Dix défis pour Obama II [1/10]: En finir avec les mines terrestres et les armes à sous-munition

Un champ de mines antipersonnel au Sri Lanka. REUTERS/ALERTNET/Nita Bhalla.

Un champ de mines antipersonnel au Sri Lanka. REUTERS/ALERTNET/Nita Bhalla.

Prix Nobel de la Paix 1997 pour son engagement pour l'interdiction des mines antipersonnel, Jody Williams presse le président des Etats-Unis d'agir sur ce dossier.

S'il fallait imprimer tous les livres blancs, les éditoriaux et les rapports de think-tanks exhortant le président des Etats-Unis Barack Obama à orienter son deuxième mandat dans telle ou telle direction, le volume de papier demandé imposerait certainement d'abattre l'ensemble de la forêt amazonienne.
Ces propositions sont souvent enterrées, et pour cause: elles ne sont pas réalistes. A les croire, le président pourrait, d'un coup de baguette magique, restaurer la paix dans le Moyen-Orient et réorganiser l'économie mondiale dans son ensemble pour servir les intérêts de l'Amérique.

Les textes de cette série «Dix défis pour Obama II» n'obéissent pas à ce modèle: il s'agit de conseils pouvant réellement être mis en œuvre.

En 2009, le président Barack Obama s'est vu attribuer le prix Nobel de la paix. Le comité justifiait alors son choix en arguant que la diplomatie du président était «basée sur le concept selon lequel ceux qui sont en position de diriger le monde doivent le faire sur la base de valeurs et d'attitudes partagées par la majorité de la population mondiale».

Pendant son second mandat, Obama devra faire sienne cette promesse en prenant des mesures pour que les Etats-Unis cessent de faire figure d'exception quant aux conventions internationales pour la paix et le désarmement. Le président devrait commencer par soumettre l'adhésion à la Convention sur l'interdiction des mines antipersonnel (1997) à l'approbation du Sénat. Il devrait également œuvrer pour que les Etats-Unis se débarrassent de leur arsenal de mines terrestres –et ce, que le Sénat approuve ou pas cette mesure.

Pendant la campagne de 2008, Obama avait lancé des appels de grande envergure; les problèmes auxquels il disait vouloir s'attaquer transcendaient les frontières, et cet engagement a contribué à le faire élire. Pendant son second mandat, les Etats-Unis doivent rejoindre les 161 Etats signataires de la Convention sur l'interdiction des mines antipersonnel, soit tous les autres pays de l'Otan et tous les pays de l'hémisphère ouest à l'exception de Cuba. Quelle meilleure manifestation de soutien à la diplomatie multilatérale? La chose est parfaitement faisable.

Pourquoi n'a-t-il pas agi en ce sens?

A dire vrai, il est difficile de comprendre pourquoi Obama n'a toujours pas agi en ce sens. Les Etats-Unis respectent déjà la plupart des dispositions clés de la Convention de 1997. Ils n'exportent plus de mines depuis 1992, n'en fabriquent plus depuis la moitié des années 1990, ont déjà commencé à détruire une partie de leurs stocks et n'utilisent plus de mines terrestres antipersonnel depuis deux décennies. Ces armes constituent un sanglant héritage et ne doivent plus jamais être utilisées.

Les mines terrestres antipersonnel ne font aucune différence entre le pas d'un soldat, d'un enfant, d'une grand-mère –ou d'ailleurs, celui d'un animal. Une fois déployées, elles demeurent mortelles pendant plusieurs générations et survivent donc de longues années aux conflits ayant motivé leur utilisation.

Après la fin des hostilités, la quasi-totalité des victimes de mines terrestres sont des civils; des centaines de milliers de personnes ont déjà succombé à ce fléau. Les mines frappent au hasard et touchent beaucoup plus de civils que de militaires; elles pourraient donc être illégales au regard de la loi internationale, et ce même sans la Convention de 1997 (qui interdit formellement l’utilisation, la production et le stockage de telles armes).

A la fin de l’année 2009, l’administration Obama a annoncé un réexamen de la politique américaine en matière de mines terrestres. Les résultats se font toutefois attendre.

Des raisons d'espérer au Sénat

Il y a néanmoins des raisons d’espérer voir le Sénat autoriser la ratification du texte: en 2010, soixante-huit sénateurs –soit plus que la majorité des deux tiers requise pour ratifier le traité– avaient écrit au Président pour l’exhorter à se prononcer en faveur de l’interdiction internationale.

Et même si le Sénat se refuse à agir, Obama est encore en mesure de remplir les obligations du traité en ayant recours aux pouvoirs de la Maison Blanche. Pour le moment, et en attendant le réexamen demandé par le président depuis maintenant trois ans, les Etats-Unis s’opposent à l'utilisation des «mines non intelligentes» (dumb mines), qui peuvent frapper leurs victimes plusieurs années après leur déploiement; mais ils demeurent favorables à l'utilisation des soi-disantes «mines intelligentes» (smart mines), qui sont sensées s’autodétruire ou se désactiver au bout d’une certaine période de temps.

Le problème, c’est que les mines intelligentes ne sont pas capables de faire la différence entre les cibles civiles et militaires, qu’elles ne sont pas équipées d’un système de sécurité intégré et qu’elles font tout autant de victimes parmi les civils innocents.

Sans attendre la décision du Sénat, Obama pourrait étendre l’interdiction américaine actuelle aux mines intelligentes et accélérer le rythme de la destruction du stock de mines des Etats-Unis (qui comptait naguère dix millions de dispositifs). Il pourrait aussi communiquer le nombre de mines détruites sous son administration; le chiffre n’a pas encore été rendu public. L’objectif –une politique d’interdiction des mines en accord avec la loi internationale et la ratification du Sénat– resterait inchangé; mais rien ne sert d’attendre.

Enfin mériter son Nobel

Au delà des mines terrestres, le président pourrait commencer à délivrer le monde d’une autre menace insensée: les armes à sous-munitions. Ces larges conteneurs sont déployés depuis la terre ou les airs, et larguent des dizaines, voire des centaines, de projectiles explosifs («sous-munitions») de taille plus réduite.

Pour les populations civiles, elles représentent une menace bien plus grande que les explosifs traditionnels. Les enfants peuvent les prendre pour des jouets; plusieurs cas ont été rapportés. Obama devrait demander un réexamen immédiat de la politique américaine en matière de sous-munitions: l’objectif serait d’adhérer à la convention internationale de 2008, qui interdit l’utilisation de ce type d'armements.

Les Etats-Unis comptent déjà interdire la quasi-totalité de leur arsenal d’armes à sous-munitions d’ici 2018, en vertu d’une politique annoncée en 2008 par le Pentagone. Pourquoi ne pas toutes les éliminer dès aujourd’hui?

On peut certes citer diverses mesures prometteuses, qui contribuent à délivrer la planète de plusieurs catégories d’armes redoutables –on pense notamment au traité signé par le président et son homologue russe pour réduire l’armement nucléaire. Néanmoins, le premier mandat de Barack Obama aura été plus marqué par une augmentation spectaculaire de l’utilisation des drones et par la poursuite du développement d’une nouvelle catégorie d’armes conventionnelles particulièrement redoutables (les armes robotiques entièrement autonomes) que par la lutte contre les menaces qui pèsent sur l’humanité.

Obama a entamé son premier mandat en recevant un prix qu’il n’avait pas encore mérité. S’il parvient enfin à faire de la mine terrestre une relique du passé, ses quatre dernières années de présidence s’ouvriront sur un acte qui le rendra un peu plus digne d’avoir obtenu le Nobel de la paix.

Jody Williams
Coordinatrice fondatrice de la Campagne internationale pour l'interdiction des mines antipersonnel, a reçu le prix Nobel de la paix en 1997.

Traduit par Jean-Clément Nau