2012, un bon millésime pour le cinéma

Eva Mendes et Denis Lavant dans «Holy Motors» de Leos Carax (Les Films du Losange).

Eva Mendes et Denis Lavant dans «Holy Motors» de Leos Carax (Les Films du Losange).

Au risque de passer pour un incurable optimiste, l’année aura surtout été marquée par d’heureuses découvertes et de réjouissantes rencontres.

La mauvaise nouvelle de l’année cinéma 2012, le point sombre, aura été la mort de Chris Marker. Lourde perte, qu’atténuent un peu l’ampleur et souvent la qualité des hommages qui lui ont été rendus aussitôt, ainsi que l’annonce un peu partout dans le monde de manifestations de tous ordres pour assurer l’avenir de son œuvre —c’est à dire moins la commémorer que continuer d’inventer, de penser et créer grâce à tout ce qu’il aura construit et partagé.

Sinon, au risque de passer pour un incurable optimiste, l’année 2012 aura surtout été, pour le cinéma, marquée par d’heureuses découvertes et de réjouissantes rencontres.

Dites 33

Reparcourant en survol l’année écoulée, ce sont pas moins de 33 films sortis en salles qui s’imposent comme marquants, ayant laissé une trace, une joie, un désir. Deux ont bénéficié, à juste titre, d’un exceptionnel engouement critique suivi d’un beau succès public, Holy Motors de Leos Carax et Tabou de Miguel Gomes.

Avec son troisième long métrage, le jeune cinéaste portugais accède à une reconnaissance méritée, qui témoigne que n’a pas disparue la possibilité d’émerger pour des cinéastes talentueux travaillant à l’écart des sentiers battus par la publicité et la médiatisation mainstream.

Tabou de Miguel Gomes (Shellac Distribution)

Avec la réponse enthousiaste des festivaliers à Cannes, Carax sort sans doute enfin de l’interminable purgatoire où son originalité l’avait enfermé: l’ovation pour Holy Motors vaut license to film, et c’est le mieux qu’on puise lui —et nous— souhaiter.

Tous n’auront pas vu ainsi rendre justice à leur talent. L’indifférence dans laquelle sont sortis l’admirable Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmeche est scandaleuse, comme l’est la médiocre visibilité dont a souffert Captive de Brillante Mendoza, le peu de reconnaissance de Sport de filles de Patricia Mazuy, de Demain? de Christine Laurent et d’A moi seule de Frédéric Videau, d’Après la bataille de Yousry Nasrallah, du Fossé de Wang Bing, ou, parmi les premiers films français, du si beau et si juste Nana de Valérie Massadian, ou de l’ovni One-0-One de Franck Guérin.

Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmeche (MK2 Diffusion)

Des premiers films dignes d’intérêt, on en vus (et, mieux, reconnus) d’autres, à commencer par le renversant La Vierge, les Coptes et moi de Namir Abdel Messeeh (Egypte), l’énergétique Sur la planche de Leïla Kilani (Maroc), le déjanté Bellflower de Evan Glodell (Etats-Unis), l’incroyablement riche et complexe Saudade de Katsuya Tomita (Japon), le subtil et rugueux Querelles de Morteza Farshbaf (Iran), tout comme le très efficace Les Bêtes du Sud sauvage de Benh Zeitlin (Etats-Unis) et l’électrisant Rengaine de Rachid Djaïdani (France). Toujours en France, on pourrait aussi mentionner parmi les nouveaux venus Héléna Klotz (L’Age atomique), Emmanuel Gras (Bovines), Alice Winocour (Augustine), Cyril Mennegun (Louise Wimmer), Christophe Sahr (Voie rapide) et Elie Wajeman (Alyah).

A l’occasion de leur deuxième film, deux cinéastes plus que prometteurs se sont affirmés avec éclat: le Norvégien Joachim Trier avec Oslo 31 août et l’Américain Jeff Nichols avec Take Shelter. Ajoutons, inclassable et improbable, le cout d’éclat de son compatriote Whit Stillman avec le joyeux et troublant Damsels in Distress, et les véritables accomplissements que représentent Lawrence Anyways pour Xavier Dolan et Camille redouble pour Noémie Lvovsky.

Take Shelter de Jeff Nichols (Ad Vitam)

Plusieurs des grands noms du cinéma d’auteur mondial ont offert des œuvres mémorables: l’Américain Francis Coppola avec Twixt et ses compatriotes Steven Soderbergh avec Magic Mike et Abel Ferrara avec deux titres, Go Go Tales et 4h44 dernier jour sur terre, sans oublier Woody Allen (To Rome with Love), les Français Olivier Assayas et Benoît Jacquot avec Après Mai et Les Adieux à la Reine, l’Iranien Abbas Kiarostami avec Like Someone in Love, le Coréen Hong Sang-soo avec In Another Country, le Russe Alexandre Sokourov avec Faust, le Canadien David Cronenberg avec Cosmopolis, le Roumain Cristian Mungiu avec Au-delà des collines, le Portugais Manoel de Oliveira avec Gebo et l’ombre et la Chilienne Valeria Sarmiento avec Les Lignes de Wellington.

Enfin il faut saluer la toujours considérable fécondité du cinéma documentaire avec notamment, outre le film de Messeeh, Tahrir, Place de la libération de Stefano Savona, Duch, le Maître des forges de l’enfer de Rithy Panh, Feng Ming, chronique d’une femme chinoise de Wang Bing, Walk Away Renée de Jonathan Caouette et Into the Abyss de Werner Herzog.

En creux

Cela fait beaucoup, et bien sûr on en oublie (Vous n’avez encore rien vu, Dans la maison, 38 Témoins, La Terre outragée, Un monde sans femmes, Une famille respectable, La Taupe, La Folie Almayer, A l’Age d’Helen, Ici-bas, Cap Nord, Aurora, ACAB, Would You Have Sex with an Arab?, Adieu Berthe, Historias, Les Acacias…) Face à cette offre pléthorique, propre à assouvir les plus vives fringales de cinéma, qu’est-ce qui aura manqué, déçu?

Pas du tout les Etats-Unis, on l’a vu, mais Hollywood, à l’évidence en petite forme avec seulement un bon Eastwood en début d’année (J. Edgar) et une honnête fin de parcours avec Batman pour Christopher Nolan, mais bien inférieur au Dark Knight précédent. Et, tout de même, le meilleur James Bond depuis longtemps, Skyfall.

Skyfall de Sam Mendes (United Artists Corporation/Columbia Pictures Industries) -

Sinon, remakes et sequels lourdauds, régression et infantilisme, effets spéciaux bourrins et recettes éculées auront dominés les écrans des multiplexes. Allez, rappelons tout de même une série B hollywoodienne plutôt bien troussée, Looper de Rian Johnson, et le très regardable Hunger Games de Gary Ross.

Manque aussi un grand film latino-américain ou d’Afrique noire, tandis que tous les beaux films italiens de l’année vus en festival (Bellochio, Bertolucci, Marra, Di Constanzo) attendent encore de sortir, même si les Taviani ont surpris par le retour en forme de César doit mourir, et si le débutant Alessandro Comodin (L’Eté de Giacomo) suscite quelques espoirs.

Chez les Français, très bien représentés comme chaque année parmi les belles propositions de cinéma, deux titres labellisés «auteur» se fraient une place sur les sommets du box-office par ailleurs squattés par des comédies navrantes et des sitcoms familiales déprimantes (Sur la piste du Marsupilami, La vérité si je mens 3, Le Prénom, Les Infidèles, Les Vacances de Ducobu, Mince alors, Un bonheur n’arrive jamais seul…).

Il s’agit du très habile et parfaitement antipathique De rouille et d’os de Jacques Audiard, et de l’émouvant et compassé Amour de Michael Haneke. L’un et l’autre sont en piste pour les Oscars, tout comme Intouchables, la success story de l’année précédente, qui n’a pas trouvé d’équivalent cette année, ni Cloclo ni Populaire, les candidats les plus évidents pour cette performance, ne parvenant à rééditer l’exploit.

Amour de Michael Haneke (Les Films du Losange)

Du coup, la fréquentation sera en léger recul, ce qui n’a rien d’anormal vu le niveau exceptionnel atteint l’année précédente. En revanche, il semble que la circulation de la production française à l’étranger soit en amélioration, grâce surtout à The Artist et Intouchables —et au tour de passe-passe qui comptabilise comme film français Taken 2.

Et si de nouvelles menaces pèsent sur un système cinématographique dans l’ensemble efficace, du fait de l’agressivité des ultra-libéraux de Bruxelles, les principaux changements structurels dus notamment aux mutations technologiques (passage à la projection numérique en salle, montée en puissance de la diffusion en ligne, TNT) ont pour l’instant réussi à se faire sans dommage important, les films retrouvant même une popularité imprévue sur les chaines de télévision. Et Luc Besson a ouvert ses studios de cinéma en Seine Saint-Denis, opération crânement volontariste à défaut d’être économiquement convaincante.

Allez, bonne année.

Jean-Michel Frodon

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