Xavier Niel, l'art du off off

Des mails échangés par le patron de Free avec des journalistes ont été publiés. Au-delà d'une possible (?) violation du secret des correspondances, ils éclairent sa relation avec la presse.

Xavier Niel, août 2012. REUTERS/Gonzalo Fuentes

- Xavier Niel, août 2012. REUTERS/Gonzalo Fuentes -

Les vœux explosifs de Free au monde de l’Internet (enfin, surtout à Google) ont eu des effets collatéraux inattendus.

Après avoir décidé unilatéralement de supprimer la publicité chez tous ses abonnés –fonctionnalité test sur laquelle il est depuis revenu–, l’opérateur, ou plus exactement son emblématique paternel Xavier Niel, a vu certains extraits de sa correspondance fuiter dans la presse.

C’est un responsable de Freenews, site précisément spécialisé dans l’actualité du trublion du secteur, qui a dégainé le premier, en mettant sur Twitter la capture d’un mail laconique du fondateur de Free. Mail dans lequel Xavier Niel dit tout le bien qu’il pense de l’analyse du journaliste sur l’affaire dite de l’«adgate»:

«Tu n’écris que des conneries depuis hier!!!»

Une révélation complétée quelques jours plus tard par Le Point, qui a reproduit la fin de non recevoir de Xavier Niel à la demande d’entrevue adressée par la rédaction de Mediapart, en amont d’une enquête sur «les secrets bien gardés du patron de Free». Smileys inclus:

«Bonjour Laurent [Mauduit, NDLR],

Comme vous le savez, je refuse tout article “personnel”, ce qui semble le cas de votre proposition. (“votre parcours”)

Concernant Le Monde, je n’ai aucun accès à l’éditorial, je suis juste un partenaire financier.

Je ne m’estime pas être une “personnalité très importante des affaires”: je n’ai aucune médaille, le pouvoir en place me (nous) tape toujours dessus qu’il soit de gauche ou de droite, je ne fais partie d’aucun cercle, d’aucun syndicat, d’aucune loge ou équivalent, je ne suis donc ni un personnage “public” ni un personnage “important”.

Enfin, Mediapart a, depuis le rachat du Monde, une volonté forte de me “taper” dessus, comme par écho au fait que j’ai pu vous aider financièrement à votre lancement (et donc très indirectement à votre succès), ce dont vous semblez avoir “honte”.

J’ai pourtant souvent eu à subir les foudres des politiques liées à vos articles, voire les accusations publiques à l’Assemblée nationale… (Au moment de la publication d’écoutes téléphoniques).

J’ai d’ailleurs été surpris de vos propos devant le CFPJ il y a une dizaine de jours annonçant un article à charge... Je suis probablement masochiste mais j’ai mes limites ;-)

Donc: non, merci, tapez, tapez, il en restera bien quelque chose ;-)

Bien à vous,

Xavier.»

Lundi, Electron Libre se joignait à la danse en publiant de son côté l’autre versant de la discussion: deux mails envoyés au fondateur de Free par un des journalistes du site d’investigation.

Cette mise en lumière de la fabrique d’un papier d’enquête a laissé songeur bon nombre de journalistes. Qui posaient la question de la violation du secret des correspondances, passible d’un an d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende. Mais elle la pose dans un cadre particulier: celui du boulot d’un journaliste. Le plus souvent tenu par le off («On vous dit ce qu'on en pense, mais vous ne nous citez pas»), voire la version ultime, le off off: «On vous dit ce qu’on en pense, mais ça reste entre nous, vous vous engagez à ne pas l’utiliser dans votre article.»

Xavier Niel est un grand consommateur de cette technique habile, permettant de diffuser ses idées sans publiquement se mouiller. Sauf qu'il ne le fait pas oralement, mais par mail. En 2010, il déclarait:

«Mon boulot? C’est faire des mails. J’en reçois 1.500 ou 2.000 par jour.»

Les journalistes ne sont pas en reste: avoir un mail du boss de Free scellé par le off est préférable à ne rien avoir du tout. C’est même souvent une aubaine, quand d’autres capitaines d’industrie se montrent bien moins disponibles.

C’est d’ailleurs l’un des fondements de la relation si particulière, entre proximité et secret, qu’entretient Xavier Niel avec les journalistes. Alors que je me penchais précisément sur le sujet pour Owni, j’ai moi-même été confrontée à ce dilemme. Et j’ai décidé d’en respecter les termes. Comme tout le monde.

Néanmoins, la propension de Xavier Niel à bourrer les boîtes aux lettres pourrait lui jouer des tours. Une personne qui choisit de s’exprimer ainsi a-t-elle droit à une protection pénale alors qu’elle n’en bénéficierait pas si elle avait dit la même chose oralement à un journaliste? Sans compter qu’en l’espèce, rien n’indique dans les mails publiés que le fondateur de Free exigeait cette fois encore la discrétion des journalistes. Rien n’indique non plus qu’il n’ait pas laissé faire: on sait le bonhomme prompt à jouer au billard à multiples bandes.

Pour toutes ces raisons, il n’est pas évident que la violation du secret des correspondances soit avérée en la matière. Et, sait-on jamais, cette histoire pourrait même avoir des effets vertueux. Comme rompre cette boucle du off, qui, il faut bien le dire, nous alimente comme nous rend tous un peu zinzins.

Andréa Fradin

Devenez fan sur , suivez-nous sur
 
L'AUTEUR
Journaliste qui furète sur les autoroutes de l'information. Ex-Owni et Libération. Parle aussi sur Le Mouv. La suivre sur Google+. Ses articles
TOPICS
PARTAGER
LISIBILITÉ > taille de la police
SLATE CONSEILLE
D'autres ont aimé »
Publié le 10/01/2013
Mis à jour le 10/01/2013 à 10h57
3 réactions