Culture

Le mot de la semaine: Rupture

Marc Ménonville, mis à jour le 19.06.2009 à 14 h 15

Le mot de la semaine

Madame Arthur, selon la chanson célèbre, avait un «je-ne-sais-quoi». Nicolas Sarkozy a la rupture.

Outil à toutes mains, d'usage principalement électoral, la rupture présente, à première vue, un avantage que nul ne contestera. Tout le monde comprend de quoi il s'agit —au moins pensait le comprendre, en 2007 —, sans que personne soit, à la vérité, en mesure de préciser ce que le terme recouvre.

Cette imprécision même désigne les vocables ou expressions dont l'avenir est assuré, tant chacun peut croire s'y retrouver. Qu'on se souvienne de la «force tranquille» de 1988, par exemple, qui devait déboucher sur «l'ouverture». Le bon peuple (et pas seulement le peuple de gauche), rassuré, il faut l'admettre, par la tranquillité de cette vigueur, renouvela une majorité confortable à François Mitterrand.

On découvrit bien vite que le slogan dissimulait à peine une propension à l'inaction et que l'ouverture, à prendre à l'envers comme la «novlangue» d'un George Orwell, se traduisait par le verrouillage du pouvoir par les mitterrandistes pur jus, sans parler d'une autre ouverture immédiate, celle de la chasse au Rocard. Par un renversement, des plus spectaculaires, les éléphants, mandatés par l'Élysée, conduisaient les battues. Et voici comment après le plus populaire des Premiers ministres, la France découvrit en Édith Cresson la plus impopulaire des Premiers ministres, bientôt exilée à Bruxelles où, à tout le moins, elle ne fit rien, ou presque, pour recouvrer quelque popularité.

On accordera à l'actuel président de la République de n'avoir pas menti aux électeurs. Dans le style pétaradant auquel il avait habitué les Français depuis son arrivée place Beauvau, il ne cachait pas que la rupture apparaîtrait d'abord dans le style et l'action. Il ne faudrait pas espérer de lui l'éloignement, la rareté d'intervention, la parcimonie dans la communication de ses deux prédécesseurs, moins encore leur conservatisme —pour ne pas dire leur immobilisme— dissimulé, ou non, par une rhétorique «de progrès». Lui, il serait présent, en première ligne sans cesse, et il prendrait toutes ses responsabilités.

De ce point de vue, l'Hexagone, si l'on ose s'exprimer ainsi, en a eu, en a et en aura, on peut l'imaginer, pour son argent. Même les plus enragés des antisarkozystes ne peuvent lui reprocher de se comporter en roi fainéant. On lui en voudrait plutôt de s'exposer tant et plus et, au vrai, d'en faire trop, dans tous les domaines, vie privée incluse. On avait perdu, depuis la fin abrupte du second septennat du général de Gaulle, l'habitude d'un chef de l'État saturant à un tel degré le champ de l'Information.

À propos du Grand Charles, on remarquera qu'aussi gaulliste qu'il se prétende, Nicolas Sarkozy avait caché son intention de rompre avec la pratique de la Ve République. La rupture, de fait, c'est aussi le locataire de Matignon ravalé sans fioritures au rang de «collaborateur» du président et contraint d'avaler force couleuvres, des ministres réduits à la figuration dans les cortèges présidentiels, et un Claude Guéant ou un Henri Guaino, dépourvus de légitimité faute d'avoir été élus, propulsés à l'avant-scène. Pour rester dans le raisonnable, on écrira qu'on a vu des situations plus indiscutables. Irait-on vers un présidentialisme à la latino-américaine?

L'ironie réside dans le fait que la rupture vise, dans l'implicite, à parer au danger d'une fracture sociale, souvent annoncée, toujours redoutée. Une brutalité chasserait l'autre, pour s'exprimer à la manière de Ségolène Royal. Et, à propos de Ségolène… il y a quelque quatre semaines, sauf erreur, qu'on ne l'a plus entendue demander pardon à tout propos. Est-elle malade? Ou bien, sondages obligent, aurait-elle rompu avec son engagement de devenir, au nom de son pays et de ses compatriotes, pardonneuse en chef? Qu'imaginer?

Qu'on le déplore ou qu'on s'en réjouisse, la conclusion s'impose: à chacun sa rupture. 

Marc Menonville

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