Apple a tué le Netbook

Un Asus Eee PC, février 2009. REUTERS/Nicky Loh

Un Asus Eee PC, février 2009. REUTERS/Nicky Loh

C’est bien fait pour lui. Et pour nous.

Les netbooks sont morts. Bon débarras! Il y a quelques années encore, ces petits ordinateurs portables lents et ultra-bon marché étaient considérés comme l’avenir de l’industrie informatique.

En 2008 et 2009, dans le monde entier, des consommateurs frappés par la récession se mirent à se les arracher par milliers. Ils devinrent le segment à la croissance la plus rapide du marché des PC, au point que certains analystes passionnés avancèrent que les ventes de netbooks ne tarderaient pas à éclipser celles des ordinateurs de bureau et portables combinés.

Cela ne s’est pas passé comme ça. Ces deux dernières années, le marché des netbooks s’est effondré. Aujourd’hui, comme le rapporte Charles Arthur dans le Guardian, la plupart des grands fabricants de PC ont arrêté de produire ces toutes petites machines. Les dernières à résister ont été les entreprises taïwanaises Acer et Asus. Qui ont annoncé qu’elles ne fabriqueront pas de netbook en 2013.

Qu’est-ce qui a tué le netbook? L’intelligent article d’Arthur avance trois raisons plausibles: d’abord, les fabricants de PC ont commencé à produire des portables de meilleure qualité, moins chers, mieux à même de rivaliser avec les netbooks. Ensuite, ils ont découvert que les netbooks étaient une très mauvaise affaire –après avoir payé sa licence à Microsoft pour Windows, ils ne gagnaient rien sur des ordinateurs très bon marché. Enfin il y a eu l’émergence des tablettes; une fois des appareils comme les iPad arrivés sur le marché, les gens ont perdu tout intérêt pour les netbooks à 400 dollars.

Des machines atroces

Ces théories sont crédibles, mais je crois qu’Arthur rechigne un peu trop à tirer les conclusions qui s’imposent et à livrer un acte d’accusation cinglant contre l’assassin de netbook. Si vous vous penchez sur l’industrie du PC des 5 dernières années, vous ne trouverez qu’une seule entreprise qui en avait à la fois les moyens, un mobile et l’occasion.

C’est Apple qui a tué le netbook, plus ou moins seul, et nous devrions tous lui en savoir gré.

Les netbooks étaient des machines atroces, un fléau technologique qui menaçait de devenir l’avenir de l’informatique. Ils avaient des claviers horribles et pratiquement inutilisables, des processeurs très lents, et utilisaient des versions de Windows ou de Linux qui étaient une vraie tannée sur de tout petits écrans.

Pourtant, pour horribles qu’ils étaient, ils ont été adoptés par les plus grandes compagnies technologiques du monde –Intel, Microsoft, HP, Dell et Lenovo en étaient tous gagas.

Seul Apple a résisté à la marée des netbooks. La marque à la pomme avait eu la géniale intuition que malgré leur popularité, personne ne voulait vraiment les netbooks pour ce qu’ils étaient. Apple s’était rendu compte que les gens qui achetaient des netbooks cherchaient une chose ou une autre –soit ils voulaient de véritables ordinateurs portables très maniables, soit des appareils peu onéreux leur permettant de surfer facilement sur Internet, d’utiliser leur boîte mail ou d’exécuter d’autres tâches faciles.

Une stratégie en deux temps

Plutôt que de construire un seul netbook qui ne satisferait ces deux publics qu’à moitié, Apple mit au point deux machines qui étaient, chacune à sa façon, bien meilleures que n’importe quel netbook jamais vendu.

En 2008, Apple lança le très cher mais très maniable MacBook Air, et en 2010, le très bon marché mais très capable iPad. Aucun n’était un substitut direct du netbook. Les consommateurs reconnurent pourtant immédiatement leur utilité –et ne tardèrent pas à se détourner des netbooks. L’iPad et l’Air devinrent l’inspiration du reste du secteur, et aujourd’hui, tous les autres fabricants proposent des ordinateurs portables aussi fins et des tablettes tactiles.

Ainsi, grâce à Apple –et à Apple seulement– l’avènement de ces horribles et minuscules machines nous a été épargné.

Difficile aujourd’hui d’apprécier à quel point le refus d’Apple de se joindre au troupeau des netbooks était un acte courageux. En 2008, ses ordinateurs portables les moins chers coûtaient plus de 1.000 dollars. C’était un prix délirant dans un contexte de récession mondiale, et investisseurs et analystes harcelaient l’entreprise pour lui faire baisser ses prix. Les actions d’Apple ont plongé à moins de 100 dollars.

Apple préfère l'argent aux parts de marché

Mais Apple avait deux raisons de résister aux netbooks. L’une d’entre elles était noble: réduire un ordinateur portable à la taille des netbooks –qui avaient généralement un écran de 7 ou 9 pouces et des processeurs Intel Atom très lents– diminuait de façon inhérente la qualité de l’expérience de l’utilisateur. A cette taille, les dispositifs de pointage (souris, trackpad, etc. NDE) et les claviers devenaient vraiment embêtants à utiliser, et les systèmes d’exploitation conçus pour des engins plus puissants étaient lents comme des tortues.

En d’autres termes, les netbooks étaient nuls, et hors de question pour Apple de fabriquer des ordinateurs nuls. Comme Steve Jobs le confia à ses investisseurs en 2008:

«Nous ne savons pas fabriquer un ordinateur à 500 dollars qui ne soit pas de la camelote. Notre ADN ne nous le permet pas.»

La deuxième raison pour laquelle Apple n’a pas produit de netbook est qu’il ne pouvait pas en fabriquer. La principale différence entre Apple et la plupart de ses homologues est qu’Apple privilégie les profits plutôt que les parts de marché.

Certes, Apple, comme toute entreprise, veut vendre un maximum de gadgets –mais si on lui donne le choix entre gagner 10 milliards de dollars en captant 10% de parts de marché et 1 milliard en en captant 90%, elle préfèrera toujours l’argent au nombre de ventes (on pourrait croire que c’est une évidence: est-ce que toutes les entreprises ne veulent pas gagner de l’argent? Eh bien non: Apple vend moins d’ordinateurs que la plupart des autres compagnies, mais gagne bien plus d'argent que tous ses rivaux).

Voilà pourquoi Apple ne pouvait pas produire de netbook. Les netbooks jouaient sur les parts de marché –à 300 à 400 dollars pièce, les fabricants gagnaient très peu sur chaque vente, le seul moyen de faire du profit était donc de se tailler une énorme part de marché. Apple n’avait aucun intérêt à entrer dans ce jeu; pourquoi gaspiller du temps et des efforts à vendre un produit qui ne rapporte rien?

Vous allez me dire que votre netbook était super

Soulignons au passage qu’Apple n’était pas le seul fabriquant d’ordinateurs à se soucier des faibles marges des netbooks. Nombre d’autres fabricants ont compris que les netbooks les ruineraient, eux aussi. En 2008, le New York Times a publié un article évoquant l’inquiétude croissante des fabricants d’ordinateurs au sujet des netbooks. Un des analystes du secteur a confié au journal:

«Quand je parle aux vendeurs de PC, la première question qui surgit est: comment puis-je rivaliser avec ces netbooks alors que ce que nous voulons vraiment, c’est vendre des ordinateurs qui coûtent beaucoup plus cher?»

Un cadre de Fujitsu, l’une des plus grande entreprises informatiques au monde, a confié au Times que sa compagnie ne ferait pas de netbook parce qu’elle ne voyait pas comment elle pourrait gagner de l’argent en le produisant: «Ce n’est pas par paresse que nous restons sur le banc de touche. Nous y restons parce que même si cette catégorie de produits décolle, et que nous obtenons notre part du gâteau, nous n’allons pas nous y retrouver», a confié Paul Moore, directeur du département des produits mobiles de Fujitsu, au Times. «C’est un produit qui n’a essentiellement pas de marge.»

Mais alors même qu’il n’y avait rien à y gagner, la plupart des fabricants de PC ont rejoint les rangs des producteurs de netbooks. Cet article du Times a été publié en juillet 2008; en octobre, Fujitsu lançait son premier netbook. Bientôt, tout le monde en fit un –sauf Apple.

Je suis sûr que bon nombre de lecteurs vont m’écrire pour protester qu’ils ont adoré leur netbook. Vous allez me dire que même s’il y a eu des netbooks horribles sur le marché, le vôtre était exactement ce qu’il vous fallait. Et vous ajouterez qu’aussi terribles qu’aient été les netbooks, ils étaient sûrement mieux que l’iPad et les autres tablettes, sur lesquels vous ne pouvez pas «vraiment travailler» (je vous connais!).

Je ne vous crois pas. La plupart des recherches laissent entendre que si les gens étaient conquis par l’idée des netbooks, en réalité, ils les détestaient. Une enquête de 2009 conduite par le cabinet d’étude de marché NPD montre que la plupart des acheteurs de netbooks pensaient pouvoir s’en servir comme d’un ordinateur portable de substitution –et qu’ils ont été très déçus de découvrir que les netbooks n’étaient pas assez puissants pour ce genre d’utilisation.

En d’autres termes, les netbooks étaient vendus comme étant conçus pour «vraiment travailler» mais se sont avérés inadaptés pour la plupart des tâches informatiques.

L’iPad, en revanche, n’a jamais prétendu remplacer un ordinateur portable. Il a toujours été vendu comme autre chose: un gadget réellement mobile, conçu pour une utilisation non-professionnelle. Tout, de son processeur à sa batterie en passant par son système d’exploitation, a été conçu spécifiquement pour fournir une meilleure expérience mobile. Contrairement à un netbook, l’iPad s’allume en un clin d’œil, sa batterie tient 10 heures et il peut vous localiser sur une carte. Contrairement à un netbook, il a un App Store qui déborde de logiciels conçus spécifiquement pour son écran.

Certes, l’iPad, contrairement au netbook, n’a pas de clavier ou de dispositif de pointage. Mais vous pouvez acheter un clavier pour aller avec –et si vous voulez un dispositif de pointage et Windows, vous achèterez le Surface de Microsoft ou l’une des nombreuses machines «hybrides» portable/tablette sous Windows 8 arrivées sur le marché. Ou bien, si vous voulez un «vrai» ordinateur, vous pouvez acquérir un MacBook Air (disponible aujourd’hui pour 1.000 dollars, 1.049 euros) ou n’importe lequel de ses clones «ultrabook» sous Windows.

Vous voyez où je veux en venir? Même si vous n’utilisez pas l’iPad ou l’Air et que vous n’avez aucune intention d’acheter un produit Apple, à peu près tous les ordinateurs portables à votre disposition aujourd’hui ont été inspirés par les deux appareils qu’Apple a engendrés pour combattre les netbooks.

La fin du netbook signe la victoire d’Apple –mais aussi de tout le reste du secteur informatique, et aussi de la nôtre, les utilisateurs.

Farhad Manjoo

Traduit par Bérengère Viennot