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«Les beaux gosses»: l'adolescence, c'est mieux au cinéma

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 17.06.2009 à 13 h 08

Je suis allée voir «LOL» avec une amie il y a quelques semaines, dans l'idée de nous rappeler nos années lycée, et nous en sommes ressorties complètement amoureuses de Maël, le héros/ado/bobo joué par Jérémy Kapone (ne hurlez pas: l'écart d'âge n'est pas si grand; et la mode est de sortir avec des hommes plus jeunes). On s'est dit que c'était chouette nos 15 ans, l'époque des amourettes insouciantes, les papillons dans le ventre pour un regard dans la cour du lycée. Et on a repensé avec nostalgie à notre adolescence. Puis lundi soir je suis allée voir «les Beaux Gosses», le premier film de l'auteur de bandes dessinées Riad Sattouf, et là je me suis souvenue que l'adolescence, c'est beaucoup mieux au cinéma que dans la vraie vie.

«Les Beaux gosses», présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, est une comédie pleine de charmes, un teen movie réaliste dont les personnages sont de vrais adolescents, armés d'appareils dentaires, de vêtements informes, de coiffures improbables et de peaux acnéiques. Et avec toute cette panoplie, ils se jettent avec fougue dans les turbulences amoureuses et sexuelles, déterminés à apprendre comment embrasser des filles, voire à se faire dépuceler. La caméra n'épargne aucune de leurs imperfections: le film s'ouvre même sur la scène fougueuse d'une jeune fille qui parcourt frénétiquement un visage ingrat avec sa langue, n'oubliant ni le nez proéminent ni les oreilles. Bruitages inclus.

Dans la salle, il n'y avait que des trentenaires et des quadras, dernière séance oblige, et à voir à l'écran deux adolescents en proie aux affres de l'acné, et de l'ignorance face aux baisers et au sexe, tout le monde était hilare. Tous sauf l'adolescent que j'avais traîné avec moi — en l'occurrence mon frère — qui a passé son temps à chuchoter «oh là là, les pov'mecs!!» en se cachant la tête dans les mains devant leur gaucherie. Il est sorti en décrétant: «C'est une torture ce film: j'avais trop honte pour eux.»

La Redoute et les chaussettes

Mon petit ado était torturé face à ces vies qui ressemblent un peu trop à la sienne (même s'il est beaucoup plus beau, mettons les choses au clair), et pourtant Riad Sattouf a un peu enjolivé la réalité. En vrai l'adolescence, c'est pire que ça.

Dans le film, Hervé, le moche, finit par séduire Aurore, qui fait partie des «cools». Ça, dans la vraie vie, ça n'arrive jamais. Au collège, les beaux sont avec les beaux, les moches avec les moches, sans exception.

Dans le film, Hervé ne sait pas embrasser:

- «Tourne pas toujours ta langue dans le même sens.

- Non mais attends, c'est mon style de roulage de pelles. Chacun son style de roulage de pelles.»

Dans la vraie vie, tout le monde n'est pas comme Aurore à prendre le temps d'expliquer comment faire. Franchement, à 15 ans, je n'aurais pas laissé à Hervé le temps d'améliorer sa technique — j'aurais raté quelque chose me direz-vous, parce qu'ensuite, il devient vraiment beau gosse.

Dans le film, Hervé fait partager son expérience à Kamel: il lui fourre son indexe dans la bouche pour lui montrer comment tourner la langue. Dans la vraie vie, des amis aussi dévoués, ça n'existe pas. Il faut se débrouiller tout seul.

Dans le film, Hervé et Kamel pratiquent l'onanisme dans des chaussettes, en parcourant les pages de catalogues La Redoute, et se rendent occasionnellement sur le site «mamans-trop-chaudes.com». Dans la vraie vie, qui achète encore des catalogues La Redoute? Leurs chaussettes, elles ont l'air de gratter. Et tristement, le site n'existe pas: j'ai vérifié. (En revanche, «mamans trop chaudasses.com» devrait bientôt arriver: le nom de domaine est réservé).

L'adolescence, c'est formidable quand c'est fini.

Pendant que mon frère gigotait sur son siège pendant une heure et demie, j'étais euphorique. Parce qu'il faut bien l'admettre, l'adolescence, c'est surtout drôle une fois qu'on en est sortis.

Les films mettant en scène des ados jouent sur ce décalage entre l'horreur de la période et le bonheur de ne plus y être. Du premier degré savoureux pour qui n'en pâtit plus. Riad Sattouf n'a pas eu besoin d'en rajouter ou d'être caricatural, les ados sont, au naturel, des personnages comiques. Ils n'ont, comme les bouffons des grands vaudevilles, aucune distance avec eux-mêmes, aucune conscience de leur ridicule. Vincent Lacoste qui incarne Hervé, 14 ans, s'étonne: «On était naturels, on pensait pas que ça allait faire rire les gens d'être comme ça. Parce qu'on était normaux». La normalité adolescente est désopilante:

1/ Les adolescents n'ont aucune distance vis-à-vis d'eux-mêmes, aucun sens de la mesure. Tout est grave mais avec leur propre baromètre de problèmes, leurs priorités. Quand leur prof de maths se suicide, la seule question qu'ils se posent: «on a quand même contrôle?». Un peu comme quand Sophie Marceau apprenait que ses parents divorçaient dans «La boom», et qu'elle se demandait, avec la garde alternée, comment elle allait gérer ses sorties du samedi soir.

2/ Les ados ont une violence enfouie qui se déclenche quand les parents attaquent. Noémie Lvovsky, la mère dépressive et intrusive d'Hervé, avec un sourire malicieux en entrant dans la salle de bains: «tu te masturbais, c'est ça?». (Mon frère, sur son fauteuil: «Oh lalala, sa mère! T'imagines si maman elle faisait ça??!! Je la tuerais» Toujours ce sens de la mesure). Et Hervé, en accord avec mon frère, rugit à sa mère: «Tu me fais chieeeeer, tu me fais chier; tu m'emmeeeerdes putain, tu m'emmerdes. Je vais appeler enfance maltraitée». (Moi je menaçais d'appeler la SPA; j'ai compris plus tard pourquoi mes parents se retenaient de pouffer de rires devant mes très sérieux avertissements).

3/ Les adolescents sont aveugles aussi: Kamel n'a pas conscience d'avoir le même genre de coupe de cheveux que les personnages de «Street Fighter». De la même manière que dans «Persépolis», de Marjane Satrapi (autre auteure de bandes dessinées), Marjane adolescente s'éprenait d'un blondinet aux airs du petit Prince. Ce n'est que quand il la largue qu'elle réalise qu'il a plutôt un look de clodo pustuleux.

4/ Les adolescents sont sales: Hervé garde le même pull - ce qui confirme aussi la catégorie cécité - pendant tout le film. Il se masturbe dans une chaussette, lèche le miroir de la salle de bains (il s'entraîne!). Mais ils ont tout à apprendre aux parents, ces vieux qui ne connaissent manifestement rien à la vie: «L'intimité, la pudeur, tu connais?», demande Hervé à sa mère.

5/ Ils ont toujours des répliques candides et hilarantes. A son père, qui lui demande s'il met des capotes, Hervé répond: «Bah ouais, t'inquiètes. Même une fois, j'en ai mis deux».

Les très bons «teen movies» sont ceux qui ne sont pas dans l'exagération. Ce n'est pas «American Pie» (et je brave la censure de mon rédacteur en chef pour écrire ça), pas «Superbad» (je brave mon collègue de droite), pas «Mean Grils» non plus (à ce stade, j'ai toute la rédaction à dos).

Il y en a, de grands films sur l'adolescence, mais ils sont très sérieux. Depuis «La Fureur de vivre» qui a enthousiasmé des générations — mais pris un coup de vieux— les Etats-Unis se sont spécialisés dans le genre. Prenons «Elephant», de Gus Van Sant, ou certains de Greg Araki, voire le sublime «Donnie Darko» de Richard Kelly. Aucun de ces films n'est franchement léger. Des adolescents, garçons et filles, des lycées: le cadre est le même. Mais ce ne sont pas des comédies.

La force des «Beaux Gosses», c'est que Riad Sattouf y montre la mocheté, le ridicule sans lourdeur, et filme avec talent. Mais rien de plus. Pas de réflexion sociale comme dans «L'Esquive», d'Abdellatif Kechiche. Sexe, baisers, garçons, filles et poésie («Elle a les yeux bleu comme du Canard WC!»). Il nous fait revivre une vraie adolescence, réaliste, et surtout nous rendre compte comme c'est bon d'en être sorti. «Les adolescences, disait Truffaut, ne laissent un bon souvenir qu'aux adultes ayant une mauvaise mémoire».

Charlotte Pudlowski

crédit: Les Beaux Gosses, de Riad Sattouf, photo officielle

Charlotte Pudlowski
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Rédactrice en chef de Slate.fr
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