Pourquoi tout le monde aime Tupac, du Kremlin aux rebelles africains

Un graffiti de Tupac à Lisbonne le 6 décembre 2007, REUTERS/Nacho Doce

Un graffiti de Tupac à Lisbonne le 6 décembre 2007, REUTERS/Nacho Doce

Le rappeur, pourtant associé à un endroit particulier (Compton, Californie) et à une tragiquement courte période d'activité, a un attrait curieusement universel.

Dans sa chronique du mardi 18 décembre dans le New York Times, Thomas L. Friedman révèle que Vladislav Sourkov, le vice-Premier ministre russe et stratège politique connu sous le nom du «Machiavel de Poutine», est en fait plutôt du genre Makaveli:

«Sourkov, qui fut décrit comme le Machiavel de Poutine, est impressionnant, et son plan pour stimuler l’innovation en Russie avait l’air sincère. Mais je n’ai pas pu résister au fait de souligner que les cultures innovantes ne font pas des choses comme mettre le groupe de punk Pussy Riot en prison pour deux ans pour avoir joué une "prière punk" dans une cathédrale. Cela envoie un mauvais signal à tous les libres-penseurs. Sourkov, qui a aussi une photo du rappeur américain Tupac Shakur derrière son bureau, contre-attaque. "Tupac Shakur est un génie, et le fait qu’il ait été emprisonné n’a interrompu ni son élan créatif, ni le développement innovant aux Etats-Unis." Pussy Riot n’est pas Tupac Shakur, a-t-il ajouté. "Etant un orthodoxe moi-même, je regrette vraiment ce qui arrive aux filles de Pussy Riot, mais leur situation n’a pas d’implication pour le développement de l’innovation en Russie."»

Sourkov est le deuxième grand conservateur culturel à dévoiler sa passion pour Tupac au cours des derniers jours, après le sénateur de Floride Marco Rubio, qui a déclaré à GQ que Killuminati est une de ses chansons préférées et qu'il regrette que le hip hop moderne ait «changé et soit devenu indissociable de la pop en général».

Une question de génération

Vous trouvez bizarre que ces deux hommes partagent une foi chrétienne fervente, des idées culturellement conservatrices et une passion pour le gangsta rap de la West Coast? Souvenez-vous que le Vatican a inclus Changes, le hit posthume du rappeur assassiné, dans sa playlist Myspace de 2009.

Certes, les conservateurs américains aiment toujours s’en prendre au hip hop de temps en temps (voyez la polémique qui a suivi l’invitation du rappeur Common, pourtant bien sage, à la Maison Blanche), mais j’imagine que cela va se dissiper avec l’avènement de politiques comme Rubio et Sourkov, qui ont tous les deux 40 ans et qui ont grandi en écoutant du rap. Même Vladminir Poutine est connu pour assister à une battle de rap de temps en temps.

Mais ce qui est intéressant avec Tupac en particulier, c’est qu’il plaît à la fois aux puissants de ce monde et aux plus marginalisés. Comme l’écrivait Sean Jacobs l’année dernière, le statut d’icône de Tupac chez les jeunes africains urbains a éclipsé des idoles plus anciennes comme Bob Marley. Jacob renvoie vers un rapport du Wilson Center de 2003 pour expliquer le succès persistant du rappeur:

«Un t-shirt populaire montre un Tupac (épelé «2Pac») alerte, avec le signe du dollar américain sur le col et son slogan le plus connu, "All Eyez on Me" ("Tous les yeux sur moi"), sur fond noir. En effet, “All Eyez on Me”. Des paroles de Tupac exprimant son aliénation, sa colère et sa conviction que sa quête de revanche est absolument justifiée aux sirènes de police en fond sonore de beaucoup de ses chansons en passant par la croyance qu’il n’a pas été vraiment assassiné et qu’il est toujours en vie (souvent réaffirmée par des graffitis "Tupac Lives"), tout chez lui évoque une image d’antihéros rebelle et fier, une inspiration pour beaucoup de jeunes Africains aliénés qui vivent dans des centres urbains.»

Le mystère Tupac

Tupac, que ses parents, membres des Black Panther, ont baptisé ainsi en hommage à un indigène péruvien devenu leader rebelle et héros populaire, a également été érigé en icône par des groupes rebelles au Congo, Libéria, Côte d’Ivoire et ailleurs. Les membres de la plus grande faction rebelle de la guerre civile de Sierra Leone, le Front populaire révolutionnaire, portaient souvent des t-shirt de Tupac et ont fait de ses paroles des devises. Comme le souligne le journaliste Paul Rogers, un combattant rebelle syrien a déclaré à un journaliste britannique pas plus tard qu’en 2011:

«Je n’écoute que du 2Pac avant de partir tirer sur les mecs de Kadhafi.»

En comparaison avec d’autres icônes mondiales comme Michael Jackson, Tupac est une personnalité très associée à une région géographique (la Californie, la ville de Compton, etc.) et à la période tragiquement courte pendant laquelle il a été en activité. C’est pourquoi il est assez surprenant que son attrait soit si universel, à tel point que tout le monde, du technologue politique du Kremlin au sénateur du Tea Party en passant par les rebelles africains, les chefs de gang d’Haïti et les adolescents de la campagne chinoise, trouve quelque chose à quoi s’identifier dans son travail.

Joshua Keating

Traduit par Grégoire Fleurot

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