Le sociétalisme, maladie sénile du socialisme

Grâce au mariage pour tous et au droit de vote des étrangers, la gauche brandit l’exigence d’égalité qu’elle a tant de mal à traduire dans l’ordre économique. Mais cela ne séduit pas toute la gauche...

Manifestation pour le mariage pour tous, à Paris le 16 décembre 2012. REUTERS/Julien Muguet

- Manifestation pour le mariage pour tous, à Paris le 16 décembre 2012. REUTERS/Julien Muguet -

En 1920, dans un méchant petit livre, Lénine accusait le «gauchisme» d’être «la maladie infantile du communisme». On peut se demander aujourd’hui si le «sociétalisme» –c’est-à-dire la focalisation du changement social sur les réformes de société– n’est pas la maladie sénile d’un socialisme épuisé. Le leader bolchevik reprochait aux communistes enragés leur purisme révolutionnaire, gage d’inefficacité. Dans un genre très différent, les socialistes français pêchent eux aussi par évitement du réel. Impuissant à changer l’ordre des choses, ils sont tentés de se raccrocher à des totems symboliques.

Mariage homosexuel, droit de vote des étrangers: c’est là que ça pousse, que ça pétitionne, que ça manifeste. On sera certes guère surpris que le peuple de gauche ne descende pas dans la rue pour soutenir le «crédit d'impôt compétitivité et emploi» (CICE) et la hausse de la TVA qui lui est accolée.

Le PS a choisi d’entériner le virage économique du pouvoir sans débat et en ravalant ses doutes. En une sorte de compensation, il se veut en pointe sur les «questions de société». Pur produit de la «gauche sociétale» dont SOS Racisme fut l’une de réalisations les plus abouties, Harlem Désir milite ouvertement pour que la loi sur «le mariage pour tous» aille le plus loin possible. Le premier secrétaire du PS s’est ainsi prononcé en faveur de la procréation médicale assistée (PMA) également défendue par Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale.

Sur l’ouverture du droit de vote pour les élections locales aux étrangers, le PS aiguillonne un exécutif plus que réservé. 77 députés socialistes ont lancé un appel, en septembre, pour que la cinquantième proposition du candidat Hollande ne soit pas remise aux calendes grecques. Le 11 décembre, c’est tout le groupe socialiste à l’Assemblée qui a demandé que le processus de réforme soit engagé malgré les obstacles constitutionnels. La pression n’est pas près de retomber.

Le sens de l’histoire

On aurait tort de réduire cet activisme sociétal à une simple manœuvre de diversion dans un contexte économique et social déplorable. Le succès de la manifestation du 16 décembre en faveur du «mariage pour tous» montre que la gauche a un impérieux besoin de ces batailles. «Nous marchons dans le bon sens de l'histoire», proclamait significativement une pancarte. En cette époque cruelle où les acquis sociaux sont menacés les uns après les autres, il est réconfortant de pouvoir se dire parfois que l’on ne rame pas à contre-courant...

Grâce à ces chevaux de bataille, la gauche peut aussi et surtout brandir l’exigence d’égalité qu’elle a tant de mal à traduire dans l’ordre économique. C’est bien au nom de l’égalité qu’elle revendique «le mariage pour tous» ou encore «le droit de vote pour tous». Ce faisant, elle se greffe sur la passion égalitaire d’autant plus vive en France qu’elle s’est toujours accompagnée d’une surprenante tolérance envers les inégalités réelles.

Posée abstraitement, l’aspiration égalitaire n’est pourtant pas sans poser problème. «L’égalité des droits» entre les couples, vis-à-vis des enfants, doit-elle aller jusqu’à l’adoption, la PMA ou même la GPA (gestation pour autrui)? Au nom de quoi s’arrêter à l’une de ces étapes si l’on s’en remet à un raisonnement principiel ? Pierre Bergé a fait scandale en défendant la GPA avec cette froide appréciation: «Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l'usine, quelle différence?»

On touche ici la dimension utilitaire et individualiste qui s’attache à ces «droits nouveaux», ce qui n’aurait pas surpris outre mesure Alexis de Tocqueville. Pour moderne qu’elle soit assurément, la «gauche sociétale» n’est pas aussi ancrée à gauche qu’elle ne se l’imagine elle-même. Ou alors, on a le plus grand mal à comprendre pourquoi, par exemple, les conservateurs britanniques s’apprêtent à légaliser tranquillement le mariage homosexuel.

L’ombre de Zapatero

Orthodoxie économique et réformisme sociétal: la recette a été appliquée dans un pays européen, l’Espagne de José Luis Rodriguez Zapatero. Le marché du travail y a été libéralisé tandis que le mariage homosexuel était reconnu dans ce pays catholique. Résultat: le PSOE a perdu le pouvoir, en 2011, au profit de la droite. «Le grand risque, pour François Hollande, est de finir comme l'ancien chef du gouvernement socialiste espagnol», avertit le politologue Laurent Bouvet.

Le président de la République semble néanmoins conscient du piège. Chacun aura remarqué que le «sociétalisme» n’est pas sa tasse de thé. C’est plus par obligation idéologique que par conviction personnelle qu’il a inclus le mariage homosexuel et le droit de vote des étrangers dans son programme électoral. Hollande a trahi ses sentiments en évoquant une «liberté de conscience» des maires à propos du «mariage pour tous». Il mesure également à quel point l’ouverture du droit de vote aux étrangers diviserait gravement le pays.

Car l’opinion est très partagée sur l’opportunité de ces réformes. Une majorité de Français se déclare en faveur du mariage homosexuel mais contre l’adoption pourtant prévue par le texte gouvernemental. L’hostilité à ces changements est particulièrement répandue dans l’électorat âgé et certaines couches populaires. Le droit de vote des étrangers n’est pas plus consensuel, loin s’en faut. En outre, les Français sont parfaitement conscients du rôle objectif que jouent ces débats dans le contexte actuel. «Devant l'aggravation de la situation sociale, avec une hausse du chômage souvent mentionnée, le mariage homosexuel est souvent cité comme un dérivatif inutile ou en tout cas sans urgence», constate Jean-Luc Parodi à partir de des réactions des sondés.

Sur tous ces sujets, les socialistes sont d’ailleurs eux-mêmes divisés. Manuel Valls a osé observer que le droit de vote des étrangers n’était «pas une revendication forte». Jean-Christophe Cambadélis, concurrent malheureux d’Harlem Désir, met en garde contre la PMA qui ne questionnerait pas moins que «le genre humain».

Dans une lettre ouverte au chef de l’Etat, une douzaine de députés socialistes proches de la «gauche populaire» lui demandent de «remettre l'agenda économique et social en tête des priorités de l'action gouvernementale». S'il a le vent en poupe, le «sociétalisme» n’a pas encore totalement conquis le PS.

Eric Dupin             

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L'AUTEUR
Journaliste et essayiste. Dernier ouvrage paru: La Victoire empoisonnée (Seuil). Ses articles
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Publié le 19/12/2012
Mis à jour le 21/12/2012 à 10h02
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