France

La valise ou le retrait, la jeunesse française face à 2013

Temps de lecture : 6 min

Les voies qui se présentent pour les enfants d’une société qui se paralyse peu à peu avant une année noire pour l'emploi sont mauvaises pour la société et une classe politique impuissante.

Concert de Justice, en 2012. REUTERS/Hugo Correia
Concert de Justice, en 2012. REUTERS/Hugo Correia

2013 : annus horribilis. En son for intérieur, chacun organise sa (sur)vie. Quelles voies se présentent pour les jeunes, rejetons d’une société qui se paralyse peu à peu, et premiers exposés à ce revers de fortune de la «douce France»?

Selon les données du BIT, au début de 2012, 29% des Français de 15-24 ans avaient un emploi; 22,7% étaient au chômage; les autres, soit près de la moitié des effectifs, poursuivaient des études. Dans un contexte mondial de hausse régulière du chômage des jeunes, mouvement pour lequel le BIT ne prévoit pas d’accalmie dans les 5 ans qui viennent, comment réagir?

Garder son emploi coûte que coûte si l’on en a déjà un, l’heure n’est pas à faire la fine bouche et à s’embarquer dans un nomadisme impulsif, l’intermittence étant déjà un non choix imposé par les contrats précaires (intérim, CDD, stages) qui sont le lot aujourd’hui des premiers jobs. Les jeunes peu ou pas qualifiés vont tenter d’obtenir un emploi aidé, en profitant du système des contrats d’avenir que le gouvernement va mettre en place en 2013 (100.000 contrats sont prévus) ou en intégrant une formation en alternance –en espérant que cette opportunité déjà assez bouchée ne se rétrécisse pas davantage.

Abandons et marginalité

Le risque existe cependant qu’une fraction des moins bien lotis en diplômes se décourage: trois ans après leur fin d’études, environ la moitié des jeunes sortis précocement du système scolaire n’ont pas de boulot et, tout normalement, ils désignent la question de l’emploi comme leur plus cruciale préoccupation. 10.000 jeunes de moins de 25 ans, en outre, bénéficient du RSA (80% d’entre eux travaillent, souvent à temps partiel), leur nombre pourrait augmenter, en particulier si le gouvernement en assouplit les conditions d’éligibilité. Certains jeunes, enfin, iront rejoindre la zone grise de ceux qui, entre soutien familial, petits boulots au noir, et marginalité, disparaissent des statistiques des chercheurs d’emploi.

Pour les étudiants du supérieur, la tentation est grande de temporiser. Diversifier et poursuivre le plus loin son cursus, en accumulant petits jobs plus ou moins rémunérés, expériences formatrices (stages, séjours à l’étranger, expériences humanitaires) qui donnent du lustre à un CV. La stratégie de l’attente touche tout le monde, mais elle est répandue surtout chez les enfants de classes moyennes et supérieures qui bénéficient d’un bon soutien économique familial –la moitié des revenus des étudiants, en moyenne, provient de transferts familiaux, le travail pour un quart, bourses et aides sociales pour le quart restant.

Selon une enquête d’Olivier Galland de 2010 (Les mondes étudiants, enquête conditions de vie), le revenu mensuel moyen des étudiants s’élève à 850 euros, mais avec de grandes variabilités individuelles, 758 euros lorsque le chef de famille est ouvrier et 1.148 euros pour les enfants de bi-actifs aisés; et il s’accroît avec l’âge: 550 euros à 18 ans et 1.380 euros à 26 ans, ce dernier montant étant dû souvent à un travail rémunéré parallèle à des études. La vraie disparité concerne le logement, les étudiants d’origine modeste résidant nettement plus fréquemment chez leurs parents que les autres.

Pour pas mal de jeunes, cette précarité n’est pas perçue comme une situation provisoire, mais comme un horizon de vie: dans un sondage effectué auprès des 18-30 ans, la moitié d’entre eux disaient que le risque qu’ils connaissent un jour une situation de précarité était très ou plutôt élevé (enquête Ipsos pour Glamour, janvier 2012). Dans un tel contexte, les pratiques d’entre aide individuelle se sont développées, en particulier via les réseaux sociaux.

Vive le téléchargement des films et des musiques

Une économie souterraine y fleurit, s’y s’échangent infos, objets, services, bons plans, adresses, conseils et astuces au service de la consommation pas chère ou gratuite (vive le téléchargement des films et des musiques!). Les colocations d’appartements et le covoiturage se sont répandus. Le culte du gratuit fait florès, et, comme un dérivé naturel de la société d’abondance, les pratiques de partage et de don se sont démultipliées. Signe des temps: une économie non marchande s’est incrustée au sein de l’économie libérale, en particulier pour les biens culturels.

Attendre que le ciel se dégage en vivotant avec un budget très serré stimule l’aptitude à la débrouille, mais incite aussi à la désertion. D’abord, la désertion intellectuelle à l’égard du monde tel qu’il évolue. Un mouvement a de fortes chances de s’intensifier, celui d’un l’individualisme pur et dur qui a perdu de vue son lien à la collectivité. Beaucoup de jeunes détournent le regard des grandes manœuvres des partis et du gouvernement, ils ne participent que par intermittence aux rituels électoraux et sont les champions de l’abstention, ils observent les débats sociaux comme des récits à l’éternel recommencement.

Les jeunes, et ceux qui le sont moins, sont frappés d’incrédulité, ou même d’hilarité, face aux paroles sur les lendemains qui chantent (la courbe du chômage s’inverserait dans un an, paraît-il), tant ils ont fait l’expérience d’une société qui déraille et qui assure mal l’enchaînement des générations. Alors que les groupes organisés et les partis politiques passent leur temps à s’invectiver mutuellement, sans que cette dialectique codée ne mette la société en mouvement, et n’apporte concrètement de réponses pour les générations montantes, celles-ci préfèrent la fuite mentale.

Corrélativement, elles se replient sur eux-mêmes: la famille est devenue le premier creuset de solidarité pour tous les milieux, et plus généralement, la confiance et la loyauté vont essentiellement vers les proches. Ensuite, la désertion géographique: pour la fraction la plus diplômée de la jeunesse, avoir une expérience de travail ou d’études à l’étranger fait de toute façon partie du cursus.

Solidarité nationale, patriotisme, des mots inaudibles

Habitués à circuler dans un monde globalisé, ces managers, ces ingénieurs ou ces juristes choisissent leur lieu de résidence en fonction des opportunités de carrière et de cadre de vie, et non pas en fonction de leurs attaches culturelles: un calcul hédoniste qui pourrait ne pas être favorable à la France.

La récession devrait donc accentuer une tendance qui parcourt la société depuis deux décennies: dans un monde sur lequel personne ne semble avoir de prise, vivre de débrouille et d’affirmations individuelles est à peine cynique, et relève plutôt d’une conviction intime (chacun fait comme il veut), consolidée par l’impression d’être embarqué dans une société qui n’arrive pas à se réformer et à se fluidifier.

Jamais les individus n’ont été entraînés dans de tels liens d’interdépendance, en particulier à travers l’économie et le système de redistribution, jamais ils ne se sont autant pensés comme des électrons libres. Et ce sentiment de liberté est accru par les nouveaux outils communicationnels qui exaltent l’idée d’autonomie et permettent aux internautes de fonctionner en réseaux et de s’auto-organiser.

C’est avec ce culte de l’autonomie que le gouvernement doit composer. En particulier, on peut s’interroger sur l’effet des thèmes de la solidarité nationale et du patriotisme auxquels il fait fréquemment références, tant ces mots sont inaudibles pour une grande partie des adolescents et post-adolescents.

Entre la culture mondialisée à laquelle tous les jeunes goûtent, notamment à travers les films, les musiques et les séries télévisées, d’une part, et leur univers affinitaire de l’autre, cette image de loyauté à l’égard de son pays semble sortie d’un musée commémoratif du siècle dernier.

Ce qui menace le gouvernement en cette période de navigation à vue vers l’avenir, ce ne sont pas des révoltes juvéniles (une forte majorité des 18-24 ans a voté en faveur de François Hollande à la présidentielle, et on imagine mal que de leur déception naisse une explosion, tant ils se berçaient peu d’illusions). Ce qui menace le gouvernement, face au chômage de masse, c’est une indifférence abyssale de la part des jeunes aux débats politiques et au devenir de leur pays. Avec pour conséquence: le départ, et/ou le retrait mental, et/ou le repli identitaire. Un «je me tire» cinglant.

Monique Dagnaud

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