«Aujourd’hui» d'Alain Gomis, le plus beau film de ce début d'année

«Aujourd'hui», d'Alain Gomis (Jour2Fête)

«Aujourd'hui», d'Alain Gomis (Jour2Fête)

La nouvelle réalisation du cinéaste franco-sénégalais répond de la plus haute idée qui soit de ce que peut faire le cinéma: l’absolu de l’instant présent.

«Par ici, il arrive que la mort prévienne de sa venue.» Le carton en ouverture installe ce qui va arriver au personnage principal, Satché, sous le signe d’une fatalité imminente et d’une croyance archaïque.

Les yeux s’ouvrent sur le dernier matin. Satché se lève, met la chemise rouge qui sera comme le costume d’apparat de son ultime voyage dans le monde, son monde. La famille est là, elle respecte les rituels, exprime son émotion face à la disparition prochaine de cet homme jeune, beau, en pleine forme. Il a été dit que la mort arrivait, cela suffit.

Entouré des siens, il sort devant la maison, et les voisins le saluent, peu à peu s’attroupent, font des cadeaux, chantent et crient et rient. Mais que se passent-il? Où sommes nous? Dans une comédie musicale? Un documentaire sur Dakar aujourd’hui? Un thriller contemplatif? Un film de science-fiction? Un rêve?

Nous sommes très exactement dans tout cela à la fois. Pas à la suite mais en même temps.  

Rencontres burlesques, violentes, joyeuses

Escorté de son ami, Satché est en chemin pour son dernier jour. Et c’est une traversée des quartiers de la métropole, une série de rencontres burlesques, violentes, joyeuses. Pratiquement sans parole, mais avec une incroyable présence, le poète et musicien Saul Williams, qui joue Satché, traverse et convoque autour de lui les bruits et les images, ressentis avec une intensité inédite sous le signe de cette mort annoncée.

François Truffaut disait qu’il n’était rien de plus beau que de filmer les «premières fois», Alain Gomis montre combien il peut être puissant, émouvant, mystérieux de filmer les dernières fois —surtout celles des gestes les plus ordinaires, des situations les plus quotidiennes.

Jamais affectées, les images somptueuses (coup de chapeau à la jeune directrice de la photo Crystel Fournier) composent une succession de «tableaux», moins au sens pictural qu’au sens de séquences d’une chorégraphie. C’est la danse en effet qui mène ensemble cinéaste, interprètes et personnages, dans des registres différents selon les situations. L’épisode le plus évident dans ce domaine est la confrontation de Satché avec son premier amour, étonnante scène sensuelle et abstraite à la fois avec Aïssa Maïga.

Mais la séquence avec «L’Oncle», l’imposant athlète philosophe en charge de laver les morts, et la singulière expérience physique —pour le spectateur aussi— du nettoyage mimé sur le corps du futur défunt, est une autre manière d’impliquer rituellement le corps. Et c’est aussi le montage qui danse, lorsque font irruption les vignettes urbaines où misère, révolte populaire, violence des rues, folie individuelle, étrangeté du coin de la rue composent une sarabande saturée de réalité. Puis ce sera la danse troublante, tendue, ouverte, entre Satché et son épouse lorsqu’enfin il atteindra sa maison, admirable pas de deux longtemps déphasé par le déni et l’esquive, avec en contrepoint les jeux des enfants.

Un truc de fou

Bon d’accord, c’est un truc de fou, cette histoire que raconte Gomis. Mais, lorsque c’est lui qui la filme, cette histoire de mort annoncée, de marche vers son destin se révèle un moyen de capter ensemble le présent et l’appartenance au temps, la singularité extrême d’une personne et son inscription dans une collectivité, une ville, une époque, toute un agencement de rapports sociaux.

Attestant de l’épanouissement du talent qu’annonçaient les deux premiers films du cinéaste, L’Afrance et Andalucia, Aujourd’hui révèle une exceptionnelle capacité à exister simultanément avec l’acuité d’un regard sur le réel d’autant plus affermi que la menace est imminente, tout en semblant flotter dans la liberté des rêves —liberté jamais vaine ni insensée. A aucun moment on n’y songe pendant la projection, bien trop absorbé par la richesse de ce qui advient sur l’écran (bruits et musiques inclus), mais ce que fabrique Aujourd’hui répond de la plus haute idée qui soit de ce que peut faire le cinéma: l’absolu de l’instant présent.

C’est une tragédie, au sens premier du mot mais pas du tout avec le côté sinistre qui s’y est attaché depuis —le film est parfois grave et tendu, mais aussi léger, souriant, sentimental. Jusqu’à l’arrivée à son terme en un grand mouvement délicat, comme un appel d’air.

Et puis quoi, une histoire de fou… Que la mort de chacun soit annoncée, n’est-ce pas au contraire ce qu’il y a de plus commun? Quelque chose comme la définition même de la vie. 

Jean-Michel Frodon