La fin des «jouets de fille» et des «jouets de garçon»

Les jouets non sexués finiront par prouver que filles et garçons ne sont pas si différents.

Extraits du catalogue suédois de Top Toys

- Extraits du catalogue suédois de Top Toys -

En cette période de fêtes, la police féministe suédoise est en train de prouver qu’à ses yeux, rien n’est sacré, pas même Noël. Non contente de prôner l’utilisation de pronoms neutres —«hen» au lieu de il et elle, ou de demander aux hommes de s'asseoir pour faire pipi— elle a persuadé l’équivalent du 60 Millions de consommateurs suédois (association de défense des consommateurs) de convaincre Top Toys, principal distributeur de jouets du pays, d’arrêter de publier des catalogues arborant des «stéréotypes périmés».

Ainsi, dans l’édition suédoise du catalogue Top Toys de noël 2012, c’est la fille qui a l’œil dans le viseur de la mitraillette géante Nerf tandis que le garçon caresse gentiment la joue d'une poupée [note de la traductrice: il semblerait plutôt lui prendre la température auriculaire, donc jouer au docteur] Sur une autre page, un garçon d’à peu près 8 ans tient au bout d’une laisse scintillante de faux loulous de Poméranie duveteux du genre de ceux habituellement baladés dans le sac à main de Paris Hilton. Tout ce que je peux dire de ce nouveau catalogue c’est merci seigneur pour les Suédois —et je le dis en sachant pertinemment ce que ce pauvre garçon a dû subir à l’école le jour où cette photo a été publiée.

Pourquoi suis-je prête à sacrifier ce petit garçon? Dans la bataille qui fait rage autour de la différence entre les sexes biologiques, où chaque camp cherche à prouver que certaines caractéristiques chez les filles ou les garçons sont innées ou acquises, les jouets sont pour l’instant ce qui se rapproche le plus d’une preuve concrète.

Les fausses preuves des voitures et des poupées

Au fil des années, les chercheurs ont montré à maintes reprises, dans plusieurs pays différents, que les petits garçons et les petites filles ont tendance à se diriger vers des jouets différents lorsqu’on leur laisse le choix —disons vers les voitures pour les garçons et les poupées pour les filles. Pour des parents qui ont vu de leurs propres yeux des petits garçons s’endormir entourés de camions et des fillettes qui n’acceptent de faire la sieste que revêtues de leur robe de princesse, ces recherches sont des preuves irréfutables que filles et garçons ne sont pas faits pareils au départ.

En réalité, il s’agit là de fausses preuves, ou en tout cas qui induisent vraiment en erreur, puisque l’enfance est pratiquement la seule phase de la vie où les différences entre les genres se fait jour de manière aussi évidente. Il est par conséquent utile que les Suédois nous rappellent à quel point les enfants se moquent de nous. Les tout-petits, comme le savent tous ceux qui en ont un, sont des créatures rigides, premier degré et absolument indignes de confiance. Ils sont également résolus à cet âge à définir leur identité de façon très sommaire.

La plupart des mères de garçons, par exemple, ont vécu ce moment où leur enfant s’est réveillé un matin transformé en [le très conservateur animateur de radio] Rush Limbaugh, faisant des déclarations grandiloquentes sur ce qui se fait et ce qui ne se fait pas selon que l’on est une fille ou un garçon. Prendre ça pour argent comptant revient à les voir piquer un bonbon à l’épicerie du coin et à en déduire qu’une vie de délinquant les attend.

Détruire et reconstruire la maison de Barbie

Et cela nous inciterait aussi à oublier les recherches tout aussi solides et convaincantes sur la «menace du stéréotype» —cette idée que rappeler aux femmes, même de façon très détournée, le cliché selon lequel les hommes sont meilleurs qu’elles en mathématiques, nuit à leurs performances.

Voilà l’explication de mon grand enthousiasme à l’idée que les jouets mélangeant les genres commencent à faire leur apparition ailleurs qu’en Suède. Cette semaine, Mattel a dévoilé la ligne Mega Bloks Barbie, qui incite les petites filles à se livrer à ce que leurs frères faisaient avant pour les embêter: détruire et reconstruire la maison de Barbie.

Le succès-surprise de Lego cette saison est un kit de construction appelé «Friends», destiné aux filles. D’accord, les couleurs sont pastel et les personnages —Mia, Olivia et Stephanie— ont davantage de courbes que les bonhommes en Lego habituels. Mais les phrases imprimées sur les boîtes et en ligne mettent en avant l’esprit pratique et bricoleur, comme «Au travail» ou «Résolvons ce problème».

Le magasin Costco vend une «boîte de jeu police et pompiers» qui ressemble étrangement à une maison de poupées, avec des cuisines, des salles de bains, des canapés et des fauteuils confortables, le tout dans des couleurs primaires. D’autres maisons de poupées populaires cette saison envoient le message de «oserai-je le dire, l'indépendance de la femme» écrit l'anthropologue Lisa Wade, en se débarrassant du schéma «hétéronormatif» mari-femme-enfants, présentant à la place, par exemple, plusieurs Barbie et un seul Ken.

Les jouets rattrapent les normes sexuelles

Il y a quelques semaines, McKenna Pope, adolescente de 13 ans vivant près de Rhode Island, indignée qu’Hasbro ne propose son four Easy Bake que dans des tons rose et violets très féminins, a lancé une pétition contre le fabriquant de jouets. En effet, lorsqu’elle a voulu acheter un four pour son petit frère de 4 ans qui en avait commandé un à noël, elle s’est rendue compte qu’il n’aimerait pas l’aspect du jouet. Sa pétition a obtenu plus de 30.000 signatures en une semaine.

Dans la vidéo qu'elle a réalisée pour Change.org, on voit son petit frère Gavyn mélanger de la pâte à cookies dans la cuisine. Elle lui demande pourquoi il n’y a pas de garçons dans les publicités, et il répond «c’est les filles qui font la cuisine», ce qui la rend enragée. L’emballage, fulmine-t-elle, transmet le message que «Les hommes ne cuisinent pas. Ils travaillent».

Tout américain de mon âge voyant ce tableau a aussitôt une des chansons de l’album Free to be You and Me dans la tête. Certes, même enfants, nous savions que tous les William de notre entourage ne voulaient pas forcément qu’on leur offre une poupée. Mais il se trouve que le monde a changé de façon spectaculaire depuis les années 1970.

Les jouets neutres aujourd’hui ne défient pas tant les normes sexuelles qu’ils ne les rattrapent. Seules les filles cuisinent? Avez-vous jamais entendu parler de Bobby Flay, d’Anthony Bourdain ou de David Chang? Le New York Times publie depuis trois ans une série entièrement écrite par un père qui cuisine avec son fils. Et une foule de nouvelles sitcoms montrent des hommes qui ont remplacé la cravate par le porte-bébé.

De même, les filles qui bricolent ont envahi la Toile, ce qui semble cohérent à une époque où largement plus de femmes que d'hommes célibataires accèdent pour la première fois à la propriété.

La contre-attaque «naturelle»

L’afflux de jouets neutres en cette période festive a provoqué le retour de bâton habituel. Dans son article publié dans The Atlantic, Christina Hoff Sommers livre la meilleure des contre-attaques. Les jouets non-sexués ne fonctionnent pas, avance-t-elle, parce que filles et garçons n’ont pas «les mêmes intérêts, tendances naturelles ou besoins.» Elle nous rappelle qu’à l’époque où Hasbro a essayé de vendre une maison de poupées pour garçons, ceux-ci passaient généralement leur temps à catapulter un landau depuis le toit.

Elle cite le psychologue du développement David Geary qui affirme que «l’une des différences les plus grandes et les plus persistantes entre les sexes sont les préférences des enfants en termes de jeux». Et elle nous rappelle la fameuse étude sur les singes verts, où les femelles préféraient jouer avec des casseroles tandis que les mâles favorisaient les balles et les petites voitures. «Il semble peu probable que les singes aient été endoctrinés par les stéréotypes d’un catalogue Top-Toy», écrit-elle. «Il y a autre chose

Sommers a largement raison en ce qui concerne les recherches. La préférence pour certains jouets chez les petits enfants est l’une des différences entre les sexes les plus tenaces que l’on ait jamais constatées. Elle a été retrouvée par des chercheurs en Afrique, au Japon, au Mexique, en Inde, en Suisse et dans toutes les classes sociales.

Une étude bien connue en Suède —eh oui—a trouvé que 97% des garçons étaient plus susceptibles que les filles de passer leur temps à jouer avec des voitures, des ballons ou des armes, ce qui, comme le souligne Lise Eliot dans Pink Brain, Blue Brain, est une donnée bien plus significative que n’importe quelle différence cognitive ou de personnalité trouvée entre les sexes.

Des préférences universelles mais pas enracinées

Mais qu’est-ce que cela signifie vraiment, et quelles conclusions peut-on en tirer? Pour commencer, ces préférences pour certains jouets sont peut-être universelles, mais elles ne sont pas si profondément enracinées que cela. Dans l’étude sur les singes verts, par exemple, les mâles ont peut-être préféré les voitures par rapport aux femelles, mais c’est un chien en peluche qui a eu leur préférence absolue.

Et les femelles ont privilégié les casseroles, mais la poupée ne venait qu’en troisième position (et comme le signale Rebecca Jordan Young dans Brainstorm: The Flaws in the Science of Sex Difference, en quoi est-ce parlant qu’elles aient aimé les casseroles? Les singes verts ne savent pas faire la cuisine, elles avaient peut-être juste envie de taper sur la tête d’un autre singe avec).

Une autre étude suédoise bien connue, basée sur l'observation, montre que les filles victimes d'hyperplasie congénitale des surrénales, anomalie hormonale qui les pousse à se comporter davantage comme des garçons, préfèrent de fait les jouets de garçons plus que les autres groupes de filles. Mais les jouets les plus populaires chez les deux cohortes de filles sont les Lincoln Logs [équivalent des Kapla], une nouveauté en Suède. Et le deuxième jouet préféré des deux groupes, un garage pourvu de quatre voitures.

La diversification coûte cher aux garçons

Singes mis à part, il est possible que les préférences en termes de jouets soient tout autant une conséquence de la pression des pairs que de différences innées. Au milieu de la maternelle à peu près, les goûts des filles commencent s’ouvrir et elles se mettent à tester une foule de jouets différents tandis que les garçons s’accrochent fermement à leurs jouets de garçons, souligne Eliot.

Une explication logique pour cela est que la diversification coûte plus cher aux garçons. Personne ne s’étonne qu’une fille joue au basket ou aux voitures de course; c’est même sûrement considéré comme assez cool. Mais un garçon jouant à la poupée panique presque tout autant les parents d’aujourd’hui que ceux de 1970. Une étude classique de l’université de SUNY Binghamton sur la pression exercée par les pairs montre par exemple que les garçons sont deux fois plus susceptibles d’éviter d’explorer des jouets typiquement féminins en présence d’un autre enfant.

Hors de Suède, les nouvelles sortes de jouets populaires permettent aux enfants de s’exprimer un peu plus ouvertement sans qu’on leur colle des stéréotypes sexués sous le nez (bien que la ligne de Lego «Friends» soit à dominante rose et que le set de construction Barbie mette l’accent sur le fait que les filles peuvent aussi le «décorer.») Les recherches les plus intéressantes montrent par exemple que quand les garçons jouent à la bagarre, ils ne sont pas simplement agressifs mais développent des talents de socialisation et de négociation primordiaux.

Et les filles, quand elles se cachent dans le coin des poupées, ne sont pas mignonnes et dociles mais s’entraînent à se dominer les unes les autres et à démarrer des conflits. Un jeu de construction Barbie ou une maison de poupées de pompiers reconnaît qu’à la fois les filles et les garçons peuvent vouloir exprimer plusieurs facettes de leur personnalité—ils peuvent avoir envie tour à tour de tout casser et de jouer au papa et à la maman.

Dans son article de l’Atlantic, Sommers cite un expert expliquant que ces catalogues suédois vont disparaître quand les parents se rendront compte que leurs enfants ne veulent pas jouer avec ces jouets. C’est peut-être vrai, mais il est tout aussi vrai qu’il n’y a pas si longtemps, les filles ne voulaient pas de chaussures de foot à noël —et que votre mari ne se mettait jamais aux fourneaux pour le repas du réveillon.

Hanna Rosin

Traduit par Bérengère Viennot

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Publié le 24/12/2012
Mis à jour le 24/12/2012 à 12h35
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