Le cinéma français a fait sa guerre d'Algérie

Contrairement aux idées reçues, les réalisateurs ont tourné tôt des oeuvres de fiction et documentaires. Néanmoins, on peut se demander où sont les Apocalypse Now, le Full Metal Jacket ou même les Rambo français.

Alexandre Arcady dans «Avoir 20 ans dans les Aurès» © Felix Le Garrec

- Alexandre Arcady dans «Avoir 20 ans dans les Aurès» © Felix Le Garrec -

Une idée reçue, et largement partagée, veut que le cinéma français ait ignoré la guerre d’Algérie. Ce reproche se double généralement d’un parallèle peu flatteur avec le cinéma américain qui lui, aurait pris en charge un grand conflit à peine postérieur, la guerre du Vietnam.

Ce reproche est injuste et ce parallèle ne tient pas. Ce qui ne résout pas pour autant le problème, bien réel, des difficultés du cinéma français face à la question algérienne.

A propos du cinéma américain et du Vietnam, il faut rappeler qu'Hollywood n’a rien fait durant le conflit, à l’exception d’un seul film de propagande en faveur de l’US Army et de l’intervention, Les Bérets verts de John Wayne en 1968. S’y ajoute un documentaire indépendant, Vietnam année du cochon d’Emile de Antonio, également en 1968, à la diffusion confidentielle.

Les grands films américains consacrés à la guerre du Vietnam sont tous postérieurs de plusieurs années à la fin du conflit (1975), à commencer par Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino (1978) et Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979). La réelle prise en charge en images de leur guerre, y compris de manière critique, par les Américains, c’est la télévision qui l’a accomplie dans la temporalité de l’événement, au travers des infos, pas le cinéma.

Bien au contraire, il y a des Français avec des caméras très tôt en Algérie, pour faire du cinéma. Ces films-là ne seront pas vus, la censure bloquant systématiquement toutes ces réalisations, notamment celle du militant anticolonialiste René Vautier dont Une nation, l’Algérie, réalisé juste après le début de l’insurrection, est détruit, et L’Algérie en flammes resté invisible, tout comme sont rigoureusement interdits les documentaires de Yann et Olga Le Masson, de Cécile Decugis, de Guy Chalon, de Philippe Durand, et bien sûr Octobre à Paris de Jacques Panijel sur le massacre du 17 octobre à Paris, qui vient seulement d’être rendu accessible normalement, en salle et en DVD.

Début 1962, le jeune réalisateur américain installé en France James Blue tourne un film tout à fait français, et resté longtemps tout à fait invisible, l’admirable Les Oliviers de la justice, fiction inscrite dans la réalité de la Mitidja et de Bab-El-Oued aux dernières heures de présence coloniale française.

Jean-Luc Godard avait réalisé en 1961 Le Petit Soldat, réflexion complexe et douloureuse sur l’engagement se référant explicitement à la torture, film lui aussi interdit (après une interpellation à la chambre du député Jean-Marie Le Pen).


Le Petit Soldat 1963 par le-pere-de-colombe

Lui aussi hanté par la torture en Algérie, Muriel ou le temps d’un retour d’Alain Resnais est initié avant les Accords d’Evian, mais sort en 1963.

En 1961, Le Combat dans l’île d’Alain Cavalier se référait clairement à l’OAS et à ses menées terroristes; deux ans plus tard le cinéaste fait du conflit algérien le cadre explicite de L’Insoumis.

Dès l’indépendance, Marceline Loridan et Jean-Pierre Sergent tournent Algérie année zéro; la même année 1962, le conflit est très présent, hors champ, dans Le Joli Mai de Chris Marker et Pierre Lhomme comme dans Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda et Adieu Philippine de Jacques Rozier.

Ensuite, si nombre de films y feront allusion, il faudra attendre les années 1970 pour voir sortir Elise ou la vraie vie de Michel Drach (1970), Avoir 20 ans dans les Aurès de René Vautier (1972), récemment réédité, RAS d’Yves Boisset (1973), La Question de Laurent Heynemann (1976), La Terre au ventre de Tony Gatlif (1978), Les Sacrifiés d’Okacha Touita (1982), L’Honneur d’un capitaine de Pierre Schoendorffer (1982), Liberty Belle de Pascal Kané (1983), le sublime Liberté la nuit de Philippe Garrel (1984), Cher frangin de Gérard Mordillat (1989), le grand documentaire de Bertrand Tavernier et Patrick Rothman La Guerre sans nom en 1992, l’adaptation du roman de Philippe Labro Des feux mal éteints par Serge Moati (1994), Le Fusil de bois de Pierre Delerive (1995)...

Où est l'Apocalypse Now français?

Il est donc tout à fait inexact de dire que le cinéma français a ignoré la guerre d’Algérie, que ce soit pendant son déroulement ou ensuite.

Mais à ce constat, on peut bien sûr opposer la question: où est l’Apocalypse Now français? Où est le Voyage au bout de l’enfer? Où est le Full Metal Jacket? Où sont même les Rambo et les Platoon, les grandes fresques épiques qui fédèrent en masse les spectateurs (qui sont aussi des citoyens) devant une représentation transfigurée de l’histoire, représentation «mythique» mais qui, la plupart des titres américains cités en témoignent, n’a pas l’obligation d’être triomphante ni archi-simplificatrice.

La réponse à cette objection est double:

1. Les films américains en question ne sont pas des films sur le Vietnam, mais des films sur les Etats-Unis. Les Etats-Unis produisent en permanence un «grand récit» dont ils sont l’enjeu toujours relancé, matériau spectaculaire que désirent voir les spectateurs du monde entier.

Rien de tel pour la France (qui a éventuellement d’autres attraits) depuis bien longtemps. Les Américains ont utilisé le décor vietnamien pour parler seulement d’eux-mêmes, ils n’ont jamais filmé le Vietnam et les Vietnamiens, dont ils se contrefichent.

2. Côté français, les moins coupables de cette absence sont les cinéastes. Ils ont voulu filmer, parfois en prenant de grands risques, pendant et après la guerre. Ils auront eu contre eux trois adversaires plus ou moins solidaires entre eux.

Le premier a été la censure, implacable pendant les années de conflit, encore très active durant la décennie qui a suivi. Le deuxième, ce sont les producteurs, qui ont toujours eu peur des projets ambitieux sur ce sujet. Parmi beaucoup d’autres, André Téchiné pourtant alors au faîte de sa renommée et avec l’appui de la plus grande star française, Catherine Deneuve, en aura fait l’amère expérience en essayant durant des années de monter Terre brûlée, une fresque consacrée à cette période –on en trouvera l’écho lointain, indirect, dans ses beaux Roseaux sauvages. Le troisième c’est... le public, qui jamais n’a manifesté d’appétence pour voir des films consacrés au sujet.

Ce rejet traduit le rapport instable, confus, entre malaise et indifférence, qu’entretient la grande majorité de la population française avec cette période, et qui tient à la non prise en charge par le politique de ce qui fut une actualité (déniée et manipulée), une mémoire (meurtrie, éclatée, refoulée), et n’est toujours pas devenu de l’histoire.

La preuve avec deux films de Rachid Bouchareb, sortis à quatre ans d'intervalle. Indigènes a été un énorme succès avalisé y compris par l'Etat avec la réforme de la pension des anciens combattants, ce dont il parle est «entré dans l'histoire». A l'opposé, Hors la loi a été rejeté à peu près par tout le monde, ce fut un échec public et critique, plaçant les autorités dans l'embarras, déclenchent un activisme de l'extrême droite nostalgique de l'OAS auquel personne n'a répondu: le sujet du film reste trop brûlant et instable. L’abîme entre ses deux films est un exemple éclatant de notre rapport à l'histoire.

Jean-Michel Frodon

Devenez fan sur , suivez-nous sur
 
L'AUTEUR
Critique de cinéma, notamment pour Le Monde, écrivain, enseignant, Jean-Michel Frodon a dirigé Les Cahiers du Cinéma. Il anime Projection publique, le blog ciné de Slate. Le suivre sur Google+. Ses articles
TOPICS
PARTAGER
LISIBILITÉ > taille de la police
SLATE CONSEILLE
D'autres ont aimé »
Publié le 20/12/2012
Mis à jour le 20/12/2012 à 9h07
9 réactions