Médias d'influence: l'information comme arme de guerre
L'armée américaine finance des sites, des radios dans les zones de conflits. La France s'y met aussi.
- Radio Surobi, qui est abritée dans un ancien bunker soviétique / Légion étrangère, janvier 2010 -
Si vous cherchez des informations sur la Somalie, peut-être êtes-vous arrivés sur Sabahi Online. Le site souligne encore et toujours les difficultés des Shebaabs, le mouvement islamiste radical qui continue de ravager le pays. Un discours qui a étonné les intellectuels somaliens, comme Omar Faruk Osman, le président de l’Union nationale des journalistes somaliens:
«Nous sommes habitués à voir émerger des portails des Shebaabs pour propager leur haine [NDLE: ils viennent d'utiliser leur compte Twitter, @HSMPress pour diffuser une photo apparemment du cadavre d'un occidental en uniforme, légendée: «François Hollande, was it worth it?», cela en valait-il la peine?] et leur propagande. Par contraste, nous n’avions jamais vu de tels sites jusqu’ici. C’est totalement unique.»
Faut-il voir dans Sabahi Online, ce site dédié à l’information sur la Corne de l’Afrique, la volonté de journalistes de faire émerger une presse libre qui dénoncerait les agissements des insurgés somaliens?
Pas tout à fait: ce pays reste l’un des plus meurtriers pour les professionnels des médias, dont 18 ont été tués en 2012 (250 depuis 2007) et pour lesquels, faute d’un appui majeur, il est difficile de pouvoir parler librement des milices islamistes.
Ce soutien majeur, on peut justement le trouver derrière Sabahi online: le site d’information est financé par le commandement africain de l'armée américaine (Africom). Pour s'en rendre compte, il faut cliquer sur le petit «About Us», en bas du site qui renvoie vers un texte promettant «une couverture précise et objective des événements dans la Corne de l’Afrique» sur «une variété de sujets susceptibles d’affecter la région».
La «guerre culturelle»
Dans leur lutte contre le terrorisme, les Américains reprennent les modèles déjà appliqués par le passé dans d’autres régions du monde.
La notion de «guerre culturelle» a émergé dans les années 1950 sous l’impulsion de la CIA, rapidement soutenue par le Président Dwight Eisenhower. L’United States Information Agency est fondée afin d’abreuver la planète –en particulier les zones sous influence communiste– des valeurs américaines. Les vecteurs sont variés: jazz, conférences, diffusion des textes d’auteurs antistaliniens et surtout, subvention de publications, de médias et de manifestations dans plus de 45 langues.
La diplomatie américaine continue largement d'investir dans le domaine des médias dans les zones de conflits.
De nombreuses radios et journaux sont alimentés par ce que le département de la Défense appelle les «Opérations d'Information» et les «Opérations psychologiques». Ces concepts stratégiques doivent permettre, selon les différents supports consacrés au sujet par l'US Army War College, de «promouvoir les campagnes et les stratégies» américaines sous forme d'activités diplomatiques, informationnelles, militaires et économiques... «y compris en temps de paix».
Quand la France s'essaie aux radios d'influence
L'utilisation de ce type de méthodes reste discrète au sein des forces armées françaises. La notion d’opérations psychologiques, si elle existe dans les textes, sonne comme un tabou et reste entouré de beaucoup de mystère.
Depuis mars 2012, une doctrine d’influence a pourtant bien été produite au sein du ministère de la Défense. Elle prévoit de développer une vraie stratégie dans ce domaine en regroupant au sein d’une même unité les actions civilo-militaires, la communication ainsi que les opérations psychologiques.
Cette approche a été testée en Afghanistan à partir de 2009 où ces différents services, déjà existants mais indépendants les uns des autres, ont été regroupé au sein de locaux communs afin d’obtenir une meilleure coordination.
Les résultats de ce «détachement influence» ont été salués par tous les généraux qui ont commandé sur ce théâtre, remarquant son efficacité dans des opérations de guerre.
Dans ce cadre, une radio d'influence destinée aux populations afghanes sur la zone de responsabilité française est lancée en janvier 2010. Baptisée Omid FM (espoir en pachto et en dari), elle doit permettre de contrer la propagande des insurgés et les rumeurs qui circulent dans les différentes vallées.
L'état-major des armées se félicite de bons résultats obtenus par ce média dont il décrit ainsi le rôle:
«L'objectif prioritaire d’Omid FM était de contrer la propagande insurgée, très réactive et très efficace compte tenu de la pauvreté du paysage informationnel local. Grâce à la radio, les communautés pouvaient recevoir une autre information venant contredire/contrebalancer l’information initiale délivrée par les insurgés. La diffusion de l’ensemble des programmes s’effectuait dans les 2 langues, Dari et Pashto. Par ailleurs, la radio était une source de loisirs, grâce à la diffusion de musique et d’émissions à caractère éducatif.»
L'état-major des armées reconnaît que cette radio, interdite par décret par les talibans, est devenue une cible prioritaire pour les insurgés. Les journalistes afghans qui travaillaient pour Omid FM faisaient l’objet de menaces constantes.
Information contre propagande
Tous les observateurs qui sont passés par l'Afghanistan ne sont pas convaincus par la politique menée par Radio Omid. Civils ou militaires, beaucoup n’y voit qu’un outil de propagande ne pouvant que desservir l’image des Français dans ce type d’opérations.
Ils préfèrent mettre en avant les résultats obtenus par Radio Surobi, une autre radio lancée au même moment par un improbable duo: un colonel de la Légion étrangère et un journaliste français.
Fin 2009, le reporter Raphaël Krafft est invité par le colonel Benoît Durieux à l’accompagner en Afghanistan pour lancer une radio destinée aux Afghans. L’approche de cet officier, qui commande alors le 2e Régiment étranger d’infanterie (REI), est radicalement différente:
«La crise est sociale et réclame une solution afghane. Il existe de très forts antagonismes entre urbains et ruraux, les premiers méprisants les seconds qui les jalousent en retour. Pour les Français, l’objectif n'était alors pas de vaincre l'insurrection, ni d'ailleurs de conquérir les cœurs et les esprits comme le rabâchaient certains officiers américains, mais bel et bien de “rassembler” les gens. Au sein d’un spectre d’opinion particulièrement large, d’un extrême à l’autre, comment arriver à renouer un dialogue?»
Le légionnaire décide de mettre en place une équipe de journalistes afghans pour recréer, autour de Radio Surobi, une communauté d’auditeurs susceptibles de dialoguer entre eux. Raphaël Krafft forme quelques locaux et leur enseigne les bases d'une «éthique» journalistique. Il insiste pour imposer une charte inspirée de celle des radios communautaires européennes.
«Paradoxalement, c’est au sein de la Légion étrangère que j’ai eu la plus grande liberté pour faire mon métier!»
La radio s’imprègne rapidement de canons techniques pour le moins originaux. Les Afghans n’apprécient pas le format court plébiscité par les Français: ils lui préfèrent de longs reportages contés sous la forme de poèmes.
Très vite, l'idée d'une diffusion de musiques du monde est abandonnée: cela n'intéresse personne. L'équipe de Radio Surobi gagne rapidement en indépendance et proposera ses propres reportages, ses programmes religieux et culturels ainsi que des séances de dédicace auxquelles les habitants de villages considérés comme acquis à l’insurrection participent.
Aziz U. Rahman, toujours directeur de Radio Surobi aujourd’hui, assure que lui et ses équipes ont pu travailler dans la plus grande liberté, sans que les militaires français qui les finançaient n'interfèrent avec leurs choix.
Fier de cette autonomie, il remarque ainsi que son antenne n'avait rien de comparable avec Omid FM qui diffusait «principalement des programmes de propagande» et les «traductions de textes fournis par les militaires».
Influencer pour quoi faire?
Si les Français s'inspirent des expériences anglo-saxonnes en matière d'opérations d'information, la pratique reste aléatoire. Alors que les Allemands ou les Britanniques disposent d'unités spécialement formées pour ce type de missions, l'armée française peine à ouvrir des postes dédiés à cette étonnante spécialité. Plus largement, elle peine à l'intégrer dans une réflexion plus globale, coordonnée avec la diplomatie et les politiques.
Emmanuel Dupuy, qui a été conseiller politique pour les militaires français en Afghanistan jusqu'en 2011, fait le constat de ce gâchis:
«Radio Surobi est un joyau que la France a contribué à créer. Malheureusement, elle s'est vite retrouvée loin sur la liste des priorités: les chefs de corps successifs et les pôles développement en ont négligé l'intérêt. La liberté d'expression et le développement de projets culturels sont, dans des conflits comme celui-ci, de véritables indicateurs de l’amélioration de la situation sécuritaire.»
Si Omid FM a définitivement fermé ses portes une fois les Français partis, Radio Surobi continue d'émettre. La petite station locale a attiré plusieurs groupes de presse afghans qui aimeraient bien donner une audience nationale à ce média.
Il semble que l'expérience a été peu sujette à réflexion au sein de la communauté militaire. Si le colonel Durieux estime que l'honnêteté a été le principal moyen de convaincre les auditeurs et de décrédibiliser la propagande insurgée, il admet ne pas avoir été interrogé sur les résultats obtenus à son retour à Paris.
L'état-major des armées salue les résultats obtenus par Radio Surobi mais insiste sur le fait que pour se développer, elle a dû pouvoir bénéficier d’un climat sécuritaire apaisé.
Radio Omid a-t-elle permis de décrédibiliser la propagande insurgée? Rien n’est moins sûr. «Les principes de l'opinion publique s'appliquent aussi en Afghanistan. Les Afghans ne sont pas plus bêtes que les autres: si un média les intoxique, ils s'en rendent parfaitement compte!», conclut un officier français.
En attendant, la plupart des pays de l’Otan ont lancé des radios et des journaux de ce type presque partout où ils se trouvent.
Romain Mielcarek
Mis à jour le 15/01/2013 à 9h47















































Si la réclame sert à vendre, la propagande sert à convaincre, influencer ou manipuler, c' est selon que l' on soit pour ou contre.
Mais réclame étant devenu obsolète on lui préfère publicité et propagande ayant reçu une petite griffe de M. Goebels, on lui préfère le mot "com". Les Rois et les Empereurs eux employaient "culture".
Tant pour l' un que pour l' autre le but n' est pas d' informer, pour cela il suffit de donner tous les faits en pleine transparence, mais bien de masquer, de détourner, de voiler mais surtout pas d' informer de façon complète et encore moins objective.
Une fois que cela est su, cela devient un jeu de déjouer, merci Mme Qain, grâce à ses propres desintox, les pièges souvent grossiers.
Nulle doute qu'une guerre culturelle fait rage, mais elle n'est sans doute pas menée seulement par la CIA que certains imaginent au milieu d'un immense complot… dont cependant on imagine difficilement qu'il puisse contraindre les gens à aimer le jazz et les films de divertissement réalisés à Hollywood…
Cette guerre culturelle ne pourrait-elle pas être également le fait d'idéologues dont le fond de commerce, sinon la mission, est le dénigrement systématique de la culture occidentale (et du rationalisme en particulier), le rabâchage perpétuel du souvenir des crimes de la colonisation, la surévaluation exagérée des cultures traditionnelles non européennes ? etc…
Monsieur,
C’est avec le plus grand intérêt que j’ai pris connaissance de votre article intitulé « Les médias d’influence : l’information comme arme de guerre ».
J’y relève toutefois une inexactitude relative à Radio Surobi que je souhaite rectifier.
En effet, contrairement à ce que déclare Emmanuel Dupuy (qui a été conseiller politique pour les militaires français en Afghanistan jusqu'en 2011) «Radio Surobi est un joyau que la France a contribué à créer. Malheureusement, elle s'est vite retrouvée loin sur la liste des priorités: les chefs de corps successifs et les pôles développement en ont négligé l'intérêt » le Pôle de développement en Kapisa Surobi (anciennement « le Pôle de Stabilité ») ne se désintéresse pas de Radio Surobi.
Afin que Radio Surobi survive au départ des troupes françaises, le Commandant de la Task Force VI, le Général Hautecloque-Raysz a transmis ce dossier au Pôle.
A partir du 1er janvier 2013, le Pôle de développement en Kapisa et Surobi :
• Prend en charge durant une année le salaire des quatre salariés de la Radio (le directeur, les deux journalistes et le technicien).
• S’assure de la création d’une entité juridique de la radio (via une société privée ou via l’inscription des salariés au sein du ministère afghan de la communication)
• Soutient la mise en place de la légalisation de la licence d’émission de la radio.
En contrepartie, Radio Surobi diffusera des messages sur la coopération française en Kapisa et Surobi qu’il s’agisse des activités du Pôle de développement ou plus largement de celles de l’Ambassade de France.
Cette prolongation annuelle a pour but de donner un délai substantiel au directeur de la Radio Surobi afin qu’il puisse trouver, en liaison avec les autorités locales du district de Surobi une solution durable à la survie de la radio (financement pas la publicité ?). En effet, en 2014 la communauté internationale commencera son désengagement, il appartiendra à nos partenaires afghans de trouver par eux-mêmes les modalités de leur financement, gage de leur indépendance.
Stéphane Catta
Chef du Pôle de Développement en Kapisa et Surobi