République tchèque, voyage dans une drôle de présidentielle

Des électeurs «dissidents dans l'âme», deux favoris qui ne se réclament d'aucun grand parti, un candidat «siesteur» et un autre tatoué... Ce week-end, les Tchèques élisaient pour la première fois au suffrage universel direct leur chef de l'Etat.

A Prague, une affiche pour la campagne de Milos Zeman (P-Mod).

- A Prague, une affiche pour la campagne de Milos Zeman (P-Mod). -

Le favori de la présidentielle tchèque, l'ancien Premier ministre Milos Zeman, est sorti en tête du premier tour avec 24,2% des voix. Il affrontera au second, les 25 et 26 janvier, le ministre des Affaires étrangères Karel Schwarzenberg (23,4%). Ce reportage sur le scrutin a été publié avant le premier tour.

Notre voyage dans la présidentielle tchèque commence à l'université de Strasbourg, dans le bureau de Katarina Novakova. Cette professeur de tchèque a profité de la Révolution de velours de 1989 pour s'expatrier et entretient une relation lointaine mais affectueuse avec son pays natal. A côté de son ordinateur, un portrait de Vaclav Havel, l'éternel président-philosophe.

Symbole de la dissidence contre le régime communiste, instigateur de la Charte 77 et défenseur des prisonniers politiques au sein du mouvement VONS, il a été le premier président de la Tchécoslovaquie de 1989 à 1992. Puis, après la scission avec la Slovaquie en 1993, le président des Tchèques jusqu'en 2003. «Le gigantesque hommage rendu par les citoyens lors de ses obsèques témoigne de leur admiration pour Havel l'humaniste. Ils se sentent ou se veulent eux-mêmes dissidents dans l'âme. Cette histoire d'amour avec leur ancien président pourrait en partie expliquer leur réticence à se mobiliser en politique», analyse Katarina Novakova. 

Si une forte participation, de l'ordre de 70%, est annoncée, les Tchèques, plutôt placides, ne semblent pas réellement excités par l'élection qui se tient ces vendredi 11 et samedi 12 janvier, avant un second tour prévu les 25 et 26. C'est pourtant la première qui se tient au suffrage universel direct, faisant de la Tchécoslovaquie le douzième pays de l'Union à élire directement son chef d'Etat, et le cinquième plus grand derrière la France, la Pologne, la Roumanie et le Portugal.

«Mickey ou Marylin Monroe»

Sur les rails depuis le début des années 90, la nouvelle loi électorale prévoit que tout candidat ayant recueilli 50.000 signatures d'électeurs puisse se présenter à la tête du pays —une idée que la Commission Jospin a récemment suggérée pour la France, mais que François Hollande a retoquée. «Les premiers à l'avoir proposée ont été les communistes, en partant d'un constat relativement simple: Vaclav Havel n'aurait jamais été élu président lors d'une élection directe car personne ne le connaissait», explique Michel Perrotino, politologue au Cefres (Centre français de recherches en sciences sociales) à Prague.

Mais, adoptée dans la précipitation, la nouvelle loi n'incluait pas toutes les règles du jeu (délais, collecte des signatures) et deux candidats sur onze ont été éliminés pour «candidature non valide». «Le ministère de l'Intérieur s'est vraiment efforcé d'écarter le moins de signatures possibles et a fait tout ce qu'il a pu pour essayer d'identifier les noms illisibles», note Michel Perrotino, qui pointe l'existence de citoyens farceurs ayant signé «Mickey ou Marylin Monroe». «Il a même retrouvé des gens qui avaient mis leur nom mais une mauvaise adresse, par réflexe paranoïaque, etc. Mais après, les services ont fait n'importe quoi au niveau des estimations de signatures invalides, se sont emmêlés avec des échantillons censés être représentatifs», conclut-il.

A Prague, la collecte des signatures par le staff de Vladimir Franz (Laure Siegel)

Résultat: après des semaines de flou, neuf candidats sont aujourd'hui en lice pour le premier tour. Longtemps favori, le statisticien Jan Fischer, homme politique de centre-droit, est devancé depuis quelques jours dans les sondages par Milos Zeman, Premier ministre de gauche entre 1998 et 2002.

«Référendum contre les vieux partis classiques»

Les deux ne se réclament d'aucun parti, du moins représentés au Parlement. Un fait significatif selon Jiri Koubek, professeur de sciences politiques spécialisé dans l'Europe post-communiste à l'université Karlova:

«Je suis opposé au système d'élection directe pour la présidentielle car il donne une importance au président, qui en a finalement peu dans notre système politique parlementaire. Selon moi, cette montée en puissance va renforcer les conflits entre l'exécutif et le législatif, comme cela s'est vu en Roumanie, Lituanie, Pologne, etc.

Néanmoins, ces premières estimations sont intéressantes car elles font office de référendum contre les vieux partis politiques classiques. Ce sont des candidats outsiders qui sont plébiscités: des politiciens mais qui n'appartiennent pas à ce cercle de quatre-cinq partis qui font toute la politique dans le pays. Un nouveau parti présidentiel ad hoc pourrait émerger.»

Le président sortant Vaclav Klaus, chantre de l'euroscepticisme et roi des bourdes, ainsi que la coalition gouvernementale au pouvoir sont très impopulaires. Le président s'est même fait tirer dessus avec un pistolet-jouet l'automne dernier...

Enfin, sa dernière action marquante, l'amnistie collective du tiers des 23.000 prisonniers du pays, quelques semaines avant la fin de son mandat, suscite une vive controverse.

Mais cela ne profite pas forcément à l'opposition de gauche. Le vote de protestation contre un seul parti semble disparaître et la population paraît attirée par un vote anti-système global. Ce phénomène pourrait perdurer lors des élections parlementaires de 2014, qui préfigurent certainement la chute des conservateurs.

«Quand ils racontent des conneries, moi je roupille»

Dans les rues des grandes villes et le long des autoroutes, la campagne politique se la joue classique, avec des affiches de candidats souriants aux couleurs du pays. Seul Milos Zeman plonge allègrement dans la nostalgie historique en mettant en scène la Révolution de velours, dont il a été une des figures importantes par la suite.

Même si un musée du communisme tente de dédramatiser les souvenirs douloureux («Si vous avez trouvé le McDonalds, vous nous avez trouvé»), la peur des «Rouges» reste toujours une arme politique facile et efficace.

Et les jeunes sont particulièrement sensibles à cet «argument». Katherine est posée dans un canapé orange du Diskkafé, la cafétéria de l'université des arts. A 23 ans, cette étudiante en théâtre ne croit pas en grand-chose:

«Nous sommes très désabusés vis-à-vis du gouvernement, de la corruption ambiante et du manque d'action. Mais un retour des communistes nous effraie également, car ce serait un désastre économique et idéologique. Le suffrage universel direct, c'est bien, mais je ne fais pas confiance en mes concitoyens. En 1946, même si nous avons été manipulés, nous sommes le seul pays à avoir voté en majorité pour les communistes alors que nous avions le choix...»

Lors des élections parlementaires de 2010, cette jeunesse lassée a voté massivement pour le VV Party, un parti libéral qui s'oppose à la corruption politique, et pour TOP 09, le parti de Karel Schwarzenberg, ancien compagnon de route de Vaclav Havel qui se présente cette année comme un candidat non-conformiste.

Sa forte popularité, parmi les jeunes notamment, est en partie due à son attitude foutraque. En 2008, après avoir été surpris en plein délit de sieste pendant une session au Parlement, l'actuel ministre des Affaires étrangères a fait coller des affiches partout dans Prague avec un slogan qui disait en gros: «Quand ils racontent des conneries, moi je roupille.» Une blague vite détournée par la culture internet et la publicité, qui n'est plus à ça près en République tchèque.

Politique anti-Roms et candidat tolérant

Pendant que les plus de soixante ans forment une nation à part, continuant à se réfugier dans le vote communiste et socialiste pour échapper à l'évolution en roue libre de leur pays, les jeunes s'interrogent. Ils cherchent surtout à ne pas vivre un scénario à la grecque, même si le pays est un des moins endettés d'Europe, et sont à la recherche d'alternative politique. Jiri Koubek s'inquiète:

«J'espère que cela ne sera pas l'extrême-droite qui bénéficiera de cette demande populaire, car une partie de la jeunesse soutient déjà le Parti des travailleurs pour la justice sociale (DSSS). C'est un parti xénophobe d'extrême-droite qui mobilise le sentiment anti-Rom, courant au sein de la population tchèque.

Il ne mobilise que 1,5% de l'électorat, mais cela pourrait changer à cause d'une frustration grandissante et d'une crise de plus en plus profonde. Spécialement en Bohême-Moravie, où le parti est le plus fort et présent dans les conflits sociaux.»

Dans cette région, Usti Lad Labem, la neuvième ville du pays, s'était illustrée il y a près de quinze ans en érigeant un mur entre «Blancs» et Roms au milieu de la ville. L'ampleur de l'intolérance avait choqué, aujourd'hui les tensions ethniques sont loin d'être apaisées: la même ville abrite encore régulièrement des rassemblements néonazis et les associations de défense de la communauté rom n'en finissent pas d'alerter sur les discriminations à son encontre.

Selon l'European Roma Rights Center (ERRC), les enfants placés automatiquement dans des écoles «spéciales» pour handicapés mentaux, un marché de l'emploi complètement verrouillé, un accès aux soins inégal et des expulsions forcées sont encore monnaie courante dans ce pays où 71% de la population assume une vision négative des Roms.

Vladimir Franz, à la sortie de l'opéra national où il répétait sa nouvelle pièce, La Guerre des Salamandres (P-Mod)

Une alternative à la ségrégation pourrait être le visage bleu de Vladimir Franz, candidat qui prône la tolérance et sait de quoi il parle puisqu'il s'est fait tatouer intégralement la moitié du corps. Phénomène viral, la candidature du compositeur est peut-être la seule qui a réellement galvanisé une partie des citoyens.

La collecte des signatures pour Vladimir Franz (Laure Siegel)

Du fun, des idéaux et de la sincérité: cela ne vaut peut-être pas grand-chose politiquement mais ce succès a une signification sociétale. L'Avatar de la politique tchèque a raflé la troisième place dans les derniers sondages, devant Karel Schwarzenberg, le narcoleptique comique. Il a même été plébiscité à 40% lors d'une élection-test réalisée auprès de 61.000 élèves de l'enseignement secondaire.

Tout à fond, parfois trop

Thomas, la quarantaine, travaille dans le secteur de l'armement pour le ministre des Affaires étrangères: «Je suis plutôt fan des deux compères mais je n'ai pas encore fait mon choix.» La coalition gouvernementale est loin de le faire rêver alors, en attendant des jours plus exaltants, il boit des pintes au kilomètre et fume des pétards devant les toilettes du bar avec ses potes serveurs. Le cannabis à usage récréatif n'est pas légal, mais apparemment, en-dessous de cinq plants et quelques grammes, il n'y a pas vraiment de quoi s'inquiéter, assure t-il.

Dans cette contrée où la cartouche de cigarette est à 30 euros (et le salaire moyen à 800 euros, certes) et la bière moins chère que l'eau, c'est tout à fond. Parfois trop. Le dernier scandale sanitaire impliquant le marché noir de l'alcool qui a secoué le pays, une vague d'intoxication au méthanol chimique mélangé à de la vodka ou du rhum, a fait 25 morts en septembre dernier.

Tranquillement, toujours à contre-courant de l'Europe, la République Tchèque a aussi décidé récemment de se lancer à fond dans l'atome, qui assure déjà 30% des besoins énergétiques du pays avec deux centrales. Rencontrés au Cannafest à Prague, véritable foire à la gloire du cannabis, les bénévoles d'une association de défense de la nature paraissaient légèrement excédés derière leur stand, coincés entre des vendeurs de graines et une démonstration de pipe à eau:

«Il n'y a aucune volonté d'améliorer la situation écologique alors que nous sommes le pays d'Europe qui pollue le plus par rapport au nombre d'habitants. L'état du sol dans certaines régions est dramatique.»

Dans des coins comme Ostrava, cité d'acier rouillée, les conséquences d'une industrie lourde non maîtrisée sont préoccupantes en terme de santé publique.

Derniers signes de défiance, l'intégration à l'euro et les festivités entre membres de l'Union européenne sont loin d'être des priorités nationales.

Retour dans le bureau de Katarina Novakova. La professeure d'université conseille la lecture du roman satirique Le brave soldat Chveik de Jaroslav Hašek (1932), «pour comprendre la notion de "résister" au sens propre du terme».

Considéré comme un bon miroir du petit peuple tchèque, Chveïk, le troufion enrôlé dans l'armée autrichienne pendant la Grande Guerre, est insouciant, déphasé, irritant par sa naïveté. Mais, face au rigorisme militaire et aux ordres arbitraires, cette attitude lui permet de s'en sortir toujours vainqueur et le sourire aux lèvres. Réfractaire aux bonnes manières, la population votera ce week-end comme elle l'entend. A la tchèque.

Laure Siegel

Photos : P-Mod et Laure Siegel

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L'AUTEUR
Journaliste indépendante. Politique internationale, droits de l'homme et société alternative. Suivez-la sur Twitter @LaureSiegel Ses articles
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Publié le 12/01/2013
Mis à jour le 14/01/2013 à 9h16
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