Réseaux ruro-sociaux: la vie au village, c'était internet avant l'heure

Village vosgien / jfgornet via Flickr CC Licence By

Village vosgien / jfgornet via Flickr CC Licence By

A quoi ressemblerait la chronique web du jour dans un village de la campagne française? Probablement à ça.

Pendant les fêtes, j’ai passé quelques jours à Farm-Land, un espace rural massivement multijoueur du sud de la France, où l’utilisation des réseaux sociaux est une pratique ancestrale et bien rodée.

En arrivant au village, rien de plus simple pour s’enquérir des dernières nouvelles que de se brancher directement au réseau le plus populaire du coin, Rumeurs, le comptoir du bar des Platanes.

C’est le réseau le plus mature, car il a su adopter le premier un business model pour monétiser les discussions entre villageois: le verre au comptoir coûte 2,10 euros par personne pour poursuivre la discussion générale. En nombre d’abonnés, c’est de loin le premier réseau de la Vallée.

Rumeurs: un réseau d'information en temps réel qui vous connecte avec les dernières histoires, idées, opinions et actualités...

Sans surprise le climat est au centre des discussions des Campagnautes. Depuis trois jours, le risque de neige pour le week-end est au cœur du buzz, avec plusieurs mentions sur d’autres réseaux secondaires comme Chez des gens et Dans la rue.

Un clash IRL au centre des rumeurs du jour

Le soir, retour au bar pour l’apéro. Au comptoir, on apprend que Le Paul, dit «Le Ratou» dans le village, a croisé le maire et qu’il s’est fâché avec lui à cause d’une demande de permis de construire qui s’éternise depuis des mois. Le Ratou s’est emporté contre le maire, qu’il a live-clashé devant deux témoins qui passaient par là.

Christian le troll, le facteur qui a un avis sur tout, n’a pas tardé à donner son point de vue à propos de l’altercation sur Place du Village, le réseau concurrent de Rumeurs. Pour lui, l’affaire est avant tout politique: Le Ratou, qui n’a jamais supporté que sa sœur ait une aventure avec le maire, a des ambitions municipales pour 2014 et prépare une liste concurrente de l’équipe sortante.

Place du village: Tribunes, Opinions, LOL

Le post du Christian, villageois influent dans la Vallée, a été rapidement relayé sur Rumeurs par quelques villageois qui participent activement aux deux réseaux, démultipliant la viralité de l’information.

En rentrant ivre mort chez lui dans le village voisin, le Pierre a pris le temps de relayer l’anecdote à trois potes croisés sur le chemin; eux-mêmes l’ont chacun relayée à une dizaine de personnes rencontrées le soir même ou le lendemain matin dans la Vallée.

Résultat, après une nuit agitée sur les réseaux, les discussions portant la mention #LeRatou sont en tête des trends. Les haters se sont déchaînés, en particulier dans les réunions privées, comme sur les groupes Amicale des chasseurs, Association historique du village et Entente sportive du canton.

Sur Clochemerle, le réseau en perte de vitesse des grenouilles de bénitier qui se réunit tous les dimanche matin, l’anecdote aussi remporte un vif succès, au point que le modérateur du réseau, le curé Bertrand, est obligé de publier un post de réconciliation à ses ouailles.

Clochemerle: toute l'info people à la sortie de la messe...

Le Village, un espace social impropre à la productivité

Voilà… La contrainte de la vie dans le village pas encore global, c’est qu’on y est sans cesse détourné de son activité principale (par exemple parcourir cent mètres pour aller à la boulangerie) par le flux incessant des discussions de rue, déclenchées au hasard des rencontres avec les habitants.

On peut ainsi mettre une demi-heure pour remplir cette modeste tâche, distrait par un café chez des voisins, une discussion qui s’éternise sur la Place du village, sans oublier le boulanger lui-même, qui gère son personal branding en échangeant quelques banalités avec chaque personne qui pénètre dans sa boutique…

Bref, à l’ère de la communication en temps réel, l’homme est à la merci des réseaux de proximité, et il voit sa productivité s’effondrer à cause de son goût immémorial pour la pratique des potins et de la langue de pute… De sorte que nombre de villageois souffrent du syndrome de l’attention deficit desorder: accros aux dernières news, ils ont besoin de renouveler les rumeurs tous les jours.

Et que dire des jeunes, occupés à tourner sans fin en scooter dans le village, quand ils ne s'amusent pas à faire des LOLcats —un jeu très prisé localement qui consiste à exploser des chats errants à coups de carabine à plomb.

Géolocalisation: tous fliqués

Mais ça ne s’arrête pas là. Impossible de faire quoi que ce soit incognito quand on habite à la campagne. La veille, la femme du Pierre a déboulé comme une furie dans le bar: elle cherchait son mari qui lui avait promis de l’aider à faire les courses.

Il faut dire qu’en garant son camion d’ERDF devant le bar, Pierre se checke-in lui-même sans le vouloir, de sorte que toute la Vallée sait où il se trouve à tout moment. Au village, tout le monde vous surveille.

Jean-Laurent Cassely

Note: pour respecter l'anonymat des utilisateurs des réseaux sociaux, des photos génériques de villages récupérées sur internet illustrent l'article. Par ailleurs, il va de soi que tout ce qui précède est un anachronisme. Dans le village dont je parle, les jeunes ont tous un smartphone, les habitants sont sur Facebook et les petites annonces passent autant par Le bon coin que par la boulangerie du village. Les pratiques numériques des extra-urbains sont d'ailleurs de plus en plus similaires à celles des urbains.

Illustrations: Bar des sports chez Rockey / offenburg via Flickr CC Licence By ; Seix (Ariège/Pyrénées) / PierreG_09 via Flickr CC Licence By ; Roussillon - Clock Tower and lantern / elle brown via Flickr CC Licence By ; Village / DamienHR via Flickr CC Licence By.