Culture

«Wonder»: petit traité de comportement face à la difformité

Emily Bazelon, mis à jour le 05.01.2013 à 9 h 41

Dans son roman «Wonder», R.J. Pallacio explore ce qu'est la difformité pour un enfant et pour son entourage. Entretien au sujet de l'empathie, de l'éducation et du harcèlement scolaire.

Couverture de «Wonder» de R.J. Palacio, chez Pocket Jeunesse.

Couverture de «Wonder» de R.J. Palacio, chez Pocket Jeunesse.

Le livre qui m'a le plus bouleversée l'an passé est Wonder, de R.J. Palacio, qui sort en France en janvier. L'ouvrage raconte l'histoire d'August Pullman, un garçon de dix ans au visage très différent – conséquence d'une maladie causée par une malformation chromosomique – et son parcours, qui le fait quitter le cocon protecteur de la scolarisation à domicile pour atterrir au collège et affronter ses hordes de sauvages.

Cet été, en compagnie de mon mari et de mes fils de 9 et 12 ans, j'ai lu Wonder lors de nos vacances en camping, et nous avons passé des heures, hypnotisés, à parler du livre et de ses personnages.

Auggie sait pertinemment que son apparence choque les gens; la vie le ramène constamment à cette réalité. Mais jamais il ne se résigne et le garçon va s'armer de confiance pour se faire des amis. Pendant son année de sixième, ses efforts finissent par payer. Dans toute ma famille, l'aboutissement de cette persévérance a été vécu comme un énorme soulagement car, après tout, c'est un livre pour enfants, mais aussi parce que le personnage avait profondément marqué nos cœurs.

Mais ce que je préfère dans Wonder, ce n'est pas le courage et l'obstination d'Auggie – c'est que le livre n'épargne rien de la violence que le personnage rencontre tout au long de l'histoire. Pendant un temps, les camarades d'Auggie se lavent les mains si jamais ils le touchent. Il entend un garçon, qu'il considérait comme son ami, dire qu'il aurait préféré se suicider s'il avait eu sa tête. Sa sœur est affectueuse, mais elle refuse qu'il lui rende visite au lycée qu'elle vient tout juste de rejoindre et où elle a enfin la chance d'être elle-même, et non plus «la fille qui a un frère dont le visage dégoûte tout le monde». C'est un livre qui vous met dans la peau d'Auggie, mais aussi dans celle de son entourage.

R.J. Palacio est le pseudonyme de Raquel Jaramillo, graphiste dans l'édition habitant New York, et qui signe là son premier ouvrage. En lien avec son livre, elle est à l'origine d'une campagne contre le harcèlement scolaire. J'ai voulu lui parler (par téléphone) de Wonder et des messages qu'il véhicule.


RJ Palacio - (c) Russell Gordon

Vous dites que l'idée de ce livre vous est venue d'un jour où, en ayant emmené vos deux fils (l'aîné venait de terminer son CM2 et le cadet avait trois ans) manger des glaces, vous êtes tombés sur une petite fille qui souffrait de la même maladie qu'Auggie. A sa vue, votre dernier s'est mis à pleurer et votre aîné a pris un air terrorisé. Vous avez bondi pour récupérer vos enfants, histoire de ne pas trop attrister la petite fille, et vous avez entendu sa mère lui dire, calmement «bon, je crois qu'il est temps de partir».

Après coup, l'idée que vous auriez pu vous comporter autrement ne vous a pas quittée. Qu'est-ce qui vous a autant marquée dans cet événement?

Jaramillo: J'ai vraiment été déçue par ma réaction. J'ai dû écrire tout un livre pour comprendre ce que j'aurais dû faire, ce qui m'a depuis été confirmé par les parents d'enfants qui ressemblent à Auggie.

J'aurais aimé avoir le courage de me retourner et de regarder cette petite fille. Même si mon fils n'arrêtait pas de pleurer. J'aurais dû lui dire «Désolée, il n'a pas l'habitude de voir des gens comme toi. Comment t'appelles-tu?» Admettre tout simplement sa présence au lieu de m'enfuir. Ce qui aurait donné un bel exemple à mes enfants.

Mais je ne savais pas comment m'en sortir et je pense que c'est le cas de beaucoup de gens. J'ai agi par peur, et j'aurais aimé que ma première réaction soit de la considération et de la gentillesse. Mais parfois, de tels réflexes demandent du travail.

Comment avez-vous décidé de l'âge d'Auggie?

Jaramillo: J'ai vraiment écrit ce livre en pensant à mon aîné et ses amis, quand il était en sixième. Le collège est souvent tellement brutal, stressant, et c'est une période qui peut être très dure à vivre quand vous êtes parent. En un sens, c'est la première fois que vos enfants font leurs propres choix, décident de qui ils veulent être. Ils repoussent leurs parents et sont donc parfois seuls face à de sérieux problèmes moraux.

Je pense aussi que le vécu d'Auggie, à cet âge-là, possède un aspect universel: tout le monde sait ce que ça fait d'être un paria, quand les gens parlent derrière votre dos – qui ne l'a pas vécu au collège? J'ai vu mon fils tiraillé entre d'anciens amis, qui se sont tous trahis les uns les autres, et s'il y a bien quelque-chose qui m'a abasourdie, c'est le manque d'implication de certains parents.

J'ai toujours entendu dire «laissons les enfants se débrouiller entre eux». Mais à onze ans, il faut que vous leur rappeliez les espérances que vous nourrissez à leur égard, les personnes que vous espérez qu'ils deviennent – ils en ont besoin. A mon avis, les enfants rentrent à la maison et meurent d'envie de savoir ce que pensent leurs parents, même s'ils prétendent le contraire.

Vous montrez les réactions de nombreux personnages face au visage d'Auggie, de son point de vue. J'ai l'impression que toutes font la part belle au choc et à la surprise. Que vouliez-vous exprimer?

Jaramillo: A mon avis, il s'agit d'une réaction très humaine. Je pense même que nous ne devrions pas culpabiliser à ce propos. Nous sommes conditionnés pour concevoir un visage humain selon certaines proportions. En ayant parlé à des gens qui ressemblent à Auggie, voici ce qu'ils disent: il savent qu'ils sont différents. Mais c'est quand la peur entre en ligne de compte que cela les touche, qu'ils complexent, qu'ils souffrent.

Et cela peut être bien pire. Une mère dont le fils a un bec de lièvre m'a parlé de filles qui lui disaient dans le bus «Je ne veux pas m'asseoir à côté de toi, t'es trop moche». Cette histoire m'a fendu le cœur. Nous devons dépasser ces réactions primaires et agir avec gentillesse. C'est la pierre angulaire de Choose Kind [la campagne contre le harcèlement scolaire de Jaramillo]: il ne s'agit pas juste «d'être» gentil. Cela demande un effort supplémentaire, un choix à faire.

A part Auggie, plusieurs chapitres dans Wonder sont racontés du point de vue d'autres personnages – son ami, Jack, sa sœur aînée, Olivia et son petit copain.

Jaramillo: Au départ, je ne pensais pas faire les choses ainsi, mais à un moment donné, j'ai vraiment voulu mieux connaître Olivia. J'ai donc décidé que, pour raconter l'histoire d'Auggie dans sa totalité, je devais quitter sa tête. Sa propre perception limite les choses. S'il sait déceler comment les gens réagissent à sa vue, en matière de perspective globale, il n'est pas aussi pertinent, il n'a pas idée de tout ce qu'il provoque chez les autres. Un gros morceau de l'histoire se passe donc en dehors de sa tête.

D'un autre côté, je n'ai pas voulu endosser le point de vue des parents, car vu qu'il s'agit d'un livre pour enfants, cela aurait donné un ton trop sombre à l'ensemble. La mère d'Auggie, nous ne la voyons que de son point de vue à lui et de celui d'Olivia. Ils ne savent pas ce qu'elle dit à ses amis, en soirée, autour d'un Martini.

Venons-en aux parents d'Auggie. Quelqu'un s'est-il plaint de leur idéalisation? En lisant votre livre, je me suis demandé comment les parents d'enfants handicapés pourraient réagir, si ce n'est se sentir coupables face à un tel portrait, tant les parents d'Auggie ne sont jamais fatigués, ne perdent jamais patience. Ils ne sont jamais rien d'autre que parfaitement dévoués.

Jaramillo: Non, personne ne m'a fait ce genre de grief. Mais c'est parce qu'ils sont décrits principalement du point de vue d'un enfant de dix ans. Quand c'est Olivia qui raconte, elle est plus critique envers sa mère. Et mon propos était aussi de décrire une famille très aimante.

Justin, le petit copain d'Olivia, dit que l'univers prend soin de tous ses oisillons et ce que je voulais dire, c'est que même si Auggie a tant de difficultés à gérer, il peut au moins se reposer sur une famille qui l'adore, aveuglément. Si vous lisez entre les lignes, vous verrez quelques failles, certaines tensions dans le couple, mais ces parents sont aussi de très bons parents parce qu'ils font tout ce qu'ils peuvent pour les cacher.

Le seul personnage qui n’apparaît pas à la première personne, c'est Julian, l'ennemi juré d'Auggie. Pour le lecteur, je pense qu'il demeure un enfant pourri, avec des parents pourris. Avez-vous pensé à raconter l'histoire de son point de vue?

Jaramillo: Oui. J'avais commencé un chapitre selon le point de vue de Julian, mais son plus gros problème, c'est qu'il ne veut pas connaître Auggie. J'ai donc pensé qu'il allait pirater l'histoire, faire qu'elle devienne la sienne. Et vous savez, prendre la voix de Julian, c'est aussi dire tout un tas de trucs atroces, et je ne voulais pas être le porte-parole d'une telle brute. Et je ne voulais pas non plus qu'il ait une révélation au sujet d'Auggie – ce n'aurait pas été crédible, ni par rapport à son personnage, ni par rapport à la vie.

Tout le monde n'est pas capable de changer en un an. Je voulais que Julian acclame Auggie et puis je me suis dit que non, si je voulais dire la vérité, alors Julian devait rester dans son coin à fulminer, ou à ne pas comprendre ce qui se passe.

L'une des grandes forces de ce livre – et c'est ce que j'ai préféré – c'est que vous montrez des gens qui aiment Auggie lui dire pourtant des choses horribles, et dire des choses horribles sur lui. Olivia ne veut pas qu'il vienne à sa représentation de théâtre. Quand son ami, Jack, dit qu'il aurait voulu se suicider s'il avait ressemblé à Auggie – devant d'autres enfants en plus, quelle cruauté – Auggie l'entend. C'est un épisode bouleversant. Mais Auggie s'en remet et son amitié avec Jack survit! Pourquoi?

Jaramillo: C'était un choix parfaitement délibéré de ma part. Quand j'étais enfant, et je pense que beaucoup d'adultes ont vécu ce genre de choses, je me souviens avoir dit quelque-chose que je regrette totalement, quelque-chose qui, aujourd'hui encore, me donne la chair de poule. J'ai donc voulu exprimer quelque-chose sur le pardon: comment il est possible de passer l'éponge, même si un de vos amis est méchant avec vous – vraiment méchant – pendant quelques semaines, avant de revenir vers vous. J'ai voulu montrer toute cette gamme de sentiments et de personnalités que nous avons au fond de nous.

En effet. Et je pense qu'une façon pour vous de le faire, c'est de montrer comment, à l'école, les comportements s'adoucissent, graduellement, à l'égard d'Auggie.

Jaramillo: Oui, les enfants se fatiguent eux-mêmes de leur participation à ce chœur de méchanceté. Je pense aussi qu'à un moment donné, tous les enfants se demandent quelle personne ils veulent devenir. Qu'ils se rendent compte qu'être cet enfant méchant n'est pas quelque-chose qui leur plaît. Parfois, c'est une prise de conscience douloureuse, car vous devez faire le choix d'être seul contre tous.

Quelle a été la réaction des enfants souffrant d'anomalies faciales ou de handicaps à ce livre?

Jaramillo: Je n'ai jamais reçu autant de mails, d'articles et d'adresses de blogs aussi merveilleux. En voici un. Vous savez, beaucoup de gens sont surpris quand ils apprennent que je n'ai pas d'enfant avec une telle maladie. Mais je pense que tout un chacun peut se l'imaginer, il suffit d'y mettre vraiment du sien.

Emily Bazelon

Traduit par Peggy Sastre

Wonder de R.J. Palacio. Traduit de l'anglais par Juliette Lê. Pocket Jeunesse. 410 pages.

Emily Bazelon
Emily Bazelon (21 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte