Monde

Pourquoi le patron de Google va en Corée du Nord

Slate.com, mis à jour le 09.01.2013 à 16 h 20

Eric Schmidt s'est rendu lundi dans le pays le plus fermé du monde. Kim Jong-un va-t-il laisser Internet pénétrer ses frontières?

Kim Jong-un et des membres du centre de commandement du lancement des satellites se félicitent du tir de la fusée Unha-3 (Voie Lactée 3). Image publiée par l'agence de presse officielle de Corée du Nord KCNA le 14 décembre 2012. REUTERS/KCNA

Kim Jong-un et des membres du centre de commandement du lancement des satellites se félicitent du tir de la fusée Unha-3 (Voie Lactée 3). Image publiée par l'agence de presse officielle de Corée du Nord KCNA le 14 décembre 2012. REUTERS/KCNA

Lundi dernier, Eric Schmidt, président de Google, est arrivé en Corée du Nord, pays presque totalement coupé de l’Internet. Schmidt, qui voyage avec Bill Richardson, ancien gouverneur du Nouveau-Mexique, participe à ce qui a été qualifié de mission humanitaire privée (précision: Schmidt est président du conseil d’administration de la New America Foundation. Je suis moi-même membre de la New America Foundation). Le département d’Etat américain a néanmoins exprimé son mécontentement, expliquant qu’il lui semblait que le moment choisi pour cette visite n’était pas «particulièrement propice».

Y a-t-il jamais un moment idéal pour visiter la Corée du Nord? Certes, Pyongyang s’est montrée particulièrement belliqueuse ces derniers temps. Le mois dernier, les autorités ont emprisonné Kenneth Bae, citoyen américain né à Séoul, pour des «actes hostiles à la république» non précisés. Pour compliquer encore plus les choses, la Corée du Nord vient de lancer une fusée longue portée, ce que les États-Unis considèrent comme une tentative de développer un missile balistique.

Mais si le moment est mal choisi en termes de diplomatie traditionnelle, quid de la diplomatie numérique? Cette dernière suppose d’utiliser les nouvelles technologies de connexion pour influencer les relations internationales. La beauté de ce concept est qu’il n’est pas nécessaire que cette diplomatie se restreigne strictement à deux gouvernements. Elle peut être conduite par des entreprises technologiques, des ONG ou même des citoyens ordinaires. Une visite en Corée du Nord par le président de Google, même à titre «personnel,» semble relever de cette catégorie. Ce voyage pourrait même indirectement servir l’un des principaux objectifs-clés du Département d’État, celui de promouvoir la «liberté de connexion».

Le dilemme du dictateur

Les objectifs et les détails de la visite de Schmidt restent flous. Richardson a déclaré que la délégation envisageait de visiter des universités et de rencontrer des dirigeants politiques, économiques et militaires. Le plus probable est que ce périple aura une valeur largement symbolique—en effet, toute initiative commerciale pourrait être une violation des sanctions américaines.

La Corée du Nord, pays où de nombreux travailleurs gagnent moins d’un dollar par mois, n’est pas, il faut l’avouer, un marché des plus séduisants. Ce que Google pourrait y apporter, c’est l’attrait des technologies de l’information, que le pays ermite va éprouver de plus en plus de difficultés à rejeter. Et aucun pays n’est plus menacé par Internet que la Corée du Nord.

La Corée du Nord se retrouve confrontée à une version extrême du dilemme du dictateur. D’un côté, ses dirigeants sont attirés par les connaissances, la croissance économique et la connectivité globale facilitées par Internet. Mais ils savent aussi qu’Internet menacerait leur mainmise sur le pouvoir. La plupart des régimes pris dans ce dilemme ont choisi d’adopter la technologie, quitte à perdre un peu de contrôle. Il est fort probable que la Corée finira par en faire autant. La différence est qu’elle pourrait bien ne pas survivre aux conséquences.

Les dirigeants nord-coréens considèrent depuis longtemps les prouesses technologiques comme une source de légitimité gouvernementale. Le récent lancement de satellite, par exemple, peut être présenté comme le symbole de la «réussite» du régime. «La technologie est l’une des vitrines de la révolution, lorsqu’elle progresse» explique Scott Snyder, expert de la Corée du Nord au Council on Foreign Relations.

Difficile d'être à la pointe sans Internet

Alors même qu’une grande partie du pays reste affamée et dépendante de l’aide étrangère, le régime fait tout son possible pour afficher des signes de modernité—comme avec l’immense écran numérique apposé devant la gare ferroviaire de Pyongyang. Il est comparable à celui qui trône sur Times Square, mais version Pyongyang, c’est-à-dire qu’il affiche de la propagande nord-coréenne. Lors de ses récents vœux pour la nouvelle année, le jeune dirigeant nord-coréen Kim Jong-un a chanté les louanges des bénéfices de la technologie:

«La révolution industrielle dans le siècle nouveau est, par essence, une révolution scientifique et technologique, et faire une percée dans les domaines de pointe est un raccourci vers l’édification d’un géant économique

Même Kim doit pourtant se rendre compte qu’il est fort difficile d’être à la «pointe» sans accès à Internet. Ce qui est pourtant le cas de presque tous les 24 millions d’habitants de son pays. S’il est difficile d’obtenir des chiffres précis sur pratiquement tout ce qui a trait à la Corée du Nord, Martyn Williams, qui gère le site Northkoreatech.org, estime que le nombre de Nord-Coréens bénéficiant d’un accès à Internet doit se monter à seulement «quelques milliers

L’accès est généralement limité aux membres de l’élite ou des cercles scientifiques. Les autres peuvent peut-être avoir accès à «l’Intranet» national, au contenu approuvé par le gouvernement. Et naturellement, la culture Internet nord-coréenne a ses excentricités bien à elles. Les sites nord-coréens sont apparemment programmés pour qu’à chaque fois que le nom de Kim Jong-un apparaisse, il soit automatiquement affiché en caractères un tantinet plus gros que le texte qui l’entoure.

Pourtant, en dépit de tous les efforts déployés par les dirigeants pour isoler totalement le pays, à en croire un récent rapport d'Intermedia, les Coréens du Nord reçoivent plus d’informations que jamais. Ordinateurs, clés USB et lecteurs MP3 ont trouvé le moyen d’atterrir entre les mains des Nord-Coréens, particulièrement au sein de l’élite. Les DVD étrangers sont introduits dans le pays depuis la Chine par des contrebandiers ou des commerçants transfrontaliers.

La vraie voix du dictateur

Il y a au moins 1 million d’abonnés à un téléphone mobile dans le pays. La plupart ne peuvent pas passer d’appels à l’étranger, mais ceux qui sont près de la frontière et parviennent à mettre la main sur un téléphone chinois arrivent parfois à capter un signal chinois. Et si les télévisions du pays doivent être réglées sur les chaînes officielles, Intermedia a découvert que les Nord-Coréens avaient de plus en plus accès à des postes de télévision capables de diffuser des émissions étrangères. Les autres modifient leurs postes pour esquiver les contrôles de l’État.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Dans Nothing to Envy: Real Lives in North Korea [Rien à leur envier: la vraie vie en Corée du Nord], Barbara Demick raconte comment dans les années 1990, un jeune Nord-Coréen appelé Jun-sang a acheté une télévision Sony réglée sur les chaînes d’État dont les tuners avaient été neutralisés avec une version nord-coréenne d’un «crippleware» [logiciel bridé] pour garantir qu’ils ne capteraient pas d’émissions étrangères.

Il fit enregistrer son poste au Bureau d’Inspection des Ondes Électriques, qui apposa un sceau en papier sur les boutons pour certifier que la télé avait bien été préréglée sur les chaînes politiquement correctes. Les inspecteurs de la télévision débarquaient parfois sans prévenir pour s’assurer que personne ne touchait aux réglages.

Alors Jun-sang, avide de nouvelles de l’extérieur de la Corée du Nord, utilisa une aiguille à coudre pour appuyer sur les boutons sans abîmer le sceau et se fabriqua sa propre antenne. Puis, lorsque tout le monde dormait, il écoutait la télévision sud-coréenne. Ce qu’il apprit chamboula son univers. Il entendit que les États-Unis fournissaient des milliers de tonnes de riz dans le cadre d’une aide humanitaire. Une délégation du Congrès américain déclara lors d’une conférence de presse que 2 millions de Nord-Coréens étaient morts de faim.

Et pour la première fois, Jun-sang entendit la vraie voix de son dirigeant, Kim Jong-il, dont les paroles étaient généralement répétées par des animateurs radios empreints de respect. La voix de Kim était métallique, vieille et absolument dénuée de charisme. «Écouter la télévision sud-coréenne a été comme se regarder dans le miroir pour la première fois de sa vie et se rendre compte que l’on n’est pas séduisant» écrit Demick. Dans le cas de Jun-sang, ces prises de conscience contribuèrent à sa crise de foi dans le régime et à sa décision de faire défection.

Petite lucarne, grands effets

Des exemples comme celui-là illustrent à quel point l’accès même le plus basique à l’information pourrait s’avérer dévastateur pour le régime nord-coréen. La Corée du Nord est construite sur un mythe: qu’il fait bon y vivre, que rien n’y manque, et que le monde extérieur doit être regardé avec crainte et dégoût. Quand les gens découvrent que leur patrie est bâtie sur des mensonges, ils perdent la foi dans le régime.

Les mensonges sont si omniprésents que même l’information la plus apolitique peut les ébranler. Un Coréen du Nord qui regarderait une histoire d’amour sud-coréenne sur un DVD importé ne pourrait manquer de constater, par exemple, que le réfrigérateur dans l’arrière-plan est rempli de nourriture. Demick m’a raconté une autre histoire sur un Nord-Coréen qu’elle a rencontré vers 2004, qui avait travaillé pour le secteur de la pêche du pays. Il avait accès à une radio étrangère grâce à un bateau de pêche chinois confisqué pour avoir pénétré dans les eaux nord-coréennes. Le bateau était doté d’une radio, il a donc pu écouter une pièce de théâtre radiophonique sud-coréenne.

Cette pièce racontait l’histoire de deux femmes qui vivaient dans un complexe d’appartements et se disputaient une place de parking. Au début, le Coréen du Nord pensa qu’il s’agissait d’une parodie: comment pouvait-il y avoir en Corée du Sud un si grand nombre de voitures que les gens se querellaient pour une place de stationnement? Il se rendit compte très vite que ce n’était pas une plaisanterie. Un an plus tard, il s’enfuit du pays.

Si quelques minuscules extraits de radio ou de télévision sud-coréenne peuvent ébranler la vision du monde des Coréens du Nord, imaginez ce qu’il se passerait s’ils pouvaient accéder au Web. Naturellement, un accès de ce genre serait surveillé et censuré à un degré inimaginable. Les dirigeants de Corée du Nord observent probablement la Chine, qui déploie un grand talent pour faire usage à la fois de la technologie et des censeurs humains afin de garder la haute main sur son Internet. Pourtant, même avec ces contrôles, Internet a transformé un nombre incalculable de vies chinoises en leur fournissant un accès à l’information et à des réunions (virtuelles) qu’ils n’auraient jamais pu imaginer avant.

La tentation Google

En Corée du Nord, où le régime est bien plus distant et nimbé de mystère, l’effet serait encore plus spectaculaire. Non, Internet ne provoquerait pas immédiatement un Printemps nord-coréen. Les révolutions sont déclenchées par des crises économiques et politiques, ou d’autres événements qui portent le mécontentement du peuple à un point de non-retour. Mais quand ce genre d’événements se produit, une société en réseau et informée est bien plus susceptible d’en saisir l’occasion.

Victor Cha, ancien responsable américain chargé de la Corée du Nord à la Maison Blanche, m’a expliqué que pendant des années les États-Unis avaient essayé de dénucléariser la Corée du Nord, et que «nous avons spectaculairement échoué. Et peut-être la vérité est-elle que nous n’allons pas la dénucléariser, mais qu’il nous suffira juste de faire rentrer plus d’informations dans le pays.» Ce qui, bien évidemment, ne sera pas facile. Mais si quelqu’un en est capable, c’est bien une entreprise comme Google.

Je ne suis pas en train de préconiser que Google établisse une présence permanente en Corée du Nord, ce qui de toute façon serait quasiment impossible. Google, qui en 2010 s'est retiré de Chine continentale en évoquant la censure et les risques de sécurité, est d’ailleurs parfaitement au fait des problèmes posés par ce genre d’imbroglios. Mais la bonne nouvelle est que l’entreprise peut apporter sa pierre à l’édifice sans pour autant installer des serveurs à Pyongyang.

Ce voyage doit être considéré comme un acte symbolique fort: un champion de la connectivité atterrit dans le pays le plus reclus du monde. La seule présence de Schmidt en Corée du Nord évoquera l’éclat et le glamour des technologies de l’information, rappelant aux dirigeants nord-coréens qu’un pays ne peut être vraiment moderne sans Internet. Tentation à laquelle aucun dictateur ne peut résister.

Emily Parker
Chercheuse et conseillère à la diplomatie numérique à la New America Foundation
 

Traduit par Bérengère Viennot

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