La grippe espagnole de 1918, la pire pandémie de l'Histoire

Malgré des années de recherches, la grippe espagnole de 1918 demeure un mystère pour les scientifiques.

Un hôpital militaire américain à Aix-les-Bains en 1918 / U.S. Army Medical Corps photo via National Museum of Health & Medicine via Wikimedia Commons

- Un hôpital militaire américain à Aix-les-Bains en 1918 / U.S. Army Medical Corps photo via National Museum of Health & Medicine via Wikimedia Commons -

Il y a 95 ans, un nouveau virus mortel ravagea brutalement le village de Brevig Mission, en Alaska. La grippe espagnole, c’est son nom, tua 90% de la population de cette localité inuit, laissant derrière elle des corps par dizaines [PDF]. Des corps que peu de survivants étaient prêts à toucher. Alors pour enterrer les morts, le gouvernement territorial d’Alaska recruta des chercheurs d’or dans la ville de Nome et les envoya dans les localités dévastées par la grippe. Ceux-ci arrivèrent à Brevig Mission peu après le désastre, ils jetèrent les victimes dans une fosse de deux mètres de profondeur et les recouvrirent de terre gelée.

Et on ne toucha plus aux victimes de la grippe espagnole jusqu’à 1951. Cette année-là, une équipe de scientifiques déterra les corps, ouvrit la cage thoracique de quatre des cadavres et préleva des morceaux de leurs poumons pour les analyser en laboratoire. Elle ne parvint toutefois pas à retrouver de trace du virus et jeta ces prélèvements.

Près d’un demi-siècle plus tard, des chercheurs exhumèrent une autre victime du même site, une femme obèse au corps mieux conservé car en grande partie congelé. Et purent cette fois prélever de l’ARN* du virus. En 2005, une équipe acheva ce projet en séquençant le génome complet du virus. Mais nul ne sait encore exactement pourquoi celui-ci a provoqué la pandémie de la grippe espagnole.

Terrible mais brève

Pourquoi la pandémie la plus meurtrière de l’histoire moderne reste-t-elle si mystérieuse? Il y a plusieurs raisons. Les chercheurs ont trouvé assez facilement les origines des épidémies récentes comme la grippe A ou la grippe aviaire, ce qui leur a permis de mettre sur pied tout un arsenal de tests et de vaccins pour nous protéger. Un virus de la grippe, ce n’est d’ailleurs pas particulièrement complexe, c’est simplement un segment d’ADN qui se transmet entre les animaux, humains comme non-humains, et qui a muté assez rapidement pour prendre de vitesse toute immunité de long-terme.

Mais un simple segment d’ADN peut faire beaucoup de dégâts. La grippe espagnole tua quelque 50 millions de personnes (les estimations varient), dont 675.000 aux Etats-Unis (408.000 en France, NDE), et toucha jusqu’à 40% de la population mondiale.

Chose inhabituelle pour la grippe, les jeunes furent davantage affectés. Les scientifiques ont depuis découvert que la maladie provoquait une sur-réaction des systèmes immunitaires et poussait donc les systèmes immunitaires robustes des jeunes à se retourner contre eux-mêmes (la grippe aviaire et la grippe A ont également touché plus les jeunes).

Les poumons des victimes débordaient de sécrétions et leur peau, privée d’oxygène, se tachait et se décolorait. De nombreux malades souffraient de saignements de nez, parfois si violents que les infirmières devaient esquiver les jets de sang projetés par les narines. Ceux qui ne pouvaient guérir finissaient par se noyer dans les sécrétions de leur propre corps.

Cette grippe fut terrible mais heureusement brève. Fin 1919, elle avait quasi disparu. Si les survivants et leurs enfants durent faire face à des problèmes de santé toute leur vie durant, ces années noires furent largement effacées de la mémoire culturelle[1].

Les chercheurs cherchent encore

Les scientifiques n’ont, eux, jamais oublié la mystérieuse pandémie de 1918 et les recherches ont connu une sorte de renaissance ces dernières années. Outre les Inuits déterrés, les organes de soldats morts de la grippe ont été analysés, y compris un morceau de tissu pulmonaire qui était conservé dans un institut de pathologies militaires à Washington et qui était tombé dans l’oubli.

Et il y a seulement cinq ans, des chercheurs ont exhumé au Royaume-Uni le corps de Sir Mark Sykes, un diplomate britannique tué par la grippe espagnole en 1919 et enterré dans un cercueil de plomb. Ils pensaient que celui-ci aurait protégé le corps, que les organes auraient pu être analysés et que plus d’ADN de la grippe aurait pu être extrait et décodé. Mais le cercueil s’était effondré sur le corps du diplomate quelque part entre 1919 et 2008 et les tissus étaient décomposés.

Alors, où les scientifiques en sont-ils? Ils ne savent toujours pas grand-chose sur la grippe espagnole et cela les inquiète sérieusement. Si John Oxford, qui dirigeait l’équipe qui a exhumé le corps de Mark Sykes, voulait étudier la maladie, c’était pour éviter une nouvelle pandémie de grippe, qu’il estime imminente.

Théoriquement, mieux nous comprendrons les pandémies passées, mieux nous serons capables de prévenir et de traiter les prochaines. C’est l’objectif du docteur Jeffery K. Taubenberger, virologue à l’Institut national américain de recherche sur les allergies et les maladies infectieuses. Il a dirigé l’équipe de recherche qui a récupéré les tissus pulmonaires de la victime inuit. Lui pense que les humains connaissent des pandémies de grippe depuis plus longtemps que nous le pensons, probablement des millénaires. Il a découvert dans des monastères anglais et italiens des archives de 1070 qui décrivent des maladies présentant des symptômes respiratoires similaires, certainement la grippe avec un autre nom. Il a aussi étudié 14 pandémies restées discrètes depuis 1500, la plus récente étant la grippe A de 2009.

Comprendre le passé pour soigner à l'avenir

Mais l’ampleur de la pandémie de la grippe espagnole est différente de celle de la grippe A, de la grippe aviaire ou de tout autre épisode récent. Et peut-être par sa prévalence mondiale, elle est devenue la grippe «fondatrice» de l’époque moderne.

Avant 1918, un autre virus de la grippe était très probablement transmis d’homme à homme. Quand la grippe espagnole est apparue, elle a évincé ce virus, en mutant plus vite et en se propageant facilement. Et même si elle a de nouveau muté depuis, elle demeure la souche de base de la grippe actuelle. Si vous avez contracté la grippe A, ou même une grippe saisonnière classique, vous avez quasi à coup sûr contracté une mutation de la grippe espagnole.

Cela vous effraie de savoir que vous avez eu la grippe espagnole? Dites-vous que ça aurait pu être pire. Tant que nous avons affaire au même virus de base, explique Jeffery Taubenberger, il est relativement facile d’étudier la grippe et de développer des vaccins, sur des bases solides de recherches et de ressources existantes. Ce ne sera pas le cas quand un virus de la grippe complètement nouveau émergera, un nouveau virus à même de détrôner la grippe espagnole. De telles peurs ont été nourries par les films d’horreur et de science fiction, mais nous sommes peut-être plus proches de la catastrophe que nous le croyons.

«Il est quasiment certain que les hommes devront faire face dans le futur à de nouvelles pandémies de grippe», selon Jeffery Taubenberger. «Et pour le moment, nous ne pouvons les prévoir.» Cela pourrait toutefois changer. Il rêve du jour où les scientifiques seront capables de repérer une nouvelle pandémie au stade le plus précoce et même de développer un vaccin universel pour toutes les mutations futures du virus de la grippe. Mais pour le moment, «le virus mute si vite qu’il est impossible de mettre sur pied un vaccin d’une large universalité». En d’autres termes, la grippe évolue plus rapidement que nous.

Une origine animale?

En attendant, Jeffery Taubenberger et son équipe vont continuer à étudier le vieux virus pour essayer de découvrir, dans sa structure génétique, pourquoi il fut si virulent. L’origine était-elle animale? «Il se peut que nous ne sachions jamais», concède-t-il. «Certains chaînons manquent. Il n’y avait pas de surveillance [des animaux susceptibles de transmettre la grippe] avant 1918. Nous n’avons aucun échantillon animal» nous permettant d’observer le développement du virus.

Ils ont quand même peut-être des échantillons humains. L’Institut de pathologie des Forces armées, qui était le plus grand institut de pathologies du monde avant son démantèlement en 2011, a conservé des fragments de tissus remontant à la guerre de Sécession.

Si Jeffery Taubenberger peut mettre la main sur quelques morceaux de poumons d’avant 1918 infectés par la grippe, il se pourrait qu’il parvienne à décoder le virus de la grippe pré-1918. En comparant les deux virus, il pourrait comprendre comment la grippe espagnole a muté pour atteindre son niveau maximum, ce qui nous permettrait d’en savoir plus sur la grippe en général –et ouvrirait peut-être la voie au développement d’un éventuel vaccin universel.

D’ici là, la grippe va continuer à s’adapter d’année en année, la plupart du temps lors des épidémies saisonnières classiques, plus occasionnellement via une menace plus grave du type de celle survenue en 2009. Les chercheurs comme Jeffery Taubenberger vont continuer à séquencer les virus de la grippe, les vieux comme les nouveaux. Et la communauté internationale restera à l’affût de la prochaine pandémie. Lorsqu’elle arrivera, nous aurons peut-être percé les secrets de la grippe espagnole et serons peut-être armés contre les mutations infinies de la grippe. Et si ce n’est pas le cas? Eh bien, nous aurons tout un tas de nouveaux échantillons humains à étudier avant la prochaine grippe.

Mark Joseph Stern

Traduit par Aurélie Blondel

[1] Même si la série Downtown Abbey a tué un de ses personnages qui avait la grippe espagnole, principalement pour se sortir d'un triangle amoureux compliqué. Retourner à l'article

* Correction: une erreur s'était glissée, il s'agit d'ARN et non d'ADN. Toutes nos excuses. Retourner à l'article

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Les articles signés Slate.com ont d'abord été publiés en anglais sur Slate.com Ses articles
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Publié le 26/01/2013
Mis à jour le 31/01/2013 à 16h35
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