Il est temps que François Hollande assume sa social-démocratie

Sa ligne est claire, mais il reste flou. Tout cela manque de pédagogie. Il faudrait que les sociaux-démocrates se dotent d'un discours positif d'explication du monde qui affirme que s'adapter est plus payant que résister et que demain ne sera pas forcément moins bien qu'aujourd'hui.

François Hollande, lors d'une séance photos dans son bureau de l'Elysée, le 17 décembre 2012. REUTERS/Bertrand Langlois/Pool

- François Hollande, lors d'une séance photos dans son bureau de l'Elysée, le 17 décembre 2012. REUTERS/Bertrand Langlois/Pool -

On ne gouverne pas sans symboles. Il faut ce qu'il faut de drapeaux, de monuments aux morts, d'histoire au besoin arrangée pour faire plus beau, de mythes, de ce qu'on nomme aujourd'hui des marqueurs. Un pays ne doit pas avoir que des habitants, des métiers, des arbres et des lacs, il a besoin de souffle. Tout ça est entendu.

Mais on ne doit pas non plus gouverner pour les symboles. Ni, pour être plus précis, gouverner en s'interdisant de toucher aux symboles. Il faut aussi, pour avancer, reconnaître qu'Alésia n'était peut-être pas à Alésia, que Jeanne d'Arc était mauvaise militaire et que la Quatrième n'a pas fait tout mal.

Le gouvernement actuel de gauche touche aux symboles, il en abat. Le canard boiteux est toujours vivant. François Hollande est social-démocrate, il le confirme depuis l'adoption du rapport Gallois, mais il refuse de s'enfermer. La ligne est claire mais il la laisse floue.

Un non-dit coûteux

Ce non-dit devient très coûteux. En France, déjà parce qu'il entretient l'amour des mythes. A l'étranger surtout où, ne pouvant comprendre les subtilités de notre goût pour la gloriole, on prend les déclarations au premier degré.

Le symbole Florange coûte très cher en investisseurs français découragés et en fonds de pension texans horrifiés. Autant d'emplois en moins, par milliers sans doute, au profit de la «défense» des postes de 630 métallos, dont une bonne moitié aurait été de toute façon recasée ou mis en retraite. La balance n'hésite pas.

Et pourtant en France, Arnaud Montebourg perd le match sur le terrain contre Jean-Marc Ayrault, deux hauts-fourneaux à zéro, mais finit par gagner la partie. Sa proposition de nationalisation est étudiée puis repoussée pour irréalisme mais, drapée dans la cape du mythe, elle gagne les esprits français.

L'«autre politique», celle qui ne cède pas au capitaliste indien, a les couleurs de la Résistance. Deux tiers des Français sont pour, une grande partie de l'Hémicycle aussi, à gauche et à droite.

Jean-Marc Ayrault a perdu parce qu'il s'est tu. Pourquoi s'est-il tu? Parce que, sans doute, il lui fallait avouer que, oui, les hauts-fourneaux sont rentables mais qu'on les ferme parce qu'ils ne sont «pas assez» rentables.

Trop dur à dire?

Horreur! Vous sentez l'odeur de brûlé des licenciements boursiers? Pourtant, la conséquence de ce constat est sans appel: il faudrait y investir beaucoup, 500 millions, mais sans aucun espoir de rattraper jamais la productivité, la rentabilité, de Dunkerque. Dans un marché de l'acier effondré, personne d'honnête ne le ferait.

Trop dur à dire? Oui. Restons flous. Et le mythe de survivre. Le canard boiteux est toujours vivant.

Les 75% sont de la même veine. Ils symbolisent la juste lutte contre les inégalités. Leur rapport fiscal très sûrement négatif: ils font fuir des capitaux qui ne seront pas dépensés où, surtout, investis, sur le sol national. Mais trop tard! Ce taux a été promis pendant la campagne. Et pendant les campagnes, les candidats se doivent de s'agenouiller devant les mythes.

La France est pleine de ces tabous que la gauche commémore et que la droite n'ose toucher de peur d'être taxée de droite.

En donner la liste exhaustive est un exercice très facile. Il suffit de reprendre le programme de Jean-Luc Mélenchon. Il y a les revendications traditionnelles: les 35 heures rétablies, la retraite à 60 ans, le smic revalorisé, le blocage des loyers, la titularisation des contractuels de la fonction publique. Et des nouvelles: le salaire maximum, l'interdiction des licenciements, la renationalisation de l'énergie. Rien de tout cela ne passe le premier examen du réalisme.

Quand le réel vient frapper aux portes

Tout de cela se retourne, par effet secondaire négatif, contre son objet de défense des plus faibles. Mais, au chaud de la mythologie, tout fait Résistance.

La fermeture d'Aulnay, le vote du plan de stabilité européen, l'adoption du rapport Gallois, la fermeture des hauts-fourneaux de Florange, la réforme bancaire a minima, le vaste effort d'austérité dans les dépenses de l'Etat, et une nouvelle réforme des retraites: le réel revient frapper aux portes, semaine après semaine, implacable. Les chiffres de coût, de rentabilité, de déficit et de dette imposent l'incontournable loi de la gravitation. Et toute l'année 2013 sera du même effroi.

Le gouvernement s'y alignera, sa ligne est claire. Mais il continuera à finasser pour le dire. François Hollande continuera à penser que, sur le terrain économique, la reprise finira bien par venir avant 2017. Et que, sur le terrain politique, il tiendra. Le chevènementisme ne paie pas. Descendre du train permet d'aboyer mais pas de mordre. Arnaud Montebourg est resté dans le train.

Seulement, à ne pas dire pourquoi on touche aux symboles, à ne pas s'expliquer, il paraît mener une politique d'abandon. Dans l'univers du mythe, le réalisme est une résignation.

Il est temps que les sociaux-démocrates se dotent d'un discours positif d'explication du monde qui affirme que s'adapter est plus payant que résister et que demain ne sera pas forcément moins bien qu'aujourd'hui. Un discours de France mais d'une France tournée vers l'avenir.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

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L'AUTEUR
Eric Le Boucher est un des fondateurs de Slate.fr. Journaliste, chef de service, chroniqueur économique au journal Le Monde, il est depuis 2008 directeur de la rédaction d'Enjeux-Les Echos. Il est l'auteur d'«Economiquement incorrect». Ses articles
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Publié le 29/12/2012
Mis à jour le 29/12/2012 à 8h55
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