui se souvient du débat sur le Pacs, il y a 13 ans, qui se dit «blindée», et dont l’entourage la préserve de ce genre de discours.

Mais il y a les autres. «Cela ne blesse pas seulement les homosexuels», dit Elisabeth Ronzier. «Cela blesse aussi leur entourage, les parents qui voient leurs enfants souffrir, les frères et sœurs, les proches.»

La perception de la violence

La perception de la violence dépend évidemment de la place de l’individu dans la société. «Les homosexuels ressentent cette violence de façon beaucoup plus forte que les autres», explique Eric Fassin, sociologue, professeur au département de Science politique de Paris 8, qui travaille notamment sur la politisation des questions sexuelles et la sexualisation de la politique:

«Là où pour une partie majoritaire de la population, il y a un débat sur le politique, la place de la religion etc, pour une autre partie, minoritaire, des gens peuvent se dire “on parle de moi, c’est à moi qu’on s’en prend". C’est une violence objective, mais aussi subjective.»

Prenez Betty, étudiante de 19 ans. Une amoureuse, plein d’amis. Elle dit que ce débat, «c’est dur, c’est vraiment très violent. Le fait même de débattre de l’aptitude des homos à adopter ou à se marier, c’est violent. Ça te montre que tu n'es pas accepté, que les gens ne te croient pas leur égal. Moi je serais moins capable d’élever des enfants que d’autres? Déjà, on était des sous-citoyens pour le gouvernement, puisqu’on n’a pas les mêmes droits, mais manifestement, le reste de la population est d’accord. C’est discriminatoire et surtout c’est blessant. C’est dire que qu’on vaut moins que les autres. Le plus dur, c’est ce jugement de valeur».

Le militant reste un individu

Etre plus âgé, plus militant, plus rôdé au débat ne prémunit pas contre ces blessures. En témoigne Catherine Michaud, présidente de GayLib, association qui, jusqu'au 11 janvier, était affiliée à l’UMP et qui milite pour les droits des homosexuels et appelle à manifester en faveur du mariage pour tous:

«En tant que militants, nous avons entendu tous les arguments et toutes les insultes depuis des années: ça n’en reste pas moins blessant. On a l’impression de retomber en 1998 au moment du débat sur le Pacs, ce sont les mêmes clichés, les mêmes arguments. Il y a eu des propos extrêmement grossiers, voire idiots, mais ça n’en ôte pas la violence. Une partie de la population se fait insulter et on ne tolérerait ça pour aucune autre communauté. Les homos ne sont pas le tapis sur lequel les intolérants doivent s’essuyer les pieds.»

De la violence? Quelle violence, interroge Frigide Barjot. A Slate, une des représentantes des anti-mariage, explique qu’«à part venant d’Act Up, le débat n’est absolument pas violent». Elle ajoute ne vouloir aucune montée aux extrêmes:

«Il y a des slogans qui disent “un hétéro une balle, sa famille, une rafale”. La violence est dans l’autre camp. Elle est dans le fait de changer la filiation humaine

Elle balaie la véritable violence physique qu’ont par exemple subies les Femen, et rappelle qu’il peut y avoir des «dérapages» mais qu’elle ne prône aucune homophobie.

«Nous n’avons rien contre les homosexuels, nous voulons protéger les enfants

C’est ce «nous n’avons rien contre» qui est presque le pire, dit Elisabeth Ronzier:

«Quand on explique que l'homosexualité est contre nature, c’est plus choquant que blessant. Le pire, c’est ceux qui disent que bien sûr deux homosexuels peuvent s’aimer, mais qu’il n’y a pas de raison d’accorder le mariage. C’est là que la stigmatisation est la plus forte. Cela appelle à la mise à l’écart des homosexuels sous une illusion de tolérance. Et le pire, c’est quand cette illusion de tolérance vient des proches

Dîners de famille

Cette capacité à diviser les familles rappelle cette caricature de l’Affaire Dreyfus. Soudain les dissensions apparaissent au grand jour. Des silences qui régnaient paisiblement sur l’homosexualité de l’un des membres deviennent d’un plomb accablant ou au contraire des paroles déchirantes.

Comme ce jour où Sophie*, 25 ans se promène en famille et qu'un anti-mariage pour tous les aborde et prêche une opposition féroce au mariage. Ses parents savent qu’elle est homosexuelle, qu’elle est amoureuse. Ils ne disent rien, ils laissent le prêcheur débiter des propos homophobes sans la défendre.

Comme ce jour où Pauline, 19 ans, rentre chez elle et trouve un tract contre le mariage sur le frigo. La jeune fille a pourtant dit à sa mère, il y a plus d'un an, qu'elle était lesbienne. Mais la mère ne devine pas à quel point ce tract peut bouleverser sa fille, d'ailleurs elle pense que son homosexualité «passera», elle l'a même envoyée voir une psy pour que ça ne passe pas trop lentement. Pauline l'interroge sur l'existence du tract:

«Elle m’a dit qu’elle en distribuait, elle m’a dit qu’elle manifestait, que c’était normal, qu’il fallait défendre les enfants. Je lui ai dit que ça me blessait. Elle m’a dit “oh mais le prend pas personnellement, je t’aime”. Je suis proche de ma famille et je n’ai pas envie de les perdre, mais plus je reçois des remarques pareilles, plus je m’éloigne. Les arguments homophobes du débat public ne m’ont pas blessée. Mais me sentir aussi isolée dans ma propre famille, ça c’est dur.»

Dans beaucoup de familles le débat isole les uns, crispe les autres. Même dans les familles où tout paraît simple. «Parfois les parents ont d’excellentes relations avec leur enfant homosexuel, ils vont simplement vouloir débattre, l’intégrer à la discussion sur le mariage et l'adoption, et donner des arguments contre sans penser à mal», raconte Elisabeth Ronzier.

Marine*, 26 ans, est journaliste. Venue d’un milieu très privilégié, avec des parents tolérants qui adorent la fille avec qui elle partage sa vie, elle a pourtant assisté à des remarques maladroites. «Le débat oblige tout le monde à se positionner, du coup ils s’interrogent, ils s’inquiètent pour leurs enfants, se demandent comment on va vivre notre avenir. Et parfois ils font des réflexions blessantes par simple manque de tact

Et les fissures deviennent crevasses, fossés, abîmes.

Changer l'ordre du monde

«Il se passe la même chose qu’au moment du Pacs, rappelle le sociologue Eric Fassin. Juste avant les débats de l’époque, tout le monde pensait que l’homophobie était résiduelle, qu’elle appartenait au passé. Tout le monde ou presque était d’accord pour dire que chacun fait ce qu’il veut et donc tout le monde se croyait tolérant. Et soudain, on a découvert l’intolérance, l’homophobie.»

2012: même histoire. Lorsqu’à l’issue de la primaire socialiste François Hollande assure qu’il va ouvrir le mariage aux homosexuels, les sondages semblaient indiquer une évolution notable dans la société. Par exemple, un sondage BVA daté de janvier 2012 indiquait que plus de 63 % des Français souhaitaient que le mariage entre personnes de même sexe devienne un droit. Un an plus tard, la majorité des Français reste majoritairement favorable au mariage, mais cette majorité s'effrite.

«Toutes les courbes allaient dans le même sens, remarque Eric Fassin. Et soudain il y a une prise de conscience: l’homophobie n’appartient pas au passé mais au présent. Elle est peut-être réactionnaire, c’est-à-dire en réaction à la proposition de loi, mais elle n’est pas archaïque.»

Ce qui pose problème, explique le sociologue, c’est lorsqu’on passe de la tolérance à la reconnaissance. Il ne s’agit plus alors de laisser les homosexuels être, mais les mettre sur le même plan que soi, de se mettre dans la même case.

«Soudain on prend conscience que ce n’est pas seulement une question de moeurs mais une question politique sur l’ordre des choses: y a-t-il ou non une hiérarchie des sexualités? On découvre que l’ordre du monde n’est pas intangible, on le découvre politique: on peut en changer le cours.»

Quand l'intimité est politique

Cette question de la reconnaissance de l’homosexualité comme une sexualité égale à l’hétérosexualité touche les gens dans leur vision du monde et dans leur intimité. D’où, selon Eric Fassin, la virulence du débat:

«Une question économique, on peut avoir l’illusion que ça ne touche pas notre intimité. Le traité de Maastricht, celui de 2005: on a l’illusion que c’est plus extérieur. En revanche, sur ces questions sexuelles, que l’on soit hétérosexuel ou homosexuel, on ne peut pas ignorer que l’intimité est politique.»

Ce débat prend les gens «aux tripes», remarque Eric Fassin et c'est parce qu'il passe par le corps. Comme l’avortement. Il faut se souvenir des débats sur l’IVG. En septembre 1974, à l’époque du vote de la loi, 65% des personnes interrogées lors d'un sondage se déclarent favorables à une législation. Pourtant au Parlement, les sessions soulèvent une violence inouïe: on parle de «meurtre», de «dégénérescence», de «permis légal de tuer», de «génocide légal comparable au pire racisme nazi».

«La politique démocratique classique est fondée sur le fait qu’il y a un espace public, dit Fassin, que nous y apparaissons comme des individus abstraits.» Le corps, la sexualité, le genre rendent le débat incandescent dès lors qu’ils s’introduisent dans la sphère politique:

«La fiction démocratique est fondée sur l’idée qu’on va transcender toutes les propriétés individuelles; or ces propriétés individuelles particulières sont d’abord corporelles. Ce qui ressort en ce moment c’est justement le refoulé de la démocratie.»

Les personnes blessées le sont donc de manière intime et politique, et le débat politise des personnes qui n’avaient guère de conscience politique jusqu’alors, voire ne se sentaient pas forcément concernés par la question. Comme Marine*. Elle n’a jamais milité pour aucune cause ni fait partie d’une quelconque «communauté gay». Elle dit:

«J’ai vraiment du mal avec les militants quels qu’ils soient, je ne supporte pas le communautarisme. Et jamais je ne m’étais dit que je voulais manifester pour ce genre de choses: je me disais que le mieux pour montrer aux homophobes qu’ils avaient tort c’était de vivre comme tout le monde, normalement, et de s’inscrire ainsi malgré eux dans la norme.»

Mais elle a trouvé si détestable la tension autour du débat, les remarques homophobes, les propos ignorants, qu’elle s’est retrouvée de plus en plus en faveur de la loi pour le mariage et l’adoption, et est allée manifester pour. «Ce qui m’a convaincu, c’est moins la bêtise des dirigeants, de responsables religieux, que celles de gens que je connais, que je peux être amenée à fréquenter, que je voyais poster des messages odieux et insultants sur Facebook.» Cette violence toujours.

Cette violence a des conséquences. Betty par exemple, dit devenir de plus en plus «parano», comme «plein» de ses copines:

«Je ne sais pas si l’homophobie est plus grande qu’avant, mais elle est plus exprimée. Moi j’ai plus peur qu’avant. Quand je me balade dans la rue, si on me regarde de travers, je vais le prendre pour moi. Ça vous rentre tellement dans la tête, les remarques homophobes, que vous vous mettez à en voir partout. Il y a tellement de gens aux manifs contre le mariage…. Maintenant dans le métro, je me dis “combien dans mon wagon y sont allés? Combien pensent que je vaux moins d’eux?” On se dit qu’ils sont partout. Même s’il n’y a pas vraiment de passages à l’acte.»

Sans compter, précise le sociologue Eric Fassin, qu’il y a un rapport entre la violence physique et symbolique:

«Il existe un continuum entre les deux. Ce n’est pas égal, ce n’est pas pareil, mais on ne peut pas séparer radicalement la violence émanant de gens qui passent à tabac une personne et celles venant de discours policés établissant qu’au nom de la psychologie, de la religion etc. il y a ce qui est bien et ce qui est mal. Les deux participent d’une même conservation d’un ordre du monde fondé sur une hiérarchie entre les sexualités.»

Sur les divans de psy, les âmes étendues se lamentent. «J’ai quelques analysants qui ne sont pas bien. Ils sont homosexuels et ils se sentent de nouveau discriminés», confie Gilles-Olivier Silvagni, psychanalyste, co-auteur de La Psychanalyse pour les Nuls. «Ils souffrent et ils voudraient que l’on parle d’autre chose.»

C’est parce que ce débat sur le mariage et la filiation est si violent qu’il était difficile de le voir importé dans l’enseignement scolaire. Il pouvait alors, comme avertit Valérie Marty, présidente de la PEEP, association de parents d’élèves proche de la droite, «heurter les enfants et leur famille, celle de ceux qui sont homosexuels comme de ceux qui ont des convictions religieuses par exemple».

 «Il ne me semble pas opportun d'importer dans l'école le débat sur le mariage pour tous», rappelait Vincent Peillon début janvier. «N'oublions jamais que nous avons affaire à des adolescents et que les tentatives de suicide sont cinq fois plus fréquentes chez les jeunes qui se découvrent homosexuels que chez les autres.»

Stigmate

Dans la société, les blessures ne laisseront probablement que peu de traces. «Une fois que la loi sera passée, ce sera fini pour un bon moment», prédit Eric Fassin.

La loi, par le fait même d’être promulguée, ne sera pas seulement le signe d’une évolution des mentalités mais aussi son déclencheur. Celle sur le Pacs l’a montré. 87% des Français pensent que l’homosexualité est une «manière comme une autre de vivre sa sexualité» en novembre 2012. Ils étaient 54% en 1986. 

«Vivre dans un monde où le Pacs existe déjà implique une certaine banalisation de l'homosexualité, et cela a eu un impact favorable important sur les plus jeunes, selon Eric Fassin. C’est toute leur génération qui est plus tolérante

Pas de stigmate à l’échelle globale donc. Mais les gens? «S’il est compliqué d’évaluer une augmentation ou pas du mal-être, des tentatives de suicide, il paraît assez évident que cela fait mal, chez les jeunes et les moins jeunes», commente Eric Fassin. «Sur le plan individuel, la violence de ce débat laissera des traces», renchérit Gilles- Olivier Silvagni.

La société a la peau dure, elle guérit de ce genre de blessures, elle en ressort grandie. Pas les individus.

Charlotte Pudlowski

» Tribunes, enquêtes, analyses sur le mariage pour tous: un dossier pour en parler

* Les prénoms avec un astérisque ont été modifiés.