Qui est derrière l'assassinat des militantes kurdes à Paris? Des pistes, dont la syrienne
Frapper Sakine Cansiz, c'est frapper Abdullah Öcalan. Mais c'est également frapper la Turquie, qui négocie avec le chef du PKK emprisonné depuis 1999. Or, si le processus de paix capote, le régime syrien peut continuer à user de la carte kurde dans son bras de fer avec Ankara...
- Des Kurdes syriens avec un portrait d'Öcalan, le 1er novembre 2012 à Derik. REUTERS/Thaier al-Sudani -
Trois militantes kurdes, Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Soylemez ont été retrouvées mortes dans la nuit du 10 janvier dans les locaux du Centre d'information du Kurdistan.
Il n’est pas exclu que Sakine Cansiz ait été la cible principale de celui ou de ceux qui ont perpétré ces assassinats mercredi dans le bureau politique parisien du PKK.
Celle qui se faisait aussi appeler «Sara» était l’une des plus anciennes compagnes de lutte d’Abdullah Öcalan. Originaire de Dersim, en Turquie, de confession alévie, Sakine Cansiz avait rejoint le chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) peu de temps après la création du parti en 1978.
Elle a combattu dans les montagnes, a été arrêtée et torturée dans les prisons turques, avant de demander l’asile politique en Europe. Elle était en France depuis 2007.
Comme la plupart de ces combattantes, Sakine Cansiz n’était pas mariée, si ce n'est à la cause du PKK et à celle d'«Apo».

Sakine Cansiz avec Abdullah Öcalan, en 1995. REUTERS/Ihlas News Agency
Frapper Sakine Cansiz, c’est donc frapper Abdullah Öcalan, alors qu’il négocie de sa prison d’Imrali avec les services secrets turcs et qu’on venait tout juste d’apprendre qu'un accord cadre serait en vue.
Mais c’est aussi frapper les autorités turques qui ont repris non sans mal et sans risques ces négociations secrètes après un premier échec.
Né en 1949, Abdullah Öcalan suit des études de droit et sciences politiques à Ankara. A la fin des années 1970, l’extrême gauche turque est effervescente. Après les deux premiers coups d’Etat militaires, un groupe d'étudiants fonde le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), un parti révolutionnaire, marxiste léniniste, qui prône l'avènement de l'homme nouveau. Le problème kurde y est perçu comme une question coloniale intérieure. L'approche se veut moderne, antiféodale. Le parti rejette toute hiérarchie, mais Öcalan réussit à s'imposer assez vite à sa tête.
L'idole devenu traitre?
Dans les années 1990, cela tourne au véritable culte de la personnalité. A cette époque-là, il vit à Damas, en Syrie, entouré de sa cour. C'est alors que les premières critiques apparaissent, l'accusant de consacrer plus d'argent à la télévision kurde qu’il a créée qu’à la guérilla.
Mais il n'y a pas de places pour les dissidents. Ni non plus pour les relations amoureuses entre combattants. Auto-confessions, camps de rééducation dans la plaine de la Bekaa au Liban, éliminations et exécutions sommaires pour les «traitres». Les méthodes sont staliniennes même si le parti abandonne officiellement le marxisme-léninisme en 1995.
Pourtant quatre ans plus tard, le PKK est sur le point d'imploser. Yeux bandés dans un avion qui le ramène de Nairobi, après une cavale de Russie au Kenya, via la Grèce et l'Italie, Abdullah Öcalan vient d’être attrapé et remis aux services turcs, sans doute par la CIA et le Mossad.
«Ma mère est turque, j’aime la Turquie» sont ses premiers mots de captif. Un choc pour les militants. Ils tentent de se rassurer: ses gencives noires porteraient la marque de la morphine qu'on lui a injectée, il n'a pas tous ses esprits, se disent-ils.
Quelques semaines plus tard, nouveau choc: Öcalan appelle à l’arrêt de la guérilla en Turquie, elle doit se replier à l'extérieur des frontières ou bien se rendre. Il y aura quelques redditions, mais ceux qui ont obéi à l’ordre d’Öcalan ont eu tout le temps de le regretter, du fond de la prison turque où ils attendent toujours une amnistie.
Une question commence alors à tarauder certains responsables du PKK, elle ne quittera plus de leurs têtes: Öcalan n’est-il pas en train de les trahir?
Öcalan est-il en capacité de négocier?
L'arrivée au pouvoir du parti de la Justice et de la prospérité (AKP) en 2002 en Turquie allège un peu l'atmosphère. Les islamo-conservateurs n'ont pas les mêmes blocages et préjugés que les autres partis nationalistes turcs. Et puis, l'AKP a une carte électorale à jouer, celle de la solidarité religieuse entre Turcs et Kurdes de Turquie. Nombre de ces derniers rejettent un «PKK, communiste et athée».
De 2009 à 2011, un premier round de négociations secrètes avec Abdullah Öcalan échoue. Le second round a commencé il y a quelques semaines.
Alors de nouveau, au sein du PKK, certains s'inquiètent. Voilà treize ans qu'Öcalan est emprisonné, isolé. Des visiteurs européens ont pu l'examiner à deux reprises et n'ont pas relevé de séquelles de tortures physiques. Mais quid de son état psychique, c'est-à-dire de sa capacité à négocier?
Les responsables et supporters du PKK espèrent une vraie autonomie pour les Kurdes en Turquie, comme celle qui a pris place en Irak du Nord et peut-être demain en Syrie, avec un drapeau, un gouvernement, une autorité.
Pas question de demi-mesures. Pas question d'abandonner la guérilla sans rien obtenir alors qu'une reconfiguration régionale est en cours, conjoncture plus porteuse que jamais pour les Kurdes. L'aile dure veille.
Ankara joue gros
Öcalan a-t-il bien conscience des réalités? Le traumatisme de ce qu'il faut bien appeler la «trahison» de 1999, est toujours là, chez certains cadres du PKK –même si aucun ne l'avouera à un «étranger».
Du côté d'Ankara, l'enjeu est tout aussi crucial de mettre un terme à ces vingt-sept années de guerre civile qui a causé quelque 40.000 morts. Le gouvernement joue gros, très gros. Il est entravé par une extrême droite turque, ultra-nationaliste, qui l'accuse de céder devant le PKK et il est confronté à une opposition qui dénonce sa politique offensive vis-à-vis de la Syrie.
Ce round-là, c'est l'ultime chance du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan d'éviter une sorte de sécession kurde, de signer une paix des braves, et de reprendre l'initiative après les échecs régionaux successifs qu'il a subis avec le soulèvement syrien et avant espère-t-il, devenir le premier président de la république de Turquie élu au suffrage universel.
Qui aurait donc intérêt à saper ce processus? Sans exclure complètement une action provenant des milieux turcs d’extrême droite par le biais d'agents doubles ou infiltrés, ni un règlement de comptes intra-PKK, c'est peut-être plutôt du côté de la Syrie qu'il faut regarder.
En faisant assassiner Sakine Cansiz, les commanditaires créditent l'idée d'une profonde scission au sein du PKK, ce qui permet de saboter l'autorité d'Abdullah Öcalan et du même coup les chances du gouvernement turc de parvenir à un accord.
Un résultat qui pourrait tout à fait convenir à Damas. Si le processus de paix capote, le régime syrien peut continuer à user de la carte kurde dans son bras de fer avec Ankara.
Ceci n'est qu'une hypothèse parmi d'autres, certes, mais elle revêt une certaine crédibilité lorsqu'on sait que les Kurdes syriens du PYD-PKK ont beaucoup à perdre d'une paix turco-kurde, laquelle diminuerait leur importance stratégique aux yeux du régime de Bachar el-Assad, donc leur perspective d'autonomie. Et quand on se souvient que le chef du PKK syrien, Ferman Hussein est un ennemi notoire de Sakine Cansiz.
En billard, cela s'appelle un coup à plusieurs bandes.
Ariane Bonzon
Mis à jour le 14/01/2013 à 7h34
















































L'extrême droite bien que peu connue du commun des mortels est très présente en Turquie et ses relations avec une certaines franges de l'armée qui doit regretter la reprise en main par les religieux amis d'Erdoğan a peut être aussi un intérêts à saboter le processus de "paix" avec les Kurdes.
Mais cela va prendre surement du temps pour mener l'enquête, ce qui semble difficilement acceptable dans un monde où on veut de l'information rapide du type 2.0.
Analyse qui manque d'objectivité.Pour preuve les deux sous-titres "interrogatifs" dépréciatifs :
a)L'idole devenue traitre?
b)Öcalan est-il en capacité de négocier?.
Ce traitement suspicieux risque malheureusement de placer cette lecture intéressée dans la même vision ,les mêmes mobiles derrière la liquidation des 3 femmes activistes.
Confrontées à une situation pareille ,l'information et la logique exigent l'attente des résultats de l'enquête.Ce qui n'empêche pas de rappeler que Turgut Ozal,d'origine kurde et président de la République turque qui avait tenté de trouver une solution politique négociée au problème Kurde devait mourir dans des circonstances mystérieuses .
Les 3 activistes ont été également assassinées dans la mouvance des négociations menées par le chef des services de renseignement Hakan Fidan depuis le premier janvier.Certes une polémique est engagée au sein du PKK sur la position à adopter vis-à-vis du régime Assad et de la nature des négociations à entamer avec Ankara ,mais ces faits ne doivent pas nous pousser à valider hâtivement l'hypothèse de règlement de compte entre des ailes supposées extrémistes de l'organisation .
Tout en partageant avec l'auteure ,le fait que le regard doit se diriger avec la Syrie sur l’exécution de ce crime crapuleux , nous ne pouvons pas admettre que "les Kurdes syriens du PYD-PKK ont beaucoup à perdre d'une paix turco-kurde, laquelle diminuerait leur importance stratégique aux yeux du régime de Bachar el-Assad, donc leur perspective d'autonomie".Et ce pour la simple raison que les négociations initiées entre Ankara et le PKK ne peuvent pas ne pas se pencher sur la situation kurde en Syrie et... en Irak...
Relativement au rapport avec la Syrie ,et lors du dernier congrès d'Erbil ,juin 2012 ,Massoud Barzani était parvenu à convaincre ,la branche syrienne du PKK que le soutien de Bachar ,en cette période d'incohérences politiques régionales ,était une monstrueuse erreur :
http://aawsat.com/details.asp?section=4&article=712759&issueno=12464
Enfin ,les enjeux politiques et stratégiques de ce triple assassinat revêtent un caractère géopolitique des plus complexes ,pouvant impliquer,entre autres ,le Hizbollah ,la main militaire du général Soleimani , la Syrie évidemment et les nationalistes turcs...
Il vaut mieux attendre les résultats de l'enquête.Soit dit encore une fois en guise de conclusion.
Merci pour votre message et les informations que vous apportez. Nous nous rejoignons sur l'essentiel: la possible responsabilité d'une puissance extérieure (syrienne, avec l'Iran ou vis versa)dans ce crime non pas "crapuleux" mais politique.
Pour ce qui concerne les autres points:
- malheureusement et malgré Barzani, le PYD-PKK a bien souvent joué un rôle de supplétif pour Bachar el-Assad ces derniers mois.
- et puis souvenez-vous : les Kurdes syriens ont un souvenir amer de 1999. Ils ont eu le sentiment d'être les "cocus" de l'histoire, puisqu'il leur avait été demandé d'être solidaires des Kurdes de Turquie et de mettre un bémol à leurs revendications. Cette fois-ci, ils touchent enfin au but (région kurde autonome en Syrie) et on peut imaginer qu'ils ne veuillent pas perdre cette opportunité au profit d'un deal pour les Kurdes de Turquie.
Cela dit, ce n'est pas l'essentiel -même si on ne doit pas exclure que certains éléments kurdes syriens aient pu être malgré eux instrumentalisés dans cette opération - ce qui est important c'est de comprendre le message des commanditaires de l'assassinat.
L'accord de paix entre le PKK et la Turquie devrait permettre aux chefs militaires du PKK de trouver refuge en Europe. En assassinant une des dernières fondatrices du PKK, les commanditaires ont sans doute voulu signifier à Kandil que l'Europe n'était pas un refuge sécure, une manière de saper le processus de paix...
@Ariane Bonzon:
Je vous remercie pour votre réponse ainsi que la nuance apportée à la distinction entre "crime crapuleux " et "crime politique"...
Je vous fais remarquer que l'APK est arrivé au pouvoir en 2002(et non en 2001) et qu'Erdogan est Premier ministre depuis le 14 Mars 2003.
Comme vous le faites remarquer des négociations ont eu lieu à Oslo entre les services secrets(MIT) et les chefs militaires de l'organisation en 2010 .Mais un cycle de violence s'en est suivi qui les a rendues dérisoires surtout avec l'arrestation des milliers de kurdes :notamment des journalistes ,des avocats ,des syndicalistes,,des fonctionnaires ,des députés...(voir à ce sujet le document en supplément Géopolitique du Monde du Dimanche/Lundi 2 juillet 2012;Guillaume Perrier)
La reprise des négociations avec le PKK en ce début 2013 intervient dans un contexte de "maturité" politique différent.Ankara est consciente plus que jamais qu'en termes des Droits des peuples, le problème des kurdes de la Turquie se doit de trouver une issue.Plusieurs observateurs pensent qu'Ankara veut s'en libérer ,avec le soutien significatif de Massoud Barzani , pour mieux asseoir son ascendant géopolitique dans la Région.
Mais ,c'est là une perspective rendue presque impossible par l'impitoyable compétition iranienne ,la guerre en Syrie, et les incohérences politiques en Irak ;sanctionnées d'une agitation confessionnelle et sectariste qui augure de d'un avenir des plus désastreux .
Négocier ,à son aise , avec le PKK serait dans un sens une ligne rouge à ne pas franchir .On sait déjà les entraves économiques,militaires et territoriales que cause à Bagdad le rapprochement de la Turquie et le Kurdistan d'Irak .Accorder à Erdogan un avantage sur le traitement de la question kurde ,à l'instant , semblerait une démarche suicidaire qui précipiterait l'enterrement des ambitions expansionnistes de Téhéran ,l'écroulement du régime Bachar Al Assad et la remise en question de la nature du pouvoir en Irak...
Certains s'accordent ,sur l'origine confessionnelle alaouite d'Abdullah Öcalan .Le meurtre sauvage des 3 militantes devrait-il ainsi se vêtir de cette teinte cruelle nécessairement passionnelle?
@akinini; que la configuration régionale pèse lourdement sur les négociations entre Ankara et le PKK n'a échappé à personne, je crois, au point que certains observateurs jugent même qu'il est trop tard pour espérer un règlement...AKP au pouvoir en 2002, pas 2001 bien sûr, c'est une coquille. Pardon, je corrige.
Pour ma part, ne connaissant rien aux luttes politiques qui se jouent au Moyen-Orient en général et en Turquie en particulier, je suis tout de même sidérée de constater qu'on peut tout tranquillement assassiner trois femmes en plein Paris sans que cela n'ait l'air d'étonner qui que ce soit.
Bonjour,
je souhaitais savoir en quoi un accord trouvé entre le gouvernement turc et le pkk mettrait en péril la possibilté pour les kurdes de syrie d'obtenir une autonomie?
j'ai dû louper un élément, si oui je m'en excuse!
spas