4e Rencontres de La fémis: «Qui voit quoi. A la recherche des publics des films»

En partenariat avec la célèbre école de cinéma, Slate.fr met en ligne les principaux moments de deux jours de travaux. Cette restitution est organisée en 5 parties correspondant au déroulement chronologique des rencontres.

Projection en plein air lors du festival de Cannes 2012. REUTERS/Eric Gaillard

- Projection en plein air lors du festival de Cannes 2012. REUTERS/Eric Gaillard -

Les 29 et 30 octobre se sont tenues les 4e Rencontres de La fémis, intitulées «Qui voit quoi. A la recherche des publics des films». En présence des élèves de l’école, toutes promotions et toutes disciplines confondues, ainsi que de nombreux auditeurs venus d’autres lieux d’enseignement, ces rencontres ont permis de multiplier les éclairages autour d’un enjeu à la fois essentiel et difficile à cerner.

Ces rencontres, organisées par Jean-Michel Frodon avec l’équipe dirigeante de La fémis (Raoul Peck, Marc Nicolas, Frédéric Papon, Isabelle Pragier, Emmanuel Papillon, Laurence Berreur) ont réuni cinéastes, responsables publics, professionnels de la production, de la distribution, de l’exploitation et de la diffusion en ligne, chercheurs et observateurs.

En partenariat avec La fémis, Slate.fr met en ligne les principaux moments de ces deux jours de travaux. Cette restitution est organisée en 5 parties correspondant au déroulement chronologique des rencontres.

1. Présentation et problématique

Marc Nicolas, directeur de La fémis, souligne le sens de la question du public dans une école de cinéma. Il insiste sur le fait que la question du public n’est pas la même que la question du spectateur, et ouvre l’interrogation : Le public ou des publics ?

Jean-Michel Frodon, journaliste et critique à Slate.fr, enseignant, rappelle les différentes définitions des publics, par classification de ceux qui voient les films (âge, sexe, lieu de résidence, niveau d’études, catégorie socioprofessionnelle…) ou selon les modes rencontre avec les films. Il réaffirme le rôle stratégique de la salle, leu physique et symbolique qui établit le caractère cinématographique de certains produits audiovisuels, mais insiste aussi sur le fait qu’il y a d’autres publics pour les films, des publics définis par la télévision, la VOD, le téléchargement illégal, etc.

Liée ici à un secteur particulier, le cinéma, la question du public relève d’une interrogation plus générale, à propos de ce qui «fait public», de ce qui construit du collectif.

2. Trois approches pour mettre en place les bases

La cinéaste Mia Hansen-Løve raconte comment se mettent en place des rapports différenciés avec un public selon les phases de création d’un film. Au moment de la conception, la question du public n’est pas un problème de nombre, mais est liée à sa confiance dans la capacité de constituer autour d’un film un public, reconnaissant d’être traité avec considération.

Ce rapport s’inverse dès lors qu’il faut trouver des financements, moment où il faut mettre en place une rhétorique, un «discours sur le public» afin de pouvoir défendre sa propre approche face à différents interlocuteurs qui tous invoquent le public au service de leurs intérêts particuliers. Ensuite, lors de la présentation du film terminé, la relation s’établit moins avec «le» public qu’avec des personnes. Au contraire du caractère singulier et souvent précieux de ces rencontres individuelles, Mia Hansen-Løve que le public comme collectif a une attente préétablie vis à vis des personnages, traduisant l’exigence d’une trajectoire simple et déterminée par un objectif à atteindre.

Le chercheur et professeur Emmanuel Wallon (Université Paris X) rappelle le concept de la foule solitaire de David Riesman repris par Edgar Morin. Il insiste sur la question de l’articulation entre  l’universel et le singulier mise en œuvre par cette pratique collective, aux multiples modalités, qu’est le fait de regarder un film. Sous l’énoncé « Qu’est-ce qu’on fait ici ? » (ici où, en groupe ou seul, on regarde un film, se joue les différents modes de mises en relation entre des individus.), il souligne l’importance des dispositifs, de l’organisation des espaces, de la circulation des regards, ainsi que la celle de la temporalité des différentes pratiques.

Le sociologue Olivier Donnat, spécialiste de l’étude des pratiques culturelles, responsable du Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) au Ministère de la Culture et de la Communication met en évidence combien les pratiques ont évolué, et continuent de le faire. Il montre les malentendus issus du fait qu’on continue d’utiliser des mots et des outils anciens pour décrire des situations profondément transformées, et appelle à un renouvellement du vocabulaire et de méthodes d’analyse.

En ce qui concerne le public en salles, il rappelle cette singularité par rapport à d’autres pratiques culturelles qui veut que le fait d’aller voir au cinéma se fasse souvent en groupe (famille, amis) au terme d’une négociation sur le choix du film : il est fréquent d’aller voir des films qu’on n’avait pas envie de voir, et en général on reste regarder un film qui déplait.

Olivier Donnat insiste sur la dimension générationnelle très marquée des différentes manières de rencontrer le cinéma. Il montre que les nouveaux médias, et en particulier la consommation des films en ligne, transforment la séparation public/privé. Il pointe l’importance désormais décisive des communautés connectées, quand bien même leurs membres sont physiquement très éloignés, et ne se connaissent pas autrement.

Il propose la formule de « sortie à domicile » pour certains comportements, et insiste sur les effets de « l’hyperchoix » (l’accessibilité immédiate d’un nombre quasi-illimité de titres). Celui-ci entraine une segmentation accrue de la demande, et nécessite la construction de nouvelles stratégies de distinction. Il pointe enfin le rôle croissant de nouveaux acteurs dans la diffusion et les choix grâce à Internet, comme dans la création, grâce au renouvellement de pratiques et de savoirs amateur.

3. Les données du problème. Le public vu par les producteurs.

Benoit Danard, directeur des études au CNC,  présente les principaux chiffres du Centre national du cinéma et de l’image animée (la totalité des données est disponible sur http://www.cnc.fr/web/fr). Il met en évidence ce qui se joue dans l’augmentation globale de la fréquentation, avec la création d’habitudes transformant une partie des spectateurs occasionnels en spectateurs réguliers. Il souligne que, contrairement aux idées reçues, la salle est toujours considérée comme le meilleur moyen de découvrir les films.

PRODUCTEURS

Caroline Benjo, productrice à Haut et court (les films de Laurent Cantet, Coco avant Chanel, Les Revenants) déclare produire les films qu’elle aurait envie d’aller voir, affirmant : « chaque film crée son public ». Elle pointe plusieurs évolutions récentes, comme la perte d’attention chez les financeurs des enjeux de mise en scène d’un projet au bénéfice du seul sujet, et le vieillissement du public cinéphile. Elle décrit enfin ce moment décisif qu’est pour le producteur la découverte du film au montage, avec toujours la surprise par rapport à l’objet attendu, et la possibilité de savoir à ce moment ce que sera le film.

Marc Missonier, producteur à Fidélité Films (les films de François Ozon jusqu’en 2005, Le Petit Nicolas, Asterix et Obelix au service de sa majesté) évoque le chemin qui mène du désir du producteur à la construction du cadre économique grâce à « un assemblage de rencontres possibles » autour d’un projet. L’expérience sert de référence, avec possibilité d’erreur.

Manuel Alduy, directeur du cinéma à Canal + (et donc principal financier du cinéma français) souligne les effets d’un système de financement en amont, qui crée un marché de l’offre. Dès lors, dit-il, les financeurs sont le premier public. Il décrit la nature complexe des relations entre auteur et producteur, en insistant : tout le monde n’est pas un auteur, tous les réalisateurs ne sont pas des auteurs.

Emeric Sallon, élève de La fémis en section « Distribution-exploitation » convié à animé ce panel, revient sur les enjeux du dialogue producteur-réalisateur en référence au « public », un public encore virtuel à ce moment.

4. Les Distributeurs, la promotion, les cinémas étrangers

Jean Labadie, distributeur (Le Pacte) affirme que pour la distribution, un film est un produit comme un autre, soumis aux grandes règles qui commandent la mise sur le marché et l’organisation de la demande. Il détaille quels sont les leviers d’action des distributeurs dans ce contexte.

Jean-Michel Rey, distributeur (Rezo Films) insiste sur l’importance de la salle pour construire un public, et sur le rôle des médias comme relais de visibilité ou comme amorce dans la constitution d’un public.

Dominique Erenfrid, exploitante (Gaumont) décrit, à travers son parcours comme responsable de plusieurs des plus grandes salles parisiennes (Le Max Linder, le Gaumont Opéra, l’UGC Citéciné Les Halles) la diversité des stratégies en fonction de l’identité et de la localisation des salles.

Solenn Rousseau, exploitante  à Quimper, raconte son combat pour garder la fidélité à l’esprit d’une salle qui avait su fidéliser un public autour d’une programmation exigeante, lorsqu’elle est contrainte de déménager et de cohabiter avec un cinéma degrande consommation.

Distributeurs et exploitants reviennent sur les effets des cartes «illimité».

Jean-Michel Frodon intervient sur l’importance et le statut des films ni français ni américains.

Sonia Mariaulle, qui dirige l’agence Sonia tout court, spécialisée dans la fabrication de bandes annonces, en détaille les enjeux et les contraintes, notamment à travers une comparaison avec les pratiques aux Etats-Unis.

5. Les cinéastes. Débat.

Emmanuel Finkiel (Voyages, Je suis) décrit « le public » comme une abstraction qu’on oppose aux cinéastes. Il dénonce la tendance à l’imitation du même, la tentation de reproduire des formules ou des modèles.

Gérard Krawczyk (L’Été en pente douce, Taxi) raconte la peur qui toujours, précède la mise du film sur l’espace public : «le public, sinon rien». Il décrit le poids du casting dans la capacité à faire exister beaucoup de film, et évoque un «fantasme de producteur»: la possibilité de faire naître un film dans une relation scénariste et producteur/acteurs, en éliminant le réalisateur. 

Bruno Rolland (Léa) souligne la différence entre le ressenti du public et la prétention à connaître à l’avance ses goûts de la part des décideurs.

Une question émanant de la salle (Alain Bergala) à propos de la relation stable qu’Eric Rohmer avant su construire avec son public permet la mise en évidence des évolutions récentes.

Débat, avec Audrey Azoulay, directrice générale déléguée du CNC,  Raoul Peck, réalisateur, président de La fémis, Fabienne Hanclot, déléguée générale de l’ACID,  Frédéric Krebs, directeur général d’Allo-ciné, Olivier Donnat, sociologue, Marc Nicolas, directeur de la Fémis.

Fabienne Hanclot pose la question delà définition du succès, dénonce un schéma dominant. Elle met en évidence le rôle des associations et des réseaux alternatifs, y compris des usages innovants des réseaux sociaux, dans la reconnaissance d’œuvres et d’artistes.

Frédéric Krebs décrit la place prise par les grands sites dans la construction des relations entre films et publics, et la capacité d’anticiper désormais le destin commercial d’un film destiné à un très large public.

Olivier Donnat rappelle l’importance du renouvellement des générations, entrainant un autre rapport aux produits de fiction audiovisuels dans leur ensemble, et un autre rapport aux informations les concernant.

Raoul Peck met en évidence le risque accru de formatage, de domination de certains modèles sous l’influence de nouvelles pratiques et de nouvelles techniques de marketing.

Anne Azoulay insiste sur le rôle décisif de la « chronologie des médias » au service d’une logique de financement et de diversité.

En conclusion, Marc Nicolas revient sur l’importance de la transmission à double sens, où chaque génération a à apprendre des autres.

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Les articles signés "Slate.fr" ont été écrits par la rédaction du site. Retrouvez les articles de Slate.fr sur Google+. Ses articles
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Publié le 26/12/2012
Mis à jour le 26/12/2012 à 18h45
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