Affaire Cahuzac: que valent les expertises vocales?
Selon un communiqué du procureur de la République, des témoins auraient reconnu la voix de Jérôme Cahuzac sur l'enregistrement publié par Médiapart et les techniciens du laboratoire de police scientifique pencheraient pour l'authenticité du document. Mais les expertises vocales sont-elles fiables?
- Jérôme Cahuzac à l'Assemblée nationale le 11 décembre 2012. REUTERS/Charles Platiau -
Selon un communiqué de presse du procureur de la République rendu public le 19 mars 2013, «trois témoins, à qui les enquêteurs ont fait écouter l'enregistrement, ont dit reconnaître la voix de Monsieur Jérôme CAHUZAC et un témoin des "intonations de la voix"» et «les techniciens du laboratoire de police technique scientifique d'ECULLY requis pour procéder à une comparaison de voix entre celle de l'enregistrement et celle de Monsieur Jérôme CAHUZAC ont conclu dans un rapport remis le 18 mars 2013: " Sur une échelle de -2 à +4, la puissance de l'indice, c'est à dire de notre comparaison phonétique et automatique se situe à +2. Autrement dit le résultat de notre analyse renforce l'hypothèse que Jérôme CAHUZAC est le locuteur inconnu." »
En décembre 2012, nous avions consacré un article aux expertises vocales.
Depuis début décembre 2012, Mediapart accuse le ministre du Budget Jérôme Cahuzac d’avoir détenu jusqu’en 2010 un compte en Suisse (lien payant).
Le site d’information s’appuie notamment sur un enregistrement de presque quatre minutes datant de 2000 sur lequel on peut entendre un homme (Jérôme Cahuzac selon Mediapart) reconnaître qu’il possède un compte en Suisse et affirmer vouloir le fermer, précisant qu’il n’y a rien dessus.
Il déclare également qu’«il n’est pas exclu» qu’il «devienne maire au mois de mars». Il est donc difficile d’identifier Jérôme Cahuzac grâce au simple contenu de la bande, qui est de mauvaise qualité et dont le contenu est assez vague pour pouvoir être attribué à bon nombre d’hommes politiques ayant brigué une mairie lors des municipales de 2001.
Le ministre du Budget aurait démenti pour la première fois le 19 décembre être la personne qui parle sur la bande au cours d’une conversation avec des journalistes de France Inter, déclarant:
«Sur les trois minutes quarante d'enregistrement, il y a 4-5 secondes où effectivement ça peut être moi mais il se trouve que ce n'est pas moi […] Si Mediapart avait une expertise concernant ma voix, vous ne pensez pas qu'il l'aurait sortie?»
Ses proches aussi jurent ne pas reconnaître son «phrasé». Corinne Audouin, une journaliste de France Inter, relève également que «plusieurs de ses collègues «de France Inter habitués à rencontrer le ministre ne reconnaissent pas sa voix». Mediapart affirme pourtant avoir fait appel à des experts qui ont pu prouver que la bande n’a pas subi de montage «et que la voix est bien celle de Jérôme Cahuzac».
Peut-on se fier aux procédés d’identification vocale? Est-il possible, comme dans un épisode des Experts, d’identifier la voix d’un individu de manière catégorique à partir d’un enregistrement?
Applications commerciales
Pour Jean-François Bonastre, informaticien spécialisé dans la reconnaissance du locuteur et membre de l’Association francophone de la communication parlée, l’identification vocale est surtout fiable «dans des applications commerciales».
Quand les entreprises utilisent des systèmes de reconnaissance vocale, par exemple pour protéger leurs données, les phrases de reconnaissance sont fixes et connues à l’avance, ce qui les rend beaucoup plus simples à identifier.
Mais dans le cas d’une bande enregistrée par hasard, celui qui parle ne fait pas d’effort particulier pour que sa voix soit reconnue, et comme il n’y a pas deux extraits contenant les mêmes phrases à comparer, la tâche est beaucoup plus compliquée.
L’enregistrement attribué à Jérôme Cahuzac nécessite donc de faire appel à «la reconnaissance vocale indépendante du texte» puisqu’il est impossible de lui faire répéter les phrases que l’on entend sur la bande, à moins qu’un juge l’y astreigne dans le cadre d’un procès.
L’empreinte vocale n’existe pas
De nombreux obstacles empêchent l’identification vocale d’avoir une valeur scientifique incontestable. Il n'y a pas d’empreinte vocale comme il existe une empreinte digitale. Car on ne produit jamais exactement le même son en parlant, et la voix est influencée par les émotions et le stress alors qu'un prélèvement ADN reste le même en toute circonstance. Jean-François Bonastre explique que ces spécificités de la voix font que son identification relève en fait de la «biométrie comportementale»:
«On s’intéresse plus à la façon de parler qu’à la voix elle-même. C’est comme identifier la démarche de quelqu’un, cela fonctionne uniquement si la personne marche de façon habituelle.»
La voix est également sujette à un phénomène de «dérive temporelle», c’est-à-dire qu’elle évolue à travers le temps, à mesure que l’on vieillit. Cette dérive rend l’identification vocale difficile lorsque plusieurs mois séparent deux enregistrements.
A ces contraintes dues au fonctionnement de la voix humaine viennent s’ajouter des contraintes d’ordre technique: le captage, la transmission et le stockage de la voix. Une bande de mauvaise qualité peut rendre l’identification impossible. Comme l’expliquait RFI dans un article consacré à l'affaire Grégory, les conditions de captage doivent être faites en laboratoire pour une précision maximale, avec «salle insonorisée, micro de qualité, aucune compression du signal enregistré, diversité des phrases et des éléments de référence pour la comparaison».
Quelle valeur dans un procès?
Reste que l’identification vocale est traitée de la même manière que l’ADN ou les empreintes digitales au cours d'un procès car elle est une preuve comme une autre, explique à Slate Mathieu Bonduelle, président du Syndicat de la Magistrature:
«En droit pénal, la preuve est libre, tout élément peut avoir valeur de preuve. Ce sont ensuite les juges qui décident au cas par cas de conserver ou d’écarter une preuve. Certains peuvent considérer que l’identification vocale n’a aucune valeur scientifique, d’autres qu’elle est tout à fait acceptable.»
Mais, comme l’expliquent Jean-François Bonastre et son collègue Louis-Jean Boë dans un article paru dans la revue du Syndicat de la Magistrature, la majorité des spécialistes de la parole ont cessé de pratiquer des identifications vocales pour la justice, tant les techniques actuelles leur paraissent imprécises. Jean-François Bonastre est catégorique:
«Nous appelons à un moratoire total de l’utilisation de l’identification vocale devant les tribunaux. En l’état actuel des connaissances en matière d’identification vocale, il n’existe aucune méthode scientifique qui permettre d’identifier une personne avec certitude.»
Le vide laissé par ces spécialistes a été comblé par le Laboratoire de la police scientifique d’Ecully (près de Lyon) et un département de l’IRCGN (Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale) à Rosny-sous-Bois. Contactés par Slate, ces deux services ont confirmé avoir acquis ce rôle, mais ont refusé de s’exprimer sur l’identification vocale.
Affaires Grégory, Bettencourt
Par exemple, dans l’affaire Grégory, la justice possède des enregistrements du fameux «corbeau» qui sont en cours d’analyses mais ne jugera pas de l’identité de l’assassin sur la seule base de l’expertise, explique RFI:
«Les comparaisons vocales n’offrent que des pistes de recherche, une orientation à l’enquête. Les expertises vocales peuvent aboutir sur des hypothèses: un nombre de similitudes entre plusieurs voix, ou la sélection de plusieurs suspects parmi les voix analysées.»
Mais l’identification vocale n’est pas toujours requise. Dans le cas l’affaire Bettencourt, les écoutes clandestines n’en ont pas fait pas l’objet, mais ont simplement été authentifiées par les autorités judiciaires.
Les avocats de Liliane Bettencourt ont en effet axé leur défense sur la nature des enregistrements —là aussi publiés par Mediapart, et non pas leur contenu, arguant qu’ils étaient illégaux et donc inutilisables en tant que preuves lors du procès. Un argumentaire qui n’a pas convaincu la Cour de cassation, qui a estimé que les enregistrements pouvaient être utilisés en novembre 2012.
Il faut dire que ceux-ci sont de bien meilleure qualité que dans l’affaire Cahuzac. Ils durent plus de 21 heures, citent nommément de nombreuses personnalités et apportent des éléments contextuels qui donnent des indices sur l’identité des protagonistes.
Dans le cas de l’enregistrement qui met en cause Jérôme Cahuzac, Jean-François Bonastre estime qu’il n’existe aucune technique permettant d’attester avec certitude que le ministre est bien celui qui s’exprime. Il juge d’ailleurs qu’il s’agit d’«un cas extrême où rien n’est faisable», soulignant que l’enregistrement est de mauvaise qualité et que son âge (il date de 2000) constitue «un très gros biais».
Jamal El Hassani
Mis à jour le 19/03/2013 à 16h41
















































Qu'est devenu le monde médiatique où des ragots deviennent l'affaire... que sont ces journaux qui ne rédigent leurs unes qu'en fonction de l'impact marketing... que sont ces interviews où la recherche de la petite phrase est devenue le seul but? Nous assistons à un suicide en direct, celui de la presse au nom de l'immédiateté,de la forme, du buzz, de la complaisance voyeuriste. Illustration par cet article qui fait croire d'abord qu'il y a une affaire.La justice est-elle saisie? Oui puisque Cahuzac a porté plainte.Qu'elle se prononce... en attendant ne commentez pas le comment et le pourquoi de commentaires et suppositions.
S'en prendre aux média, c'est traiter les symptômes plutôt que le mal!
Si je comprends bien, il n'y aurait aucune preuve.
C'est très commode ça!
On dédouane à tout va !
C'est bien français...Dans le monde anglosaxon,Cahuzac, soupçonné, aurait déjà démissionné.
J'ai toujours été persuadé - à tort, d'après ce que dit votre article - qu'une copie d'enregistrement sonore n'avait aucune valeur de preuve en droit. Et ce pour une raison simple : c'est un jeu d'enfant de trafiquer un enregistrement et de lui faire dire le contraire de ce qui a été enregistré en réalité. Je l'ai fait moi-même, malgré mes compétences limitées, pour des bandes sonores au théâtre. Sans parler des imitations de voix dont tous nos imitateurs font la démonstration chaque jour... Mais ce qui me sidère, du point de vue du droit, c'est qu'on considère désormais que c'est à l'innocent de démontrer son innocence, contrairement à tous les principes juridiques : la manipulation et la propagande ont encore de beaux jours devant elles !
Abonné à Mediapart, je souffre moi aussi de cette curée médiatique à laquelle se livre parfois ce journal qui a pourtant des côtés sympathiques.
Dès le début de cette affaire, j'ai affirmé dans plusieurs réponses que l'on ne pouvait pas accuser quelqu'un sans preuve parce qu'il est un homme public et, en l'espèce, un ministre d'un gouvernement contre lequel la presse semble s'acharner dans une situation extra difficultueuse, comme le font les manchettes de ce journal du Net et bien d'autres). Mais sans succès...
On assiste dans les colonnes réservés aux réponses à ces articles à une véritable curée, à un défoulement anormal de lecteurs abonnés qui parfois dépassent les limites de ce que l'on peut se permettre au nom de la liberté d'expression.
Je crois que c'est sans doute dans le caractère de Monsieur Plenel de jouer les "Zoro" de l'information et je pense qu'il a dû perdre un certain nombre d'amis (et lecteurs) à cause de cela. Depuis les fameuses affaires des écoutes téléphoniques sous la présidence de Monsieur Mitterand, il estime sans doute figurer dans le martyrologe médiatique.
Pour en revenir à ce que j'estime pour le moment une "non affaire", je crois Monsieur le Ministre Cahuzac innocent tout au moins jusqu'à ce qu'un éventuel jugement prouve le contraire. Une bande magnétique tirée d'un répondeur téléphonique, fait dix ans auparavant, qui aurait été conservée dans un coffre... Dans quel but ? pour nuire?
C'est du mauvais roman. Surtout quand on voit le passé administratif du témoin numéro un qui, même dans la presse d'aujourd'hui, se contredit souvent. Quant à l'affaire d'un compte en Suisse dans les années 80, laissez-moi rire... Il faudrait inculper une bonne partie des Français dans ce cas là, au sein de cette période appelée médiatiquement "les 30 glorieuses" et la peur créée en 1981 par l'arrivée de la gauche au pouvoir...
J'estime ce gouvernement bon dans ses différences d'opinion que la presse en général traite de "couacs" comme si - là encore - il fallait dans un gouvernement ne voir qu'une seule tête, n'entendre qu'une seule voix : où se trouverait la démocratie là dedans ? Celle que l'on connaît encore en Chine ou en Russie ?
Un peu de dignité quand même! La démocratie n'est pas parfaite, loin de là, mais pour autant que je sache c'est le système humain le moins mauvais, le moins contraignant, le moins injuste qui existe et a pu exister depuis que les hommes se sont réunis au cœur d'une cité, en 10.000 avant notre ère.
A nous de la protéger et de songer à une Europe moins injuste pour les plus faibles et plus égalitaire, dans laquelle ceux qui ont réussi paieraient "justement" le prix de leur réussite, en harmonie dans tous les pays qui constituent cette Europe d'aujourd'hui. Son Prix de la Paix n'était pas démérité mais il lui reste encore beaucoup à faire pour rendre réelle les idées de Monsieur Robert Schuman et ceux que l'on appelle les Pères de l'Europe.
Est ce qu'une personne de la rédaction de Slate a écouté l'enregistrement? À priori M. Bonastre a eu accès à cet enregistrement, oú, quand, comment, pourquoi? Je n'ai rien contre M. Cahuzac, il faisait un bon ministre mais si en effet on ne peut être catégorique sur l'identification d'une voix les experts de l'état on définit une ressemblance plutôt haute ou en tout cas qui permet le doute et plusieurs personnes l'ont identifié, des "ennemis" de Cahuzac? Mais en quoi ses proches seraient t'ils plus fiables? "Mauvaise qualité" ça veut dire quoi? Moi aussi Je pourrais blablater pendant des heures de l'enregistrement analogique sur support magnétique à bande, de la reconnaissance vocal, de la qualité téléphonique... mais la justice (supposée indépendante) avance, jusqu'à preuve du contraire M. Cahuzac est présumé innocent, on verra ce qu'il en ressort, peut être que Mediapart fait du zèle, peut etre que la justice fait du zèle, peut être que c'est un complot, j'espère que toute la lumière sera faite sur cette affaire mais ça m'a tout l'air d'être mal parti.
Je n'ai jamais aimé ce papier, je ne le trouve pas assez neutre, pas assez convaincant alors je vais en rajouter une petite couche. D'une part M. Bonastre appelle "à un moratoire total de l’utilisation de l’identification vocale devant les tribunaux." hors ici nous n'en sommes pas encore à ce stade. D'autre part il est bien dit que "Les comparaisons vocales n’offrent que des pistes de recherche, une orientation à l’enquête." On s’intéresse aux enregistrements sonores mais on pourrait avoir la même discussion sur la vidéo. Pour finir le son ce n'est "pas si simple", c'est un peu comme la météo, c'est "Une école d’humilité" http://www.slate.fr/life/69375/comment-il-peut-neiger-en-mars-quand-le-climat-se-rechauffe alors réchauffement climatique ou pas? Cahuzac coupable ou pas?
Bonjour,
Je souhaite préciser quelques points. Pas tous car cet article fait suite à un entretien téléphonique et reste forcément incomplet à ce niveau (la question mériterait un travail de fond menant à un dossier complet).
Mais il me semble important de préciser quelques éléments :
- je n'ai jamais écouté l'enregistrement en question. Je ne souhaite pas en effet prendre une position pour/contre mais émettre une opinion sur la faisabilité technique et scientifique, sur la qualité scientifique d'une approche.
- ce n'est pas moi, JF Bonastre, qui appelle à un moratoire mais un communiqué signé par les représentants nationaux et internationaux des scientifiques spécialistes du domaine.
- il est nécessaire de revenir sur la différence entre un témoignage, élément personnel, et une expertise scientifique. Une expertise SCIENTIFIQUE se doit de suivre à quelques règles, communément admise.
Voici quelques unes de ces règles :
1/ A minima, pour qu'une démarche soit reconnue comme SCIENTIFIQUE elle doit être définie, publiée. De manière à ce qu'une critique soit possible et que la méthode soit communément admise. De manière aussi à ce que l'expertise puisse être répétée, élément clé de la science.
2/ Une expertise scientifique REPOND à une question précise. Par exemple, demander si "M X a prononcé oui/non l'extrait Y" est scientifiquement très différent de la question "Qui, de M X ou de M Y a prononcé cet extrait ?".
3/ L'expert doit faire la preuve de ses compétences pour répondre à la question précise posée. Cela parce qu'être spécialiste d'un domaine général ne démontre pas la maitrise d'un élément particulier (savoir construire un avion de tourisme ne vous qualifie pas forcément pour le piloter, savoir piloter un avion de tourisme ne vous qualifie pas forcément pour piloter un avion de ligne)
Enfin, dans le communiqué présenté, je suis extrêmement surpris par la citation du rapport "d'expertise" (" Sur une échelle de -2 à +4, la puissance de l'indice, c'est à dire de notre comparaison phonétique et automatique se situe à +2. Autrement dit le résultat de notre analyse renforce l'hypothèse que Jérôme CAHUZAC est le locuteur inconnu.") :
* Je ne connais pas la question à laquelle la police scientifique répond.
* "la puissance de l'indice" ne veut rien dire. Science ?
* "+2...sur une échelle de -2 à 4" n'apporte AUCUNE information. De quoi parle t-on ?
* Enfin... "renforce l'hypothèse que Jérôme CAHUZAC est le locuteur inconnu.". Ce seul élément interpelle. Que veut dire "renforcer l'hypothèse" ? Scientifiquement, rien. Une expertise qui est une réponse à une question précise ne doit se baser QUE SUR LES ELEMENTS FOURNIS (ici, l'extrait d'enregistrement et un exemple de la voix du locuteur supposé). Par exemple, pensez vous que savoir que le locuteur inconnu est un homme renforce également cette hypothèse ? Savoir que l'extrait est en Français (i.e. sous entendant que le locuteur est de langue maternelle Française) renforce également cette hypothèse ?
Où est la science ? Quels sont les scientifiques interrogés pour répondre à une question scientifique ?
Cordialement,
JF Bonastre
Professeur à l'Université d'Avignon
Membre de l'Institut Universitaire de France
Président de l'International Speech Communication Association