Monde

Iran: Ahmadinejad l'illusionniste

Etienne Augé, mis à jour le 16.06.2009 à 18 h 37

Quelle que soit l'issue de la contestation, le pouvoir a gagné: il a donné à l'Iran les habits d'une démocratie.

On peut s'étonner de l'empressement que certains journalistes, à l'instar de Christiane Amanpour de CNN, manifestent à servir de tribune au nouveau président réélu en Iran. Tout comme il a su se servir de la dernière conférence dite Durban II des Nations unies pour exposer ses théories sur l'occident, l'Iran et le monde en général, Ahmadinejad utilise à merveille l'attention que les médias lui portent après le dernier simulacre d'élections du 14 juin en Iran.

Sa victoire contre son opposant était d'autant plus prévisible qu'elle était prévue de longue date, en ce que l'Iran n'est pas seulement gouverné par le pouvoir temporel mais bien par des autorités spirituelles. La théocratie iranienne ne réunit pas le pouvoir en une seule tête, contrairement à son homologue wahhabite en Arabie saoudite. En Iran, les autorités religieuses décident de la bonne marche de la révolution islamique, et s'accordent sur un porte-parole, relais entre le sacré et le profane. Une fois celui-ci validé par les urnes, son «élection» permet de détourner l'attention de ceux qui entretiennent encore une lueur d'espoir concernant une libéralisation d'un régime qui entend jouer le rôle d'une puissance régionale bien qu'il ne soit ni arabe, ni sunnite comme la plupart de ses voisins au Moyen-Orient.

Ahmadinejad et ses commanditaires divins entretiennent l'illusion d'un espoir de libéralisation afin de pouvoir choisir le meilleur moment pour affronter l'ennemi de toujours, qui se trouve être également leur meilleur allié. Sans l'aphrodisiaque israélien, il serait difficile à nombre de régimes de se maintenir au pouvoir. En brandissant la menace des Israéliens, l'Iran peut ainsi restreindre les libertés individuelles sous couvert de raison d'Etat, et arguer d'une cause supra-nationale et sacrée face à un adversaire dont il sait qu'il ne pourra jamais venir militairement à bout. En bon propagandiste, Ahmadinejad sait utiliser des techniques de manipulation des foules qui ont fait leurs preuves.

Après avoir fédéré contre un ennemi commun sioniste, il lui reste alors à jouer le challenger, celui vers qui les opinions occidentales, celles qui comptent dans la bataille médiatique à l'échelle globale, sont tentées de se tourner dans un monde dominé par la superpuissance américaine. Et si l'Iran n'était pas un si mauvais pays?, se demande le spectateur, séduit par la poignée de main entre Larry King et Mahmoud Ahmadinejad. Ce dernier sait manier la rhétorique, et adapte son discours à son auditoire, un peu à la manière d'un grand propagandiste nazi, Adolf Hitler.

Le point Godwin est attribué à celui qui, dans un chat sur Internet ou dans les commentaires d'un blog, lance le premier une référence à Hitler ou aux nazis dans le but de tuer le débat ou de lui donner une dimension indépassable. Il serait vain de faire de même concernant Mahmoud Ahmadinejad si lui-même n'avait pas atteint un point Godwin en qualifiant ses adversaires de «Hitler» durant la campagne. Le leader iranien sait très bien qu'en les nommant ainsi, il a marqué sa différence avec le Führer nazi et redonné espoir à ceux qui avaient peur de soutenir un antisémite, mais acceptent d'être supporter d'un «antisioniste».

Ahmadinejad sait habilement jouer de ces ambiguïtés et réaffirme qu'il n'a rien contre les juifs, mais qu'il entend, comme un simple altermondialiste, lutter contre une hégémonie américano-israélienne. Ces subtilités, qu'il réserve à un auditoire international, lui valent un soutien inattendu dans les démocraties occidentales de la part de citoyens avides d'alternatives politiques: alors que l'Iran est une dictature religieuse, une théocratie, certains la préféreront à l'ennemi sioniste, le traître passé du socialisme de kibboutz à l'économie de marché, le petit Satan qui déclenche tant de passions et permet de détourner l'attention des vrais problèmes, bouc émissaire parfait parce qu'imparfait dans la gestion de ses problèmes politiques.

La propagande du régime iranien consiste donc à brouiller les cartes et faire oublier que le président n'est que le deuxième personnage de l'Etat, le premier étant le Guide suprême, Ali Hossein Khamenei, désigné en 1989. Ahmadinejad n'est même pas le chef des forces armées, ce rôle échouant au guide suprême qui peut démettre le président. Ce dernier est le Grand communicateur, soufflant le chaud et le froid, ayant des pouvoirs limités et n'utilisant la communication, dans la grande tradition des propagandistes, non pour dire quelque chose, mais pour provoquer un certain effet. Accuser Israël d'apartheid, comme Ahmadinejad le pratique fréquemment, ne change rien à la situation iranienne où l'économie est très affectée par une surinflation mais donne des jeux à défaut de pain à une population de plus en plus coupée du monde par un régime policier.

Le blouson d'Ahmadinejad incarne la relation que l'homme entretient avec l'occident: il refuse les codes vestimentaires de ses homologues en cravate, tout en arborant une apparence suffisamment de notre époque à l'inverse des tenues des religieux au pouvoir. Trop intelligent pour affronter de face les régimes occidentaux, le régime iranien utilise leurs faiblesses et leurs réseaux pour diffuser son message qui serait à peine audible s'il n'empruntait que des voix amies.

En répondant à Christiane Amanpour, Mahmoud Ahmadinejad montre qu'il peut tout à fait communiquer avec une femme, y compris lorsqu'elle pose des questions embarrassantes, coupant l'herbe sous les pieds de ceux qui accuseraient l'Iran de mépriser sa population féminine. Mais le président iranien n'est pas l'Iran. Et l'Assemblée des experts, seule habilitée à élire le Guide suprême, ne s'exprime pas sur CNN.

Qui a pu raisonnablement penser que le discours du président américain Obama au Caire pouvait changer quoi que ce soit à la situation dans la région? Peut-être les mêmes qui espéraient que le régime iranien allait s'adoucir par la bonne volonté. Le très religieusement correct Obama, qui cite dieu dans ses discours encore plus souvent que son prédécesseur Bush, a sûrement formulé un vœu pieux lorsqu'il a souhaité de nouvelles relations entre les Etats-Unis et le monde arabo-musulman. Peut-être a-t-il péché par orgueil en pensant qu'au commencement serait son verbe alors même que la situation régionale lui échappe, même en Israël où le gouvernement de Netanyahou lui a fait savoir qu'il ne saurait suivre le chemin de Damas pour l'avenir des Palestiniens. Les dernières déclarations israéliennes tendent à confirmer un durcissement des rapports dans la région et l'on peut s'attendre à de nouveaux affrontements, au moins verbaux, entre l'Iran, son satellite hezbollahi et l'Etat hébreu.

Pendant ce temps, les manifestations prennent de l'ampleur en Iran, parce que même certains Iraniens y ont cru. On peut douter d'une révolution au pays d'Ahmadinejad. Le pouvoir spirituel a gagné: il a donné à l'Iran les habits d'une démocratie. Les soutiens du régime affirmeront même que contester le résultat des urnes, c'est s'attaquer non au régime, mais au principe démocratique.

Et pendant que l'on se déchire sur des «irrégularités» de vote, le printemps de Téhéran risque de passer de rêve à réalité cauchemardesque.

Etienne Augé

Etienne Augé
Etienne Augé (41 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte