L'Inde a un problème avec les femmes

Une étudiante prie durant une veillée pour la jeune femme violée et assassinée à New Delhi. REUTERS/Amit Dave.

Une étudiante prie durant une veillée pour la jeune femme violée et assassinée à New Delhi. REUTERS/Amit Dave.

La vague de protestation qui secoue New Delhi après le viol et la mort d'une jeune femme pourrait se briser sur des archaïsmes très puissants.

Un soir de décembre, dans un bus de New Delhi, une jeune femme se fait sauvagement violer et rouer de coups par plusieurs hommes tandis que le véhicule continue sa course.

Des hordes de manifestants se rassemblent dans la capitale indienne pour exiger la pendaison des six coupables, ou à la limite leur castration. L'affaire enrage l'Internet indien —le genre de déchaînement médiatique réservé traditionnellement aux championnats de cricket.

La victime, une étudiante en médecine, souffre de graves infections intestinales et pulmonaires, ainsi que d'un traumatisme cérébral. On l'envoie dans un hôpital de Singapour, elle y mourra. Le chef de la police de New Delhi a l'audace d'affirmer que, dans sa juridiction, les hommes sont autant en danger que les femmes, vu qu'ils sont quotidiennement aux prises avec des pickpockets.

Et pendant ce temps, Abhijit Mukherjee, politicien de seconde zone mais aussi fils du président indien, se moque des manifestants et des femmes «cabossées et repeintes» qui se font passer pour des étudiantes. C'est un indianisme qui décrit une vieille voiture, une épave refaite de partout —en d'autres termes, il estime que les femmes provoquent la violence sexuelle par leurs tenues et leurs attitudes bien trop impertinentes.

Un pays qui aurait déjà «émergé»

Comment l'Inde en est-elle arrivée là? Pour la quasi-majorité du monde, la chose semble inexplicable dans un pays qui voit poindre le changement économique —et les supermarchés Walmart—, où les grandes villes voient déferler de plus en plus de bars à vin et de fringues occidentales.

Bien que le PIB par habitant indien n'ait été que de 3.700 dollars en 2011, la croissance économique de l'Inde est l'une des plus rapides au monde. En 2010, un président Obama en visite officielle avait déclaré que l'Inde n'était pas une puissance émergente, l'Inde avait déjà «émergé».

Jusqu'en juillet dernier, le président indien était une femme. Et aujourd'hui, le président du Congrès National Indien, le parti de la majorité, est une présidente, une femme est à la tête de la chambre basse du Parlement, et trois ministres en chef (l'équivalent d'un gouverneur aux États-Unis) sont aussi des femmes.

De même, les femmes sont très fortement présentes sur le marché du travail urbain et, contrairement à leurs sœurs de l’Afghanistan voisin, sont nombreuses à se montrer sur les routes, sur les scooters et derrière le volant des voitures. Mais ne vous y trompez pas: l'Inde a un problème avec les femmes, et c'est un problème aux racines très profondes.

Contradictions fondamentales et perturbantes

De fait, le viol collectif de New Delhi et ses conséquences soulignent les contradictions aussi fondamentales que perturbantes qui sont à l’œuvre dans ce pays. En juin, une enquête menée par TrustLaw, un service d'informations légales de la Fondation Thomson Reuters et qui concernait les vingt premières économies du monde, avait classé l'Inde comme le pire pays pour les femmes, du fait, entre autres, du mariage des mineures, des meurtres pour dot insuffisante et de l'esclavage domestique. Une situation pire encore qu'en Arabie Saoudite, où les femmes n'ont obtenu le droit de vote qu'en 2011, sont considérées légalement comme des mineures à tout âge de leur vie et ne sont toujours pas autorisées à conduire.

C'est en matière de sexe que ces contradictions sont particulièrement prononcées. Dans le pays du Kâmasûtra, ce manuel sanskrit de plaisir érotique vieux de quasiment 2.000 ans, le sexe s'affiche partout. Il est dans les films de Bollywood et les pubs à la télé, dans les graffitis obscènes qui bordent les routes, dans les pilules et les potions que les Indiens absorbent en grandes quantités pour obtenir de meilleures performances au lit.

Google Trends, qui a l’œil sur toutes les recherches internet du monde entier, prouve que l'Inde est l'un des sept pays où l'on tape le plus souvent «sexe» dans Google. Et une enquête menée par le fabricant de préservatifs Durex avait montré que l'âge moyen du premier rapport sexuel en Inde était passé de 23 ans en 2006 à 19,8 ans en 2011 —soit une chute remarquable.

Pour autant, le sexe reste un sujet tabou pour la majorité des Indiens. Une morale puissamment conservatrice limite les effets des paroles et des images suggestives véhiculées par les comédies musicales. En 2011, un sondage mené par India Today, le premier magazine d'informations du pays, avait montré qu'un quart des participants n'avaient aucune objection à faire au sexe avant le mariage, tant que cela ne concernait pas leur famille.

Frustration endémique

Soit le terrain parfait pour une frustration endémique qui, selon les associations de défense des droits des femmes, explique la forte prévalence de la violence sexuelle en Inde. En 2011, une enquête sur l'égalité sexuelle menée par l'International Centre for Research on Women, basé à Washington, révélait qu'un Indien sur quatre avait déjà commis dans sa vie des violences sexuelles et qu'un sur cinq avait déjà forcé sa partenaire à avoir des relations sexuelles avec lui —des proportions bien supérieures aux cinq autres pays présents dans l'enquête.

De même, pour plus de 65% des Indiens interrogés, les femmes méritent d'une façon ou d'une autre d'être battues et doivent tolérer cette violence pour le bien de l'unité familiale. «En Inde, le code immémorial veut que les hommes soient séparés des femmes. Ce qui fait que les femmes ne sont considérées que comme des objets sexuels», expliquait Vibhuti Patel, militante du droit des femmes, dans les colonnes du Times of India.

Les implications en matière de viol sont évidentes. Selon le Bureau indien des statistiques criminelles, les cas de viol ont augmenté de près de 900% ces quarante dernières années, soit 24.206 plaintes en 2011 (dont un quart seulement ont débouché sur des condamnations). A titre de comparaison, les cas de meurtre ont augmenté de 250% ces six dernières décennies.

Les Indiens, qui mettent en avant l'élection d'une femme à la tête du gouvernement dès les années 1960 (un événement qui demeure encore inédit aux États-Unis) ou la liberté professionnelle des Indiennes d'aujourd'hui, doivent reconnaître qu'ils vivent dans une société intensément patriarcale. Ce conservatisme instinctif est encore très profondément enraciné, malgré les changements apportés par l'Internet, la téléphonie mobile et les forces commerciales du XXIème siècle.

Un élu parle de viols consentis

Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter les élus indiens: en octobre, alors que près d'une vingtaine de viols avaient touché le petit État d'Haryana, la ministre en chef du Bengale occidental, Mamata Banerjee, avait attribué cette flambée de violence sexuelle aux interactions de plus en plus nombreuses entre hommes et femmes. «C'est comme un marché ouvert, aux options ouvertes», avait-elle alors déploré.

Un autre homme politique d'Haryana, suivant les traces du républicain Todd Akin sur le «viol légitime», avait laissé entendre qu'il n'y avait pas à faire tout un plat avec les viols, vu que 90% d'entre eux étaient consentis. Et au même moment, un conseil communal d'anciens avait demandé de baisser l'âge légal du mariage pour les femmes de 18 à 15 ou 16 ans, et ce afin de diminuer les viols.

Quatre agences des Nations unies avaient alors répondu en envoyant une lettre aux dirigeants gouvernementaux, déclarant que «le mariage des enfants n'est pas une solution pour protéger les filles des crimes sexuels, y compris du viol» et soulignant que l'Inde hébergeait d'ores et déjà 40% des mariages de mineures dans le monde.

Face à de tels archaïsmes aussi puissants, la vague de protestation qui secoue actuellement New Delhi ne fera sans doute pas grand chose pour améliorer la sécurité des femmes indiennes. Pour cela, il faudrait une révolution sexuelle. Et le phénomène pourrait se faire attendre encore très longtemps.

Rashmee Roshan Lall

Traduit par Peggy Sastre

Partager cet article