France

Après l’échec des 75%, le temps est venu des vraies réformes

Eric Le Boucher, mis à jour le 30.12.2012 à 13 h 59

Le PS aurait dû travailler et préparer un plan de remise à plat de la fiscalité française devenue profondément injuste. La seule bonne solution est désormais d’engager, dans la clarté, une grande réforme fiscale qui soit adaptée à l’Europe et à la mondialisation.

François Hollande et Jean-Marc Ayrault, en novembre 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

François Hollande et Jean-Marc Ayrault, en novembre 2012. REUTERS/Philippe Wojazer

La gauche n’en a pas fini de payer le coût de ses symboles. La gauche n’en a pas fini de payer le coût d’une analyse archaïque de la réalité économique et sociale. La gauche n’en a pas fini de payer sa soumission idéologique à l’extrême gauche.

L’échec des 75% est le résultat de ces trois erreurs cumulées. En ce début d’année 2013, voici les socialistes, et la France avec eux, confrontés avec l’urgence de redéfinir entièrement les buts, les politiques et les alliances.

Soyons juste, la gauche n’est pas seule à se tromper d’analyse et de moyens. La droite a démontré, depuis 1995, qu’elle n’avait aucune idée précise et argumentée de ce que devait être la France au XXIe siècle, dans l’Europe et dans la mondialisation.

Jacques Chirac comme Nicolas Sarkozy n’ont aucune épine dorsale. Le parti ex-gaulliste navigue à vue, déplaçant son cap au gré des vagues, n’acceptant un peu de libéralisme que pour le lendemain réaffirmer son nationalisme, s’affichant conservateur que pour mieux céder aux vents de l’époque. Sa seule constance n’aura été depuis quinze ans que de militer contre Bruxelles.

Notre sacro-saint «modèle»

Gauche et droite sont en réalité réunis dans une même vision d’une France idéologiquement bloquée sur un mode défensif depuis 1960. Les grandes perturbations qui se sont succédées depuis –la fin des ères agricole et industrielle et l’entrée dans l’économie des services, l’allongement des durées de vie, la scolarisation de masse, Mai 68 et l’individualisme, puis l’explosion des nouvelles technologies– n’ont été acceptées que dans la mesure où elles ne dérangeaient rien du «modèle».

La force de ces perturbations est bien entendu inarrêtable et elles, dans les faits, ont tout mis à mal. On le voit sur tous les sujets: la France est dans l’incapacité d’identifier ses avantages comparatifs (le rapport Gallois est utile et bien fait mais il souligne néanmoins une nostalgie industrielle) et, entre l’offre et la demande, de définir une fois pour toute sa politique économique, de rebâtir son Etat providence, de moderniser son système éducatif, de maintenir ses valeurs égalitaires autrement que par une rhétorique vide.

Dans ce déni, le Parti socialiste a fait preuve du plus de crispation. La crise, à ses yeux la crise du libéralisme, l’a conforté dans sa foi antique. Le capitalisme ne sert plus que les intérêts d’une petite élite mondialisée. Il faut revenir au «fordisme» des années 1960, bons salaires, emplois garantis, chefs d’entreprise sommés d’être patriotes.

Pour y parvenir, il faut taxer et punir cette élite dont Nicolas Sarkozy a été le valet. François Hollande n’est pas si simpliste, loin de là, mais la très grande majorité du parti de Harlem Désir et Martine Aubry l’est.

Une fiscalité injuste

On arrive aux 75%. Le PS aurait dû travailler et préparer un plan de remise à plat de la fiscalité française. Elle est devenue, en effet, injuste mais plus à cause des empilements de textes et de niches que d’une indulgence aux riches. Elle n’est favorable aux riches –précisons: aux ultra-riches– que parce qu’eux seuls ont la possibilité de payer des experts en défiscalisation et, surtout, qu’ils sont les plus mobiles. Injuste et inefficace, puisque l’impôt pèse beaucoup trop sur le travail.

Le grand soir fiscal a été abandonné par le candidat Hollande, il a été plus simple de trouver une mesure symbolique, fut-elle infructueuse (d’un rapport de 300 millions d’euros seulement) et dévastatrice dans ses effets à l’étranger. Voie périlleuse.

Voulant stigmatiser «le millionnaire», celui qui gagne plus d’un million d’euros, le gouvernement s’est ensuite, et sans doute immanquablement, pris les pieds dans le tapis. La taxe étant prélevée par foyer, il eut fallu taxer les revenus du foyer au-dessus du million d’euro, mais dans ce cas, ce n’était plus 1.500 ménages qui étaient concernés mais 10.000 ou 15.000: infaisable.

Maintenant, il va falloir relever la barre au-dessus du million, par exemple taxer les foyers gagnant plus de 1,3 ou 1,5 million. Entre-temps, puisque le dispositif ne pourra plus s’appliquer en 2012 mais en 2013, les contribuables concernés auront pris leurs dispositions...

Coupé du monde des affaires

Les 75% après l’envoi des Pigeons et l’affaire Depardieu: la cruelle vérité est que François Hollande, pour avoir cédé à la démagogie anti-riches des Français, s’est mis dans une situation désastreuse.

Il s’est coupé avec cette fameuse élite mondialisée, mais bien au-delà d’elle avec une grande partie du monde des affaires. Et comme il va devoir maintenant composer, il va perdre tout bénéfice politique sur sa gauche.

La seule bonne solution est désormais d’engager, dans la clarté, une grande réforme fiscale qui soit adaptée à l’Europe et à la mondialisation. Et d’expliquer qu’il vaut mieux accepter des enrichissements en échange d’un code des impôts plus juste parce que d’abord plus efficace. Mieux vaut des riches taxés de façon plus modérée que plus de riches du tout.

Engager une grande réforme

Il va en aller de même des retraites. La réforme Sarkozy n’a pas suffit à assurer l’équilibre 2020 du système. La gauche, qui a lutté contre l’allongement des années de cotisations, va devoir annoncer qu’à son tour elle doit l’imposer aux Français. Pour se sortir du piège, elle n’a plus le choix que de remettre à plat l’ensemble des régimes et de passer, au plus vite, à une retraite par points «à la suédoise». Cette solution est la seule qui offre un équilibre automatique (le point est valorisé en fonction de la croissance donc des rentrées) et ouvre la porte aux choix individuels de partir tôt ou tard.

La RGPP, dernier exemple, qui a raboté les crédits ministériels sans remettre en cause les missions de l’Etat est arrivée au bout: beaucoup de services sont à l’os. Couper encore est prendre le risque de dégrader gravement la qualité du bien public.

Il en est de toutes les réformes. Le bricolage d’adaptation, le mode défensif depuis 1960, le gouvernement par les symboles, sont à bout de souffle. Il faut passer au mode offensif  et explicite: quels sont les buts pour la France de 2020? Quels sont, sans tabou, les moyens? Et s’expliquer, s’expliquer, s’expliquer...

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte