Les cinq visages du rap français d'aujourd'hui

Le succès phénoménal de Sexion d’Assaut masque les différentes réalités qui coexistent dans le rap français qui, après s’être quelque peu décomposé, semble se réinventer avec la méthode qui a toujours fait sa force: les moyens du bord.

Pochette de l'album «L'Apogée» de Sexion d'Assaut

- Pochette de l'album «L'Apogée» de Sexion d'Assaut -

>> Pour accompagner la lecture de cet article, écoutez cette mixtape de DJ Just Dizle, avec des titres de la plupart des artistes évoqués ici.

Le hip hop est implanté en France depuis 30 ans et le débarquement sur notre sol du «New York City Rap Tour», une tournée soutenue par Europe 1 qui réunissait la crème du hip hop de 1982. La première compilation de rap français, Rapattitude, a fêté elle ses 20 ans l’an dernier.

Affiche de la soirée New York City Rap à Paris en 1982

Flash Forward sur 2012: avec plus de 500.000 ventes certifiées de son dernier album L’Apogée (en route vers les 600.000), Sexion d’Assaut figure pami les plus gros vendeurs de disques dans notre pays en 2012. Le genre a donc largement dépassé le cadre du phénomène ponctuel, un fait confirmé par l’existence d’un réseau radio national Skyrock qui a adopté le format rap depuis 1998, et il n’existe aucune raison pour que cette musique connaisse une autre destinée que les autres genres modernes comme le rock ou les musiques électroniques qui perdurent.

Par ailleurs, spécificité française oblige, le hip hop (et par extension sa musique, le rap) bénéficie de la bienveillance des autorités culturelles. Danse, graf, ateliers de création, d’écriture… Ministères ou municipalités ont souvent considéré les éléments de cette culture comme une occupation intéressante, créative et saine.

L’un des exemples les plus marquants, et inattendu, s’est tenu en 2006 : lancé sous l’égide du gouvernement Villepin (UMP), «Rue» a rempli le Grand Palais de Paris. Selon le point de vue, on pensera que le soutien des institutions est une chance pour le hip hop dans son ensemble ou un moyen de s’assurer une tranquillité toute relative dans les quartiers populaires.

La situation des quartiers s'est empirée

Le quartier justement. Le rap est désormais écouté partout et par tout le monde mais nier ses origines populaires serait un contresens, même si le cliché est facile. C’est au cœur d’un environnement brutal qu’il est né aux Etats-Unis puis s’est développé en France.

La situation ne s’est pas améliorée, celle des jeunes français a même empiré: le taux de chômage des 15-24 ans dans les Zones urbaines sensibles (selon le rapport 2012 de l'Observatoire national des ZUS) est de 40,4%, deux fois supérieur à la moyenne nationale, et le taux de pauvreté des moins de 18 ans y atteint les 49% selon le même rapport. Le rap est né aux Etats-Unis en temps de crise économique: l’histoire balbutie.

Enfin, pour insister sur la profondeur des racines du rap en France, rappelons que les pionniers du rap français ont passé la cinquantaine, les premiers grands vendeurs de disques (MC Solaar, IAM, NTM, Assassin) approchent ou ont dépassé la quarantaine comme leurs fans de la première heure dont beaucoup sont devenus parents. Les jeunes français de moins de 18 ans n’ont donc jamais connu de paysage musical sans rap. Une différence majeure avec la génération de leurs parents. Le rap a peut-être perdu sa fibre militante et engagée mais il est désormais partout et trans-générationnel.

Passé décomposé

La fin des années 90 et la moitié de la première décennie du XXIe siècle ont appartenu au rap français. IAM, NTM, Doc Gynéco et le Secteur Ä, Rohff, 113, Booba, Diam’s… Les rappeurs hexagonaux décrochaient régulièrement le platine de l’époque (300.000 albums vendus), parfois le diamant (pour 1.000.000 de disques écoulés), le tout soutenu par les radios, des petites associatives au réseau national Skyrock. La France se vantait de posséder le second marché rap du monde après les Etats-Unis.

Lorsque la crise a frappé le monde du disque, celui du rap a pris cher, bien cher. Des artistes indépendants à ceux des majors, le choc a été rude. Le château de cartes de l’économie rap s’est effondré: les petits labels ont fermé, les contrats ont été rendus, les magazines spécialisés ont presque tous disparu…

Bon nombre de grands vendeurs de disques rap du début des années 2000 ont perdu le rythme, sont partis à la retraite ou en exil. Même destin pour de nombreux labels indépendants… La nouvelle génération a donc dû se reconstruire quasiment par elle-même mais après tout, le hip hop est l’une des musiques qui cultive le mieux le «Do It Yourself» depuis sa création et la façon dont elle s’est appropriée le web en est une manifestation parlante.

Si les Français ne sont pas passés à côté de MySpace, il ne faut pas négliger non plus les fameux «Skyblogs» dans lequel se mélangeaient aussi bien les comptes officiels que ceux des fans. Une quasi-exception culturelle française qui a permis aux artistes d’exister sur le web sans créer de gros sites officiels et de cultiver leur fanbase.

Des raps français

Depuis, YouTube ou Facebook et ses «fanpages» ont pris le relais. Des artistes comme La Fouine ou Sexion D’Assaut comptent aujourd’hui un nombre faramineux de fans, respectectivement 2.800.000 3.900.000.

Au-delà de la masse, le web a surtout permis au rap français d’exister dans sa diversité bien au-delà des playlists officielles des radios. Si les passages sur les ondes restent encore d’une efficacité sans pareille, le web a probablement permis au rap français de se décoincer à partir de la fin des années 2000 en se positionnant comme le vecteur le plus rapide des home-studios des beatmakers aux oreilles du public. Blogs, réseaux sociaux, webmedias, partage… L’entonnoir des ondes classiques n’était plus une fatalité. Cela n’a pas rendu le gâteau plus gros certes, mais chacun est désormais susceptible de se faire entendre.

Les points de repère constitués par les gros vendeurs historiques sont donc moins nets, et le rap français renaît dans une multitude difficile à appréhender pour le non initié. Le novice constatera néanmoins la même chose que le spécialiste: il faut en terminer avec la notion d’un rap français unique au format précis, il existe DES rap français qui vivent ou survivent, se croisent parfois mais mènent le plus souvent des existences parallèles en fonction de leurs sonorités, leur propos, leur génération. Quatre ans après sa dernière «grande célébration», le rap investira ainsi à nouveau le Stade de France en septembre 2013. Les têtes d’affiche? Sexion d’Assaut et IAM. 20 ans les séparent.

Catégoriser, ou sous-catégoriser, une musique n’est pas très élégant mais dans un genre en pleine recomposition, il peut être utile de regrouper quelques artistes pour en comprendre le processus sans tomber dans l’exhaustivité, simplement pour obtenir une idée générale du tableau.

1. Les stars 2012

Pour le grand public, et en simplifiant, les signes de vie les plus tangibles du rap français en 2012 tiennent en trois noms: Youssoupha, Orelsan et Sexion D’Assaut. Tous les trois «pré-nommés» aux NRJ Music Awards, ils ont allègrement passé le disque d’or.

Youssoupha, dans une veine plus consciente et militante que les deux autres artistes a décroché le «roro» avec Noir D**** et rempli les salles de France (notamment l’Olympia). Orelsan a lui maintenu Le Chant Des Sirènes dans les charts plus de 60 semaines, dépassant la barre des 100.000 ventes et remplissant les plus grandes salles de France.


Orelsan, image promotionnelle

Le groupe Sexion d’Assaut a quant à lui réussi à dépasser le succès déjà phénoménal de son album précédent en approchant les 500.000 exemplaires de L’Apogée (classé numéro 1 des ventes France pendant 5 semaines), ce qui en fait le disque français le plus vendu cette année, toutes catégories confondues.

2. Les boss du «rap jeu»

Au-delà du trio le plus en vue de 2012, une poignée d’artistes parviennent à concilier succès, popularité et longévité comme bien peu en France. Rohff, Booba, Soprano et désormais La Fouine sont parvenus à rester influents, vendre des disques et à remplir des salles sur plusieurs années, une quinzaine pour Booba et Rohff et une bonne dizaine pour le Marseillais Soprano.


Booba, image promotionnelle

Arrivé plus récemment sur le devant de la scène, La Fouine est parvenu à faire progresser les ventes de ses albums d’un disque à l’autre entre 2005 et 2011, en atteignant le platine ou le double disque d’or sur ses deux derniers projets, un petit exploit dans un marché en récession. Soprano a vu ses chiffres progresser de la même manière et s’est offert deux tours de France des Zénith consécutifs en 2010 et 2011.

Ombres au tableau chez les patrons: depuis quelques semaines le trio Booba–Rohff–La Fouine s’écharpe sur disque ou sur le web, une image pas forcément gratifiante pour les piliers du genre en France qui devraient marquer l’année 2013 entre concerts et nouveaux albums.

3. La génération web

Ils s’appellent 1.9.9.5, l’Entourage, Nemir, Deen Burbigo, Guizmo, 3010… Des noms curieux, une jeune garde nourrie au son des glorieux anciens des belles années du rap indépendant, de l’énergie à revendre et des parcours qui ont ceci de commun qu’ils mélangent tradition du rap live (une bonne partie de cette petite troupe s’est fait connaître dans les soirées «micro ouvert» comme End Of The Weak ou Buzz Booster) et la viralité des réseaux sociaux.


1.9.9.5, image promotionnelle

Contrairement aux générations précédentes qui ont dû s’adapter aux mutations technologiques, la fournée de nouveaux MC’s hexagonaux a pris le web à bras le corps, l’intégrant d’emblée à ses premiers pas. Si 1.9.9.5 a fini par signer en major chez Universal, ou Guizmo sur le label Because, ces rappeurs «nouvelle école» ont conscience de la nouvelle économie de la musique, dans laquelle les concerts prennent une part prépondérante, et enchaînent les scènes à une cadence infernale.

Dans le même élan émerge une génération d’artistes décomplexés, à la pointe musicalement et qui n’hésitent plus à expérimenter aussi bien visuellement que musicalement. Là encore le web est une plateforme inespérée qui leur à permis d’exposer très rapidement des univers complets et originaux.

Parmi eux, on trouve le duo Butter Bullets, qui ne sont pas débutants mais qui viennent de sortir un disque ambitieux avec Peplum, ou le Montpelliérain Joke également auteur du tout récent album Kyoto.

4. La rue 2.0

Les clics de vidéos sur des sites spécialisés ou des sites de partage deviennent une nouvelle unité de mesure du succès d’un groupe, même s’ils leur rapportent nettement moins qu’une vente sèche, voire un simple passage en radio. Le rap underground français en profite pleinement puisque les barrières à sa diffusion ont été minimisées avec Internet. La voix du ghetto n’a jamais porté aussi loin et le rap indépendant semblé aussi vivant, un paradoxe économique au regard de l’état du marché global.

On y trouve aussi bien les garants d’un certain esprit hip hop, d’un goût pour l’écriture avec des artistes comme Flynt ou Swift Guad, que des artistes rap en connexion brute avec le bitume comme l’impressionnant Kaaris, les sulfureux Hype & Sazamyzy, l’émergeant Niro ou l’infatigable équipe Neochrome (Al KPote, Zekwe Ramos ou le plus établi Seth Gueko).

Difficile également de négliger les scores, le modèle de communication et l’impact du polarisant et infatigable Morsay et de ses Truands 2 La Galère qui comptent autant de fans que de détracteurs. Autre tendance d’un rap français qui tire dans tous les sens sur la toile, l’arrivée d’une jeune garde à la musique plus légère, entre pop et rap incarnée par Zifou par exemple dont les vidéos comptaient chacune quelques millions de vues avant même sa signature dans une grande maison de disques.

5. Les vétérans

Si le web a permis de révéler rapidement de jeunes artistes (avec malheureusement, un lot de très mauvais), il a également permis une véritable résurgence d’un rap pionnier, un effet quelque peu inattendu. Cités par la génération d’1.9.9.5. par exemple, les groupes du milieu des années 90 ou début 2000 continuent d’exister et d’être écoutés malgré de très rares passages en radio à l’image des Rocca, Kohndo, Sages Poètes De La Rue…

Internet et ses archives infinies les ont remis en avant et beaucoup d’entre eux s’avèrent être un bon choix de programmation pour les salles de spectacle qui hésitent de moins en moins à booker ces artistes qui ramènent un curieux public, majoritairement trentenaire et quadra mais au sein duquel il n’est pas rare de croiser quelques ados, ou jeunes adultes aiguillés vers les glorieux anciens par les MC’s de leur génération.

Symptomatique de cet état de fait: la tournée Can I Kick It? qui, cet automne, réunissait ancienne et nouvelle génération rap sur une quinzaine de dates en France. A Paris, les Oxmo, Disiz, Triptik ou x-Men ont croisé les Nemir ou autres Deen Burbigo. La science de la rime semble enfin se transmettre sans problème chez nous. Qui s’en plaindra?

Oxmo Puccino – Live au Can I Kick It ? #1

Arnaud Fraisse

Actualisation le 27 janvier à 16h des chiffres de l'album de Sexion d’Assaut

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L'AUTEUR
Rédacteur en chef de Groove Magazine entre 1997 et 2007, il a travaillé à la création et à la première saison du site urbain de Canal+, Canalstreet.tv . Il est également l'auteur des documentaires Rap français: rimes et châtiments et Money Power Respect: les milliards du rap US, diffusés sur D17. Ses articles
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Publié le 27/01/2013
Mis à jour le 31/01/2013 à 14h44
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