John Kerry, le nouveau diplomate de l’Amérique

John Kerry regarde Barack Obama annoncer sa nomination au poste de Secrétaire d'Etat, le 21 décembre 2012 à la Maison blanche. REUTERS/Kevin Lamarque

John Kerry regarde Barack Obama annoncer sa nomination au poste de Secrétaire d'Etat, le 21 décembre 2012 à la Maison blanche. REUTERS/Kevin Lamarque

Malgré ses talents politiques, l'ancienne secrétaire d'Etat d'Obama, Hillary Clinton, n'a pas donné naissance à une doctrine. Kerry peut être un grand secrétaire d’Etat –si Obama ne l’en empêche pas.

Sans surprise, la nomination de John Kerry au poste de secrétaire d'Etat a été officiellement approuvée le 29 janvier 2013 par le Sénat américain. Voici l'article que lui consacrait Fred Kaplan en décembre.

John Kerry pourrait bien être un excellent secrétaire d’Etat. Reste à savoir si c’est ce que veut vraiment le président Obama.

Son administration tient en effet à rester aux manettes. C’est depuis la Maison Blanche, et pas depuis Foggy Bottom [le Département d’Etat, NDT] ou d’autres ministères qu’est gérée la politique étrangère —et une bonne partie de la politique intérieure. Hillary Clinton s’est avérée une excellente émissaire au cours des quatre années qu’elle a passées à ce poste; une messagère prodigieuse (elle s’est rendue dans davantage de pays qu’aucun autre secrétaire d’État avant elle) que son influence et ses talents politiques ont transformée en visage crédible et séduisant de la diplomatie américaine.

Mais aucune «doctrine Clinton» n’est née de son mandat. Cela n’a pas été faute d’essayer d’en articuler une lors d’un «discours politique majeur» sur la primauté des relations entre les peuples, notamment sur les droits des femmes. Obama a cité certains de ces points dans un ou deux de ses discours, mais ils n’ont eu que peu d’impact sur le monde de la vraie politique.

«300 tasses de thé» avec Hamid Karzaï

Kerry pourrait bien quant à lui jouer un rôle plus affirmé, si ce n’est en établissant le programme du second mandat d’Obama, au moins en jetant les bases de la stratégie qui permettra de le réaliser. En tout cas, il prend cette fonction déjà fort d’une expérience concrète et fructueuse dans ce domaine.

Pendant son premier mandat, Obama l’a plusieurs fois chargé de jouer les émissaires dans des missions délicates. Kerry a réussi à convaincre le président afghan Hamid Karzaï d’organiser un second tour des élections, évitant ainsi une crise majeure dans le pays. Vers la même époque, il a négocié avec des chefs pakistanais la libération d’un Américain retenu prisonnier. Ces deux initiatives ont nécessité un recours intensif à la «navette diplomatique» et, à chaque escale, un degré de patience qui a impressionné même les vétérans de la diplomatie (Kerry a raconté avoir, lors de ses échanges avec Karzaï, dû boire «300 tasses de thé.»)

Il s’est aussi montré maître dans l’art de faire de la politique au Congrès, ce qui l’aidera à gagner des voix pour toute future ratification de traité. En tant que président du comité des Affaires étrangères du Sénat (son emploi à plein temps de ces dernières années), il a piloté le traité de réduction des armes nucléaires d’Obama New START jusqu’à sa ratification par un Sénat réticent —ce qui requérait une majorité des deux-tiers, jugée inenvisageable par la plupart des observateurs.

Plus d'une dizaine de visites au Vietnam

En bref, quand Kerry prêtera serment (après une ratification pour la forme de ses collègues du Sénat), il aura déjà gagné la confiance du président —non seulement pour accomplir un travail difficile, mais aussi pour mettre en œuvre un savoir-faire qu’il possède déjà.

Kerry, fils de diplomate qui a passé la plus grande partie de sa jeunesse à l’étranger, a déjà fait pendant sa carrière au Sénat ce qu’il est d’usage de faire lorsque l’on est diplomate. Sous la présidence de Bill Clinton, il a passé de longues heures à rétablir les relations avec le Vietnam et s’est rendu plus d’une dizaine de fois sur son ancien champ de bataille, en collaboration avec le sénateur républicain John McCain, autre vétéran de cette guerre dont le point de vue était totalement différent (Kerry a dirigé une grande organisation contre la guerre après avoir quitté la Marine; McCain a croupi cinq ans dans une prison nord-vietnamienne. 

C’est Kerry qui a tendu la main à McCain; et ils sont restés bons amis à ce jour). Il a aussi contribué à la mise en place d’un tribunal sur le génocide au Cambodge et dirigé les initiatives d’aide au nouveau régime démocratique des Philippines après l’éviction de Marcos.

Kerry peut avoir un rôle de leadership... Si Obama le veut

Président du comité des Affaires étrangères du Sénat, il s’est rendu un nombre incalculable de fois au Moyen-Orient, en Europe, en Asie —dans toutes les régions en crise du monde— il connaît les personnalités qui comptent et le terrain politique aussi bien que quiconque aurait pu prétendre à ce poste, et mieux même que la plupart (dont Susan Rice à mon avis). Comme l’a dit Obama lorsqu’il a annoncé sa nomination:

«Il ne va pas avoir besoin d’une formation intensive pour le poste.»

On peut donc parier que Kerry obéira avec professionnalisme aux ordres d’Obama, quels qu’ils soient. La question est de savoir s’il décidera au moins d’une partie de ce programme lui-même, que ce soit dans le cadre des sujets qu’il traitera ou dans les politiques qu’il privilégiera –c’est-à-dire de savoir si le talent qu’il a montré et la confiance qu’il a gagnée lui vaudront la liberté de jouer un rôle de leadership dans la politique étrangère américaine. Kerry semble à la hauteur de la tâche. La réponse est entre les mains d’Obama.

Fred Kaplan

Traduit par Bérengère Viennot

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