Pourquoi le monde s'en sortirait bien mieux s'il n'abritait plus le moindre tigre blanc

Tout ce qu'on vous a dit sur cette espèce exotique, royale et menacée d'extinction est faux.

White Tiger / Anderson Mancini via Flickr CC License by

- White Tiger / Anderson Mancini via Flickr CC License by -

Un tigre blanc est une créature stupéfiante. Les tigres sont déjà des animaux impressionnants, mais sans leur robe orange, ils deviennent d'énormes félins fantomatiques, tout droit sortis d'un rêve. Mais qu'importe leur apparence quasi magique, je reste persuadé que le monde s'en sortirait bien mieux s'il n'abritait plus le moindre tigre blanc.

Il ne reste, au mieux, que 4.000 tigres à l'état sauvage. Par contre, en captivité, ils sont peut-être des dizaines de milliers à travers le monde (il n'existe aucun recensement officiel). Il pourrait s'agir d'un argument de poids en faveur des zoos et des collections privées. Si les tigres arrivent à survivre et à se reproduire correctement en captivité, alors pourrait-on peut-être en réintroduire davantage dans la nature, quand leurs habitats seront sûrs.

Mais ce système ne fonctionne pas comme on le pense. En captivité, les tigres sont très souvent des hybrides de diverses sous-espèces tellement consanguines qu'ils ne seront jamais adaptés à une réintroduction dans la nature. Et aucun tigre n'est plus emblématique de ce problème que le tigre blanc.

Gène mutant et consanguinité

Récemment, j'ai demandé à mes amis de Facebook ce qu'ils avaient à dire sur les tigres blancs, sans se renseigner sur ces animaux. Pour certaines personnes très intelligentes, les tigres blancs étaient une variété de tigre de Sibérie, camouflé pour un climat enneigé. D'autres félicitaient les zoos propriétaires de tigres blancs pour leurs efforts en faveur de l'environnement, tout en se plaignant d'un retard dans la réintroduction de ces animaux dans la nature.

Sur mes 27 commentateurs, un seul savait que les tigres blancs ne sont pas une sous-espèce, mais le résultat d'un gène mutant sélectionné artificiellement par consanguinité, dans le but de créer des animaux excentriques et de divertir les humains. 

Ce niveau de désinformation n'a rien de surprenant. Depuis très longtemps, la plupart des établissements qui exposent des tigres blancs travestissent la vérité de leurs mutants. Le zoo de Cincinnati, par ailleurs institution fort respectable, présente ses tigres blancs comme une «espèce menacée!» Nulle part, que ce soit sur le site du zoo ou près des cages des félins, il n'est mentionné que cette espèce menacée est en réalité un hybride, écologiquement inutile, de souches bengalies et sibériennes, que le zoo élève lui-même en endogamie pour toucher un maximum de pognon.

Depuis plusieurs décennies, le zoo n'a pas cessé de faire se reproduire les animaux entre eux afin d'obtenir davantage de tigres blancs, et les vendre pour environ 60.000 dollars [45.500 euros] chacun. 

Le plus gros contrat du zoo de Cincinnati a été signé avec Siegfried & Roy. Au début des années 1980, le duo de magiciens de Las Vegas lui avait acheté trois tigres blancs (et s'en était procuré d'autres, d'origines diverses) pour débuter rapidement son propre programme d'élevage. En incluant les tigres blancs à leur show, Siegfried & Roy ont fait connaître cette race à des millions d'Américains. Ils appelaient ces félins les «tigres blancs royaux», donnant ainsi au public l'impression qu'il s'agissait d'une espèce menacée et qu'ils contribuaient à la protéger.

Leur célèbre spectacle s'est terminé en 2003, quand Roy Horn fut écharpé sur scène, devant une assistance horrifiée, par l'un de ses animaux. Aujourd'hui, Siegfried & Roy affirment toujours sur leur site que leur programme d'élevage était une initiative écologiste, visant à sauver «une espèce en voie de disparition».

Si les tigres blancs sont blancs, c'est qu'ils sont porteurs de deux copies d'un gène récessif extrêmement rare que l'on trouve chez les tigres du Bengale (le gène n'a jamais été détecté chez des tigres de Sibérie, et autres sous-espèces). Au début du XXème siècle, les tigres blancs étaient quasiment introuvables dans la nature. D'un autre côté, être une forme blanche dans l'habitat des tigres du Bengale –les zones tropicales d'Inde et d'Asie du Sud-Est– n'a rien de pertinent pour un prédateur qui a besoin de se camoufler.

Peu de chances de survie

Mais il y a d'autres soucis, plus subtils, qui vont avec la fourrure blanche et qui entravent la survie des tigres blancs dans la nature. Leur mutation (qui ne relève pas de l'albinisme – les tigres blancs produisent de la mélanine) peut être à l'origine de tares très graves. Les tigres blancs élevés en captivité ont tendance à avoir des cerveaux qui contrôlent mal leurs yeux et analysent difficilement les stimuli visuels. Les animaux souffrent souvent de strabisme, d'un ou des deux yeux, se heurtent aux objets et ont du mal à comprendre les relations spatiales quand ils sont jeunes.

Avec de tels handicaps, ces animaux ne feraient pas long feu dans la nature, et ce même si leur longévité en captivité est relativement longue. D'autres problèmes –des soucis rénaux, des pieds-bots et des tendons trop courts– sont provoqués pas l'extrême consanguinité que nécessite la conservation de ce gène récessif.

Dans les élevages de tigres blancs, tous les petits ne naissent pas de cette couleur. Les tigreaux, issus de longues lignées hybrides et consanguines, et souffrant d'un tas de problèmes de santé, ne sont pas bons à grand-chose, si ce n'est à divertir le chaland. Certains sont conservés dans l'espoir qu'ils soient porteurs du gène blanc, qu'ils pourraient alors transmettre à leur descendance. Carole Baskin, directrice du Big Cat Rescue, a récupéré plusieurs de ces rebuts d'élevages, y compris un tigre blanc né sans lèvre supérieure et qui louche.

Des monstres de foires

Dans les zoos, chaque tigre blanc occupe une place et profite d'un budget en nourriture et soins vétérinaires qui pourraient être alloués à des projets d'élevage légitimes, visant à protéger la diversité génétique de sous-espèces de tigres réellement menacées. Il reste moins de 700 tigres de Sumatra dans le monde entier, que ce soit en liberté ou en captivité. Les tigres de Sibérie ne dépassent pas les 1.000 individus, au mieux. La survie de ces deux espèces est en péril, à cause à la fois de la détérioration de leur habitat et de l'imminence d'un goulet d'étranglement génétique.

En collaboration avec des zoos, nous pourrions préserver la diversité génétique de ces deux espèces et les maintenir en captivité jusqu'à ce que les questions politiques qui menacent leur habitat soient résolues. Certains établissements, à l'instar du National Zoo de Washington, D.C., et du zoo du Minnesota, suivent aujourd'hui ce genre d'initiative, dans le cadre de projets plus généraux de sauvegarde des espèces. Mais chaque zoo qui réserve un enclos à un tigre blanc, tout en mentant sur ses motivations écologiques, est une place en plus pour un tigre authentiquement menacé.

En 2011, l'Association américaine des zoos et des aquariums a interdit à ses membres d'élever des panthères, des lions et des tigres blancs (PDF). Une telle interdiction empêchera les zoos les plus prestigieux d'élever des tigres blancs, et le zoo de Cincinnati a récemment cessé d'en vendre. Mais elle n'interdit pas aux établissements d'exposer ces animaux. Tant qu'il y aura de la demande, ces zoos trouveront d'autres sources pour acheter leur tigres blancs. En pendant ce temps, le blanchiment de ces animaux effectué par des institutions aussi renommées permettra de sauvegarder non seulement des revenus générés par un public berné, mais aussi un besoin de protection bidon d'une espèce faussement menacée. 

Pour reprendre les termes déjà anciens de William Conway, qui fut directeur de l'Association zoologique de New York, «les tigres blancs sont des monstres de foire. Exposer des veaux à deux têtes et des tigres blancs ne relève pas du rôle d'un zoo».

Un tigre blanc déjà né n'a pas son mot à dire, et ne peut s'excuser d'exister. L'humanité, par contre, a une responsabilité collective en ce qu'elle apprécie les veaux à deux têtes et les tigres blancs uniquement créés pour la divertir. Mais avons-nous réellement besoin de multiplier ce genre de désastres génétiques, qui accaparent des ressources dont pourraient profiter des espèces réellement menacées d'extinction? Aucun bon argument ne justifie la poursuite des programmes d'élevage de tigres blancs.

Les tigres blancs restants, nous pouvons choisir de les garder dans un état d'isolement confortable. Les tigres, à l'état naturel, sont des animaux solitaires (contrairement aux lions, qui sont des animaux sociaux vivant normalement en troupe).

Que ce soit en captivité ou dans la nature, ils n'ont pas besoin de la compagnie d'autres tigres pour vivre une existence heureuse. Nous pouvons choisir un futur où les tigres blancs disparaîtront de nos mémoires, un futur qui, espérons-le, permettra à des espèces réellement en danger de conserver une diversité génétique suffisante pour être réintroduites dans une nature capable de les accueillir.

Jackson Landers

Traduit par Peggy Sastre

 

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Publié le 05/02/2013
Mis à jour le 05/02/2013 à 9h35
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