France

Hollande, ou l'optimisme de l’intelligence et le pessimisme de la volonté

Eric Dupin, mis à jour le 27.12.2012 à 7 h 52

«Je suis pessimiste avec l'intelligence, mais optimiste par la volonté», confiait le révolutionnaire italien Antonio Gramsci. En plus de six mois à l'Elysée, le président français a fait sienne la maxime inverse.

François Hollande à l'Elysée, le 17 décembre 2012. REUTERS/Bertrand Langlois/Pool.

François Hollande à l'Elysée, le 17 décembre 2012. REUTERS/Bertrand Langlois/Pool.

«Je suis pessimiste avec l'intelligence, mais optimiste par la volonté», confiait le révolutionnaire italien Antonio Gramsci. Le réformiste français François Hollande prend étrangement le contre-pied de cette formule célèbre.

Au milieu de la tempête, alors que la récession rôde et que le chômage explose, le président de la République affiche une sérénité à toute épreuve. Rien n’atteint vraiment cet homme protégé par un sens de l’humour qui lui permet de tenir à distance les avanies.

Intimement persuadé que tout finira par s’améliorer en un juste retour des choses, il se garde de chercher à forcer le destin. Cet optimiste congénital laisse le volontarisme aux visionnaires naïfs et aux décideurs aventureux.

Ca s’en va et ça revient

Vainqueur inattendu de l’élection présidentielle de 2012, Hollande est convaincu d’être né sous une bonne étoile, trait de caractère qui le porte à considérer chaque problème sous un angle résolument positif. A l’égal de Jacques Chirac dans les années soixante-dix, il est doté d’une acuité visuelle remarquable qui lui permet de distinguer «le bout du tunnel» bien avant la plupart de ses semblables.

Pénétré d’une philosophie benoîtement cyclique, le président Hollande ne se laisse jamais abattre par les sombres prévisions de ces fâcheux de conjoncturistes. Selon la dernière note de l’Insee, la France est sur la pente d’une croissance quasi-nulle en 2013; le pouvoir d’achat recule tandis que 40.000 emplois par trimestre risquent d’être détruits l’année prochaine.

Face à cette situation pathétique, pas question néanmoins, pour le chef de l’Etat, de changer de cap. L’essentiel serait de garder le moral. «Ça va être dur, très dur, mais on va s'en sortir», a-t-il pronostiqué le 21 décembre. Et de promettre une «inversion» de la courbe du chômage «à la fin de l’année 2013».

Hollande répète depuis longtemps que la croissance reviendra bien un jour ou l’autre. Selon lui, l’Europe aurait déjà résolu ses difficultés. «On est en fin de crise de la zone euro», a-t-il affirmé début novembre au Laos, concédant tout de même que l’on est pas encore «en fin de crise économique».

Mais cela ne saurait tarder. «Les conditions sont réunies pour un retour de la croissance en 2013» en Europe, veut croire le président français.

Hollande n’a pas fondamentalement changé d’analyse depuis sa campagne présidentielle. Il a toujours anticipé un début de quinquennat marqué par la récession, la réduction des déficits et des serrages de vis en tous genres. A cette rude première phase doit ensuite succéder celle de la croissance retrouvée.

«La reprise va arriver, c'est une question de cycle», se rassure-t-il dans des confidences au Monde. Ce scénario rose d’une happy end aurait l’immense mérite de lui permettre d’aborder les échéances électorales de la fin du quinquennat dans de bonnes conditions...

Ils votent tout

Le président Hollande affiche une placidité aussi résolue sur le plan politique. Les tiraillements au sein de l’équipe gouvernementale ne le troublent pas outre-mesure.

Peu importent les limites, de plus en plus criantes, de Jean-Marc Ayrault. Pour l’hôte de l’Elysée, le Premier ministre présente surtout l’avantage d’être réputé dénué d’«esprit de calcul», autrement dit de ne pas avoir «d’ambition pour le suite».

Les tensions au sein de la majorité parlementaire avec des élus écologistes et communistes qui renâclent de plus en plus? L’ancien premier secrétaire du PS, expert en arrangements, s’en amuse:

«Ils votent tout. Il faut voir ce qu'on leur a fait avaler: pacte de compétitivité, budget européen, baisse des dépenses... Alors, il faut les ménager.»

Le stratège —et parfois tacticien— de l’Elysée est persuadé que ses alliés sont coincés. Que les communistes ne peuvent aller trop loin dans leurs critiques avant les décisives échéances municipales de 2014. Que les écologistes, du moins ceux qui comptent, prennent plutôt goût au pouvoir. Et que Jean-Luc Mélenchon n’a d’autre choix que de s’enfermer dans un rôle aussi valorisant que marginalisant.

Hollande n’est pas davantage affecté par le résultat des législatives partielles, qui se sont pourtant soldées par de franches victoires de la droite sur fond de démobilisation d’un électorat de gauche désarçonné. Comme son lointain prédécesseur François Mitterrand, il mise gros sur les divisions de l’adversaire.

La guerre entre Jean-François Copé et François Fillon n’est pas terminée. Nicolas Sarkozy n’a pas dit son dernier mot. Le président socialiste est résolu à profiter de cette absence de leadership clair à droite.

Accompagner la mutation

Avec de telles analyses, on conçoit aisément que le chef de l’Etat ne prenne guère au sérieux ceux qui tirent les sonnettes d’alarme et l’implorent de prendre de fortes initiatives. Qu’on ne compte pas sur lui pour s’engager dans on ne sait quelles audacieuses réformes de structure.

Hollande semble penser que, malgré ses défauts, le système économique en place saura résoudre ses contradictions. L’important serait alors de faire preuve de «réalisme» en respectant les intérêts de chacun.

C’est ainsi que la réforme bancaire en projet se situe terriblement en-deça des engagements pris par le candidat Hollande. Elle ne prévoit pas une réelle séparation entre les activités de dépôt et de crédit et, d’autre part, les investissements spéculatifs. Elle n’interdit même pas, en réalité, le «trading haute fréquence» emblématique des excès de la finance.

De l’avis des spécialistes, la réforme bancaire française s’annonce plus timide que celles qui ont été adoptées en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis! Après avoir démagogiquement ciblé la finance comme son «véritable adversaire» pendant la campagne, Hollande s’est résolu à composer sagement avec le lobby bancaire.

Le manque de volontarisme menace également de se faire sentir sur le terrain de la réforme du marché du travail, sur lequel Hollande avait un peu imprudemment appelé de ses vœux un «compromis historique» entre syndicats et patronat.

En cette fin d’année, les négociations piétinent. La CFDT elle-même hésite à ratifier un projet d’accord en l’état très insatisfaisant pour les salariés. Quand bien même il serait finalement conclu, sa portée limitée ne marquerait nullement l’ouverture d’une ère nouvelle dans les rapports sociaux. Là encore, l’impulsion que l’on serait en droit d’attendre d’un gouvernement de gauche se fait cruellement désirer.

Au final, l’optimisme bonhomme de Hollande fait le lit d’un fatalisme arrangeant. Prisonnier d’une vision du monde héritée des années soixante-dix, le président n’a pas pris la mesure du dérèglement et de l’épuisement de notre système économique. A l’instar de beaucoup de gens —à gauche comme à droite— il communie toujours dans la croyance en une «croissance» capable de guérir tous les maux.

Son ambition, confiait-il en octobre au Monde, se limite à accompagner la «mutation» du capitalisme financier «par la négociation, dans la justice». Un socialisme des convenances: «Les autres l'auraient fait sans doute, mais brutalement.» 

Eric Dupin

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Journaliste
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