Monde

Les Verts d'aujourd'hui peuvent-ils desserrer l'emprise de la nature sur l'écologisme?

Keith Kloor, mis à jour le 06.01.2013 à 9 h 43

Une branche, les Verts modernistes ou éco-pragmatiques, fait bouger les choses au niveau mondial.

Des pommes. REUTERS/Gil Cohen Magen.

Des pommes. REUTERS/Gil Cohen Magen.

En 2005, deux écologistes renégats essayèrent d'abattre le mouvement vert en plein jour. Dans un pamphlet radical, ils estimaient que cette idéologie était désormais aussi éculée qu'improductive. Qu'elle relevait d'une doctrine de beatniks et de chevelus, aussi ringarde que les lampes à lave, les jeans patte d'eph et Billy Jack.

Cette branche écologiste «sauvons la Terre», idéalisant le monde sauvage (la vraie nature) depuis des lustres, tout en voyant l'humanité comme un fléau planétaire, devait «mourir, pour laisser vivre quelque-chose de neuf» –tel était le propos de The Death of Environmentalism [«la mort de l'écologisme», PDF], écrit par Ted Nordhaus et Michael Shellenberger.

Dans les cercles verts, leur critique fit l'effet d'une bombe. Si certains écologistes encaissèrent parfaitement le choc, du côté de Carl Pope, président exécutif du Sierra Club, et qui suivait là la position de nombreux leaders du mouvement, l'humeur était à la rebuffade: «Cet article me déçoit et m'agace profondément», pouvait-on lire dans sa longue réplique.    

Néanmoins, pendant une courte période, la pertinence du projet «sauvez la planète» fut en débat chez certains environnementalistes. Mais nous étions en plein milieu du règne de George W. Bush, un temps où l'environnement était surtout considéré comme une citadelle assiégée.

Les soldats verts retournèrent fissa dans leurs tranchées, axant leur plan de bataille sur l'administration de l'époque pour qu'elle ne révoque pas des protections environnementales existantes. Ils n'avaient ni le temps ni le luxe de réfléchir à leurs propres errements. La chance de voir l'écologisme se renouveler semblait perdue...

De plus en plus d'autocritiques

Ou peut-être fallait-il simplement attendre que des graines plantées une décennie plus tôt atteignent leur pleine maturité, vu qu'aujourd'hui, dans la communauté écologiste, les auto-critiques se font de plus en plus véhémentes.

A la tête de la mutinerie, nous avons un groupe hétéroclite que j'appelle les Verts modernistes (pour d'autres, ces réfractaires relèvent de l'éco-pragmatisme). Il s'agit de personnes dont la réputation écolo est évidente, à l'instar de Mark Lynas, écrivain britannique primé et dont l'ouvrage The God Species [l'espèce divine] se fait le héraut de l'énergie nucléaire et des OGM, garants d'une planète viable et durable.

Nous avons aussi Emma Marris, auteur d'un livre salué par la critique, Rambunctious Garden: Saving Nature in a Post-Wild World [Tumulte au jardin: comment sauver la nature dans un monde post-sauvage]. Selon elle, «nous devons tempérer notre vision romantique d'une nature entièrement sauvage» et englober tous les petits fragments de nature désordonnés qui font notre quotidien –dans nos jardins, nos parcs et nos fermes.

Cette vision élargie de l'écologisme énerve les défenseurs traditionnels de l'environnement, qui estiment depuis longtemps que la meilleure nature est celle que l'on protège et qu'on laisse à son propre destin. Cet été, lors du Forum d'Aspen, Marris s'est attirée les foudres d'E.O. Wilson, éminent biologiste et défenseur de l'environnement, en mentionnant l'extension possible de notre définition de la nature, qui pourrait même inclure les espèces envahissantes. «Votre drapeau blanc, là, vous avez l'intention de le planter où?», lui demanda Wilson.  

Wilson est un éco-héros emblématique, célèbre pour sa défense éloquente de la biodiversité. En tant que tel, il symbolise la branche, longtemps dominante, de l'écologisme naturo-centrique. S'en prendre à des symboles (qu'il s'agisse de Mère Nature ou de ses sentinelles les plus réputées) n'est pas chose facile. Mais Marris et Lynas, parmi d'autres, ont permis une ambitieuse réévaluation des orthodoxies vertes; leurs idées séditieuses (et même hérétiques) s'emparent désormais de livres, de conférences, de blogs, d'ONG et de think tanks. Un écologisme nouveau et meilleur –oui, j'ose l'affirmer– est en train de voir le jour.

La fragilité de la nature a été surestimée

Un autre ténor du monde écolo, Peter Kareiva, directeur scientifique de The Nature Conservancy, vient, avec son franc-parler légendaire, de rejoindre les rangs des modernistes –il est désormais un écologiste dont la mission consiste à desserrer l'emprise de la nature sur le mouvement vert. 

Par exemple, en 2012, il a co-signé un article dans lequel on pouvait lire que «les écologistes et les défenseurs de l'environnement ont grossièrement surestimé la fragilité de la nature, en laissant fréquemment entendre que la moindre modification d'un écosystème signifie sa disparition». Cette croyance découle d'une vision très ancienne (que Marris conteste aussi avec vigueur) d'une nature vierge, à l'existence parfaitement isolée de celle des humains.

Mais c'est une construction fallacieuse, que des scientifiques et des universitaires discréditent depuis maintenant plusieurs décennies. Par ailleurs, selon un consensus scientifique grandissant, l'empreinte humaine contemporaine –nos villes, nos agglomérations, nos barrages, notre agriculture, nos gaz à effet de serre, etc.– aurait si massivement transformé la planète qu'elle aurait présidé à l'avènement d'une nouvelle ère géologique, l'anthropocène.   

Les Verts modernistes ne remettent pas en question le tumulte écologique lié à l'anthropocène. Mais selon eux, c'est ainsi que va le monde et il faudrait donc veiller à réconcilier les besoins des humains avec ceux de la nature. Pour ce faire, Kareiva conseille aux écologistes d'appréhender une «nouvelle vision de la planète, dans laquelle la nature –les forêts, les zones humides, diverses espèces et des écosystèmes anciens– coexistent avec une large variété de paysages façonnés par l'homme moderne».

Concilier l'homme et la nature

Une telle mutation intellectuelle est d'ores et déjà en marche. Par exemple, les écologistes sont de plus en plus nombreux à apprécier (et étudier) les diverses espèces vivant dans les villes et l'importance des services écosystémiques urbains, ce qui a donné naissance à l'écologie urbaine. Il y a cinquante ans, quand le mouvement écologiste contemporain voyait le jour, une telle discipline était tout bonnement impensable, tant les villes représentaient l'antithèse honnie du monde sauvage.

Une autre évolution d'envergure concerne la protection fédérale d'espèces en danger. Dès sa promulgation, en 1973, la loi américaine sur les espèces menacées (ESA) a opposé écologistes et propriétaires fonciers, dont les terres procurent souvent un habitat crucial aux espèces désignées comme fragiles ou en voie de disparition (ces scandales n'ont pas non plus épargné les terrains publics: la guerre de la chouette tachetée en est peut-être l'un des exemples les plus paradigmatiques). Depuis quasiment toute son histoire, l'ESA a entraîné de nombreux procès et  suscité beaucoup d'acrimonie.

Mais ces dernières années, des changements dans la philosophie et les actions fédérales ont permis une coopération grandissante entre les écologistes et les propriétaires terriens. Voici quelques mois, la FWS a annoncé un nouvel accord entre les fermiers et les propriétaires de ranches où, sur la base du «volontariat», ils s'engagent à des mesures qui améliorent l'habitat de diverses espèces. En retour, ils seront gratifiés d'aides financières redoublées et auront l'assurance de ne pas être pénalisés si jamais des espèces menacées viennent à s'aventurer sur leurs terres.

L'écologie se vend-elle au plus offrant?

Certains défenseurs de l'environnement ont acclamé l'initiative, qui suit de près un autre accord passé entre la FWS et plusieurs compagnies gazières et pétrolières du Texas et du Nouveau Mexique. Deux compromis relevant d'une tendance plus large qui voit, depuis une dizaine d'années, les agences fédérales et étatiques collaborer avec de nombreuses parties prenantes, dans le but d'élaborer des plans de sauvegarde environnementale innovants, à l'instar du pacte –tant salué– passé  en Arizona et qui équilibre développement économique et sauvegarde paysagère et écologique. Ici, des centaines de plantes et d'animaux vulnérables sont concernés. 

Que se passe-t-il donc? Une nouvelle génération de défenseurs de l'environnement a-t-elle dilué la signification de l'écologie? Ou pire, en passant des accords avec des industriels, est-elle en train de vendre la nature au plus offrant?

Les Verts modernistes se disent pragmatiques. Dans les colonnes du Scientific American, le biologiste marin Benjamin Halpern a décrit une nouvelle mesure de la santé des océans qui prend la pêche, les loisirs et d'autres usages humains des mers en ligne de compte. «Un tel pragmatisme nous pousse à admettre que les gens sont une part fondamentale de tous les écosystèmes qui constituent la Planète Terre, y compris ceux des mers», écrit-il. Il admet que cette perspective s’éloigne radicalement du cadre naturo-centrique qui dominait depuis longtemps la politique environnementale et ses arbitrages.

A l'instar de Kareiva, Halpern a connu la résistance farouche de ses pairs quant à sa vision étendue de la sauvegarde de l'environnement. Mais pour Halpern, il n'y a pas d'autre alternative.

«Pour que la sauvegarde et la gestion de l'environnement soient efficaces, nous devons modifier notre relation à la nature, arrêter d'essayer de la mettre sous cloche pour commencer à en tirer profit, en matière de ressources comme de loisirs, mais aussi de façon nécessairement durable. Nous devons réconcilier des objectifs purement écologistes avec toutes les valeurs que les individus assignent à la nature.»

L'anthropocène pèse lourd dans ce débat sur le futur de la défense de l'environnement et, plus globalement, de l'écologisme. Les modernistes comme les traditionalistes sont d'accord pour dire que les activités humaines, depuis la Révolution Industrielle, ont ravalé notre planète de fond en combles. Mais les deux camps divergent sur la signification de l'anthropocène, et la manière de l'interpréter.

La puissance des Verts traditionnalistes

Les Verts traditionnalistes sont bien représentés parmi les scientifiques de l'environnement, qui savent publier des articles de haute volée mettant en garde contre «la croissance de la population, la destruction massive des écosystèmes naturels et le changement climatique, capables de mener la Terre» vers un point de non retour. Ils rédigent des rapports au sein de prestigieuses sociétés des sciences, avertissant du caractère fini de notre planète et du risque de la saigner à blanc. D'autres organisent de fastueux symposiums internationaux où l'empreinte planétaire de sa civilisation assigne l'humanité au rang des accusés d'un tribunal imaginaire.

Le propos général étant: L'anthropocène est un incontestable désastre. Les humains sont des destructeurs de planète. Le temps joue contre nous.

A l'inverse, les Verts modernistes ne font pas dans le catastrophisme. L'avenir les rend même optimistes. Certains, comme le géographe Erle Ellis, font remarquer que «l'histoire de la civilisation humaine pourrait se caractériser par prospérité permise par la transgression des limites naturelles». Il propose dès lors de ne «pas voir l'anthropocène comme une crise, mais comme le début d'une nouvelle ère géologique mise en valeur par l'homme».

Une autre manière de voir l'anthropocène est celle proposée par Mark Lynas dans The God Species:

«Ce n'est plus la Nature qui dirige la Terre. C'est nous, nous sommes aux commandes. Ce qui advient, c'est nous qui le choisissons.»

De la même manière, les Verts ont un choix à faire sur l'avenir de leur mouvement. L'écologisme (notamment aux Etats-Unis) a été une force considérablement bénéfique depuis le premier Jour de la terre, en 1970. Les plantes, les animaux et leur habitat sont mieux protégés, l'air et l'eau sont plus propres, et les industries polluantes sont mieux contrôlées. Des gains aussi substantiels n'ont pas à être sacrifiés au nom du développement économique.

Mais d'un autre côté, les Verts devraient aussi reconnaître que leur «nature fait bien les choses» et leurs penchants technophobes sont à l'origine de tendances bien malheureuses, prouvant que l'écologisme du XXe siècle n'est pas adapté aux problèmes et aux besoin du XXIe siècle. Si les Verts modernistes réussissent à amadouer leurs pairs, alors l'écologisme pourra renaître et maintenir son rôle moteur dans la transformation du monde en un lieu plus viable, pour tous.

Keith Kloor

Traduit par Peggy Sastre

Keith Kloor
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