Au nom de la famille et du droit de l'enfant, oui au mariage pour tous

Le projet ne menace en rien la société française. Et le moins que l’on doive aux enfants, actuels et futurs, est de leur reconnaître le droit à une famille qu’elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle.

Un mariage célébré à New York en 2011. REUTERS/Lucas Jackson

- Un mariage célébré à New York en 2011. REUTERS/Lucas Jackson -

Il y aura donc dimanche 13 janvier une grande manifestation à Paris pour tenter d’obtenir le retrait du texte instaurant le mariage pour tous.

Le fait que François Fillon qui, à titre personnel, n’est pas fondamentalement opposé au texte, ait solennellement demandé à François Hollande de retirer le projet nous donne au moins une certitude: il y aura beaucoup  de monde dans les rues. Pour un événement à la fois politique et culturel.

Politique: il y aura un avant et un après. Les organisateurs ont l’espoir de faire mieux, ou aussi bien, qu’en juillet 1984 lors de la grande marche pour la défense de l’école privée entre Versailles et Paris.

François Mitterrand avait dû sacrifier l’auteur du projet, Pierre Mauroy, et le remplacer à Matignon par Laurent Fabius. Il y a donc, à cette occasion, classiquement, une épreuve de force droite/gauche qui explique la démarche de François Fillon.

Une manifestation contraire à l'évolution des moeurs

Culturel: tout se passe comme si la société française saisissait chaque occasion à sa portée pour se déchirer, trouver des terrains d’affrontement là où la vie démocratique, au contraire, suppose que l’on accepte de vivre dans l’acceptation des différences philosophiques, religieuses ou de genres.

Va donc se rassembler dimanche une France qui voudrait pouvoir marquer un coup d’arrêt à une évolution des moeurs et des lois que l’on peut symboliquement dater de mai 1968.

Il faut dire que les motifs invoqués ne sont pas anodins: il est question d’anthropologie, des fondements de la société, de la cohésion de celle-ci, quand ce n’est pas l’existence même de la famille et le droit des enfants.  

Cette extension infinie du champ de la lutte apporte la preuve, s’il en était besoin, qu’il était pour le moins imprudent de vouloir accoler à une réforme, qui concerne le mariage pour les homosexuels et l’adoption, des questions beaucoup plus lourdes telles que la PMA (procréation médicalement assistée) et la GPA (gestation pour autrui).

Aller dans ce sens, vouloir tout mélanger, c’était prendre le risque de la radicalisation et c’est ce qui s’est produit.

Dans un cas, il s’agit  de reconnaître aux couples homosexuels le droit d’exister aux yeux de la loi; dans l’autre, de questions bioéthiques très lourdes et qui nécessitent des débats approfondis pour savoir si la loi dans ces domaines doit, ou non, être modifiée.

Sauf à faire de l'homosexualité une déviance...

Si l’on veut bien s’en tenir à la réforme annoncée, celle-ci ne représente ni une formidable avancée (que certains ont cru bon de comparer à l’abolition de la peine de mort), ni une menace pour la société.

Il s’agit, plus modestement, de porter remède à une situation créée par l’évolution même de la société française, vécue par les intéressés comme une discrimination.

Et la seule question qui vaille devrait être celle-ci: quelle raison aurions-nous de refuser le mariage à celles et ceux qui, homosexuels, le demandent? Sauf à faire de l’homosexualité une déviance…

En quoi le mariage homosexuel perturbe-t-il les croyances et les pratiques philosophiques des uns et des autres? En rien, bien sûr.

Sauf que les Eglises ont fait comme si elles étaient attaquées. En entretenant la confusion entre le mariage comme un sacrement, celui que donne l’Eglise, et le mariage comme contrat civil qui apporte son lot de droits et de devoirs.

L'Eglise en reconquête de son pouvoir séculier

Au sens propre du terme donc, les églises ne sont pas concernées. On ne leur demande pas de s’aligner sur les églises protestantes suédoises, par exemple,  qui bénissent les couples homosexuels, et le faisaient même avant que la loi n’autorise le mariage des couples gays; ou bien d’ouvrir, comme dans l’Eglise anglicane, un débat sur l’ordination d’évêques homosexuels, à la condition que ces derniers soient officiellement mariés…

La réalité est que nous assistons, en France, à une tentative de reconquête par l’Eglise catholique de son pouvoir séculier.

Il n’y a, comme exemple comparable d’une intervention et d’une mobilisation aussi fortes des églises et des écoles de l’enseignement catholique, que la situation qui prévaut en Italie, pays où le Vatican et la congrégation des évêques jouent un rôle primordial et parfois même décisif.

Pour une partie de l’opinion française, et notamment pour les évêques de France, la France doit redevenir «la fille aînée» de l’Eglise.

Au-delà de cet enjeu propre à l’Eglise catholique, deux motifs majeurs sont invoqués par les manifestants: la famille et les droits de l’enfant.

Les organisateurs mettent en avant, comme mot d’ordre, moins l’hostilité au mariage gay –laquelle est, quoiqu’on en dise, le fond de l’affaire– qu’un rassemblement pour défendre la famille. Curieux tout de même, alors qu’il s’agit de faire droit à la demande de couples homosexuels qui, précisément, voudraient que la loi leur reconnaisse le droit de fonder… une famille!

Une famille, au-delà du sang et de la biologie

Mais en fait il s’agit en fait d’une méconnaissance et d’un refus de l’évolution de la parentalité.

Car nous vivons dans une société où il n’y a plus de famille nucléaire ayant valeur de norme. Où il existe des formes de pluriparentalité, où la filiation a cessé d’être exclusivement biologique, où la monoparentalité recouvre la réalité de couples homosexuels (j'en reparlerai plus bas).

Rappelons-nous que plus de la moitié des enfants qui naissent en France, pays où la démographie reste dynamique, naissent hors mariage.

L’évolution de la société devrait nous inviter à une vision élargie du lien de famille qui récuse la stigmatisation, ou pire, la «pathologisation» du foyer monoparental ou de la famille nucléaire homosexuelle.

Et il est extrêmement dommageable pour notre société d’opposer filiation biologique et filiation adoptive, hétéroparentalité et homoparentalité, liens du sang et liens du cœur, «vrais parents» et «faux parents».

Classification hélas courante, douloureuse entre toutes pour les enfants comme pour les parents concernés.

L'enfant est-il plus heureux quand il est abandonné?

On manifeste donc au nom du droit des enfants. En expliquant que ces derniers souffriront nécessairement d’être élevés par des parents homosexuels.

Si je comprends bien, au nom d’un malheur futur que l’on décrète certain –celui d’être un jour stigmatisé parce que fille ou fils de parents homosexuels– on s’assure que ces enfants resteront bien ce qu’ils sont, c’est-à-dire des enfants abandonnés ou, à défaut, placés.

Comme si le placement permettait, notamment sur le plan affectif, de construire au mieux une personnalité!

En réalité, une bonne partie de la société veut en rester à une conception exclusivement biologique de la famille. Et l’on ne peut pas détacher cette manifestation d’un courant médiatique de plus en plus hostile à l’adoption. On a même entendu Bernard Kouchner expliquer qu’au fond, l’adoption est condamnable car elle consiste à «prendre les enfants des pauvres pour les donner aux riches»! (c’est la thèse d’ATD quart monde, par principe hostile à l’adoption).

Au contraire, aucune théorie ni idéologie ne pourra jamais me convaincre que la persistance de l’abandon vaut mieux que l’adoption. On préfère donc voir des enfants placés dans des institutions ou des familles d’accueil plutôt que d’être adoptés.

Peuvent adopter aujourd’hui en France soit des couples mariés, soit des personnes célibataires.

Et notre hypocrisie nationale veut que l’on préfère s’abriter derrière le statut du célibat plutôt que d’accepter l’idée qu’il puisse s’agir, en fait, d’une personne vivant en couple homosexuel.

Le moins que l’on doive à leurs enfants, actuels et futurs, est de leur reconnaître le droit à une famille qu’elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle.

Jean-Marie Colombani

» Tribunes, enquêtes, analyses sur le mariage pour tous: un dossier pour en parler

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L'AUTEUR
Jean-Marie Colombani est un des fondateurs de Slate.fr. Journaliste et essayiste, il a été directeur du journal Le Monde de 1994 à 2007. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Un Américain à Paris et J'adopte: journal. Ses articles
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Publié le 11/01/2013
Mis à jour le 11/01/2013 à 15h36
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