Monde

Abu Eisheh: «Le meilleur protecteur du peuple israélien, c'est le peuple palestinien»

Jacques Benillouche, mis à jour le 18.12.2012 à 16 h 15

Un entretien avec le Docteur Abu Eisheh, proche de Mahmoud Abbas, professeur de droit à l’université Al-Qods et membre du Fatah.

Manifestation de soutien à Abbas, le 25 novembre à Ramallah. REUTERS/Mohamad Torokman

Manifestation de soutien à Abbas, le 25 novembre à Ramallah. REUTERS/Mohamad Torokman

Professeur de droit à l'université arabe de Jérusalem al-Qods, conseiller municipal de Hébron, président de l’association d’échanges culturels Hébron-France, le Docteur Abu Eisheh est un proche de Mahmoud Abbas. Il a rencontré Slate à Jérusalem.

Que penser de la déclaration de Khaled Mechaal, prononcée le 8 décembre à Gaza, selon laquelle «la Palestine, de la mer Méditerranée au fleuve Jourdain, du nord au sud, est notre terre et notre nation, dont on ne peut céder ni un pouce ni une partie. Nous ne pouvons pas reconnaître de légitimité à l'occupation de la Palestine ni à Israël»? Faut-il craindre une troisième Intifada? Quel est le rôle du Qatar? Comment imaginer la cohabitation entre Palestiniens et Israéliens en Cisjordanie?

Entretien.

Slate: Vous êtes proche du Président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas qui a obtenu un franc succès à l’ONU avec le statut d'Etat observateur accordé à la Palestine. Vous êtes bien placé pour juger qui du Président de l'Autorité palestinienne ou du chef du Hamas Khaled Mechaal peut devenir le nouveau leader d'un peuple palestinien réunifié. Et d'abord, quelle est la prochaine étape pour Mahmoud Abbas?

Abu Eisheh «Il va être plus présent sur la scène internationale pour obtenir notre adhésion aux organisations internationales qui nous donnent une tribune plus large et qui pourraient faire une pression plus forte sur Israël pour l’amener à respecter le droit international.»

La déclaration de Khaled Mechaal à Gaza qui rejette de fait l'existence d'Israël nous ramène à plusieurs années en arrière, on avait dit pourtant qu’il s’était modéré depuis son départ de Syrie et son installation au Qatar. Comment comprenez-vous cette déclaration?

«Il a déclaré beaucoup de choses. D’abord il a parlé de la Cisjordanie et ensuite il s’est enflammé et a parlé de la Palestine historique. Khaled Mechaal n’est pas aussi charismatique que Yasser Arafat, loin de là. Mais il manie bien la parole et il est actuellement soutenu plus qu’auparavant. Mechaal fait partie du mouvement des Frères musulmans. Tout est lié aux évènements de ces derniers temps: la guerre entre Gaza et Israël, l’arrivée au pouvoir de Morsi en Egypte et le retour plus transparent de l’Iran en Irak. Tous ces évènements poussent Mechaal à se voir à la tête de l’OLP. D’ailleurs, pendant son discours, il se montrait comme le chef de tout le peuple palestinien et cela est inquiétant. Je crois que le peuple palestinien serait perdant et Israël aussi si le courant religieux l’emportait.»

Ne pensez-vous pas que cette stratégie du Hamas pourrait nuire à la position du président Abbas et aux relations avec les Israéliens et surtout les Américains?

«Ce qui nuit à la position d’Abbas, c’est d’abord la position d’Israël qui n’a rien lâché et qui n’a fait aucun geste positif. En fait, le seul succès d’Abbas est sur la scène internationale. Sur le terrain, il est clair qu’Israël poursuit la colonisation qui représente un fait fondamental négatif. En effet, lorsque les Palestiniens proposent un Etat dans les territoires occupés en 1967, il faut dire que cela ne dépasse pas 6.000 kms². La poursuite de la colonisation veut dire que l’on nous laisse moins d’espace notamment dans la vallée du Jourdain et même aux alentours des villes. En ce qui concerne ma ville de Hébron, nous disposons d’un stade pour 200.000 habitants alors qu’en 1967, jusqu’à l’occupation israélienne, nous en avions cinq pour 50.000 habitants. Il faut comprendre que tout ce qui touche aux citoyens dans la vie de tous les jours influe sur le processus politique. Sur le terrain, on vit une crise économique grave. Les salaires des fonctionnaires ne sont pas versés et tout régresse pour les autres citoyens de la Cisjordanie. Israël étouffe l’autorité palestinienne et les citoyens.»

«Une troisième Intifada serait contre tout ce qui est le pouvoir»

Les observateurs annoncent depuis longtemps que la place de Mahmoud Abbas est à prendre, cela explique-t-il la surenchère à laquelle nous assistons aujourd’hui? C’est à celui qui se montrera le plus nationaliste pour capter l’attention de la population palestinienne?

«C’est en fait que celui qui obtiendra le plus réussira. Pendant que l’Autorité ne peut empêcher la destruction des maisons partout dans la vallée du Jourdain, Gaza devient moderne et bénéficie, peut-être pas de la justice sociale, mais d’une bonne sécurité tout en n’ayant pas de colons comme nous. Les habitants de Cisjordanie sont presque jaloux de ceux de Gaza où tout semble aller bien. Ils ont même obtenu une victoire contre Israël pendant la dernière guerre. Le Hamas a au moins connu une victoire alors que le Fatah n’a connu que des échecs politiques quant au processus de paix.»

Mahmoud Abbas, ou le Fatah, n’a-t-il pas intérêt à prendre de court le Hamas en lançant une initiative originale comme celle de s’asseoir demain à la table des négociations pour mettre au pied du mur les israéliens et par conséquent le Hamas.

«Les dirigeants palestiniens, sans exception, sont très déçus parce que beaucoup d’accords n’ont pas été respectés ou n’ont pas été mis en œuvre par le gouvernement israélien, la feuille de route par exemple. Venez visiter les territoires occupés où la vie économique est misérable alors que paradoxalement l’économie prospère en Israël. Aucun dirigeant palestinien ne fait plus confiance au gouvernement israélien pour s’asseoir à la table des négociations.»

Des bruits circulent en Israël selon lesquels les Palestiniens envisagent une troisième intifada. Pensez-vous que la stratégie sera payante et ne risque pas d’envenimer les relations déjà tendues?

«Je crois qu’une Intifada n’est pas envisageable; elle ne se planifie pas. D’ailleurs les deux intifadas que nous avons connues n’avaient pas été planifiées. Une anecdote d’ailleurs: des soldats israéliens ont chargé un policier palestinien qui a riposté en entraînant la foule à le soutenir. Les soldats ont usé de bombes lacrymogènes comme s’il s’agissait d’un début d’Intifada mais l’Autorité palestinienne a joué l’apaisement en empêchant la foule de manifester contre les soldats israéliens. Il est vrai que les jeunes en particulier font pression à la fois contre Israël et contre l’Autorité palestinienne mais pour des raisons beaucoup plus économiques et de dignité que pour des raisons politiques car ils ne trouvent pas de travail et n’ont pas de perspective d’avenir. Si une intifada a lieu, elle ne sera pas contre Israël mais contre tout ce qui est le pouvoir. C’est aussi vrai que le terrain est propice à des manifestations car les gens souffrent dans leur vie quotidienne.»

Donc vous ne pensez pas que les dirigeants pousseront la population à une Intifada. Si elle a lieu, ce serait contre l’avis de l’Autorité palestinienne?

«Si une intifada a lieu, c’est le peuple qui l’aura voulu.»

«La politique du Qatar a toujours été néfaste aux Palestiniens»

Le Qatar donnait l’impression d’adopter une attitude pragmatique vis-à-vis d’Israël, or le Premier ministre du Qatar a appelé les pays arabes à revoir leur plan de paix au Proche-Orient, d'inspiration saoudienne, qui proposait à Israël une normalisation des relations, en échange d'un retrait israélien des territoires occupés en 1967. Le Qatar semble donc en rupture avec l’Arabie saoudite...

«La politique du Qatar a toujours été néfaste aux Palestiniens. C’est une politique de soutien variable. Le Qatar a de très bons rapports avec les Américains et avec les Israéliens et tout le monde a du mal à comprendre la politique du Qatar. Les Qataris se présentent comme s’ils étaient le Nasser des années 1950 mais ils commettent des gaffes, plutôt des fautes, en ne respectant pas les droits de l’homme.»

Mais ils sont les inspirateurs de Khaled Mechaal; ils le financent et l’hébergent. Ils l’ont poussé à modérer son attitude. Or la nouvelle attitude de Mechaal est ambigüe au point de tout faire capoter...

«Vous n’êtes pas le seul à avoir du mal à comprendre, car moi aussi j’ai du mal à comprendre. Mais je crois que les Qataris veulent absorber les Palestiniens en favorisant les régimes religieux. La laïcité n’est pas leur première préoccupation et le paradoxe est que ces régimes religieux ont les faveurs des Américains, directement ou indirectement.»

Vous qui êtes un dirigeant du Fatah, comment voyez-vous l’avenir des relations entre Fatah et Hamas et avec Khaled Mechaal qui prend de plus en plus d’importance d’autant plus qu’en face, à part Mahmoud Abbas, on ne voit pas une personne charismatique émerger du clan du Fatah?

«Tout d’abord, je ne suis pas un dirigeant du Fatah, je n’en suis qu’un simple membre mais depuis très longtemps. Cela peut arriver qu’un dirigeant émerge un jour car c’est en pratiquant le pouvoir qu’il peut montrer ses capacités cachées. Il est clair que Mechaal a une grande ambition; il parle et se comporte comme s’il était en route pour être le prochain président du peuple palestinien. Mais il a déclaré qu’il gardera l’OLP comme seul représentant du peuple à condition qu’il y ait des réformes. Il s’agit de savoir si le Hamas est prêt à organiser des élections libres; ce sera la preuve qu’il désire une vraie réconciliation. Le problème des relations entre Gaza et l’Egypte est entier. Il est acquis à présent que Gaza est devenu une principauté dans la sphère du régime égyptien actuel. En tout état de cause l’Egypte s’est portée garante de l’application des accords conclus entre le gouvernement israélien et Hamas à la suite de la dernière attaque israélienne contre Gaza.»

Avez-vous de bonnes relations avec Morsi?

«Nous sommes obligés d’avoir une relation aussi bonne que possible mais on sait qu’il ne porte pas dans son cœur l’OLP telle qu’elle est car trop laïque alors qu’il a les Frères musulmans derrière lui. Il faut savoir aussi qu’au Hamas il n’y a pas que Mechaal qui veut devenir président du Hamas et du peuple palestinien; il y a d’autres dirigeants à Gaza comme Haniyeh ou Al-Zahar qui peuvent gêner un processus de réconciliation.»

Pensez-vous que la réconciliation est lointaine?

«Je n'en sais vraiment rien; je sais que tous les Palestiniens souhaitent la réconciliation, mais il y a des limites. Tout dépend de ce que le Hamas veut avoir. Ce n’est pas possible s’il veut devenir à lui seul l’OLP. Il doit se mettre en règle avec un Etat démocratique et accepter les élections tout en aidant Mahmoud Abbas à avoir un meilleur soutien international.»

«Aucun dirigeant palestinien ne négociera sur d'autre base que les frontières de 1967»

Justement, Mahmoud Abbas n’aurait-il pas intérêt à provoquer les conditions d’une négociation avec Israël en apportant des propositions originales et sérieuses pour mettre au pied du mur Benjamin Netanyahou?

«Je crois que les Israéliens et les Etats-Unis aux yeux des Palestiniens et du monde arabe sont déjà mis au pied du mur parce qu’on a eu des négociations stériles pendant de longues années et l’on ne fait plus confiance aux Israéliens en raison des problèmes économiques et de la poursuite de la colonisation et j’emploie à bon escient ce mot de colonisation qui est un cancer pour la paix.»

Les observateurs politiques étrangers constatent qu’il n’y a pas de projet palestinien sous forme de plan concret et écrit pour démarrer la négociation.

«Nous avons toujours dit que notre référence est le droit international qui a été fait par l’occident et nous demandons l’arbitrage international. Or le gouvernement israélien déteste ce mot de droit international. Par ailleurs les Palestiniens ont la blessure des accords d’Oslo qui ont plutôt conduit à des affrontements. Nous avions cinq ans pour préparer nos institutions étatiques mais il n’y a jamais eu de gel de la colonisation, ce qui est en contradiction avec les accords d’Oslo et qui a rendu impossible la poursuite du processus de paix qui avait bien commencé en 1994-95.»

Que pensez-vous de la proposition de Naftali Benett leader du grand parti national religieux sioniste qui prône l’annexion de la zone C à Israël avec la possibilité pour les 48.000 arabes qui y vivent de devenir Israéliens et la création d’un Etat palestinien dans les zones A et B réunies?

«C’est une solution irréelle et ridicule car la vallée du Jourdain incluse dans la zone C est le grenier de la Cisjordanie, c’est la zone la plus agricole de la Palestine et il restera alors peu d’espace pour notre Etat. Cette proposition ne mérite pas qu’on s’y attarde. Ne cherchons pas autre chose que l’application du droit international.»

«Louer les terres de ces colonies pendant 30 ou 40 ans»

C’est quoi le droit international pour vous?

«Ce sont les frontières de 1967. Aucun dirigeant palestinien ne négociera sur une autre base.»

Et que ferez-vous des grandes implantations comme Ariel, Maale-Adoumim ou Goush-Etsion et des 350.000 habitants juifs de Cisjordanie?

«Nous avons eu, Israéliens et Palestiniens, beaucoup d’imagination. Ainsi il a été proposé de louer les terres de ces colonies pendant trente ou quarante ans pendant lesquels nous atteindrons une période de stabilité et de confiance pour envisager la cohabitation. Les Israéliens auront un jour la possibilité de choisir de rester chez nous en tant que citoyens palestiniens ou étrangers ou bien de retourner en Israël, après tout le Fatah revendiquait dans sa charte un état laïc et démocratique à égalité de droits et de devoirs pour les juifs, chrétiens et musulmans. Par ailleurs, lorsqu’Israël a annexé Jérusalem-Est, il n’a pas annexé les Palestiniens qui pouvaient rester Jordaniens, ou prendre la nationalité israélienne. Et pourquoi dans quelques années, les colons ne demanderaient pas la nationalité palestinienne puisque nous serons un pays laïc et démocratique?»

La déclaration de Mechaal n’est pas pour vous une fin de non-recevoir. Êtes-vous donc raisonnablement optimiste sur la suite des évènements?           

«Je ne suis pas trop optimiste à terme, mais je me dis que les Israéliens et les Palestiniens n’ont pas d’autre choix que de faire la paix. Les Israéliens doivent comprendre que les meilleurs protecteurs du peuple israélien et de la sécurité d’Israël, c'est le peuple palestinien. La paix avec les Palestiniens tirerait le tapis sous les pieds de tous ceux qui font de la surenchère, en Iran ou ailleurs.»

Propos recueillis par Jacques Benillouche

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (231 articles)
Journaliste
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