Monde

L'Amérique latine, la région la plus meurtrière du monde

Moisés Naím, mis à jour le 18.12.2012 à 9 h 40

Aux Etats-Unis, les tueries comme celle de Newtown soulèvent au moins l'indignation. Mais dans la région la plus meurtrière du monde, l'Amérique latine, la population s'est résignée à vivre avec le crime.

Des partisans du contrôle des armes à feu manifestent après la tuerie du Connecticut, le 14 décembre - Larry Downing / Reuters

Des partisans du contrôle des armes à feu manifestent après la tuerie du Connecticut, le 14 décembre - Larry Downing / Reuters

C'est toujours la même chose. Quelque part aux Etats-Unis, un homme souffrant de problèmes psychologiques et fortement armé massacre un groupe d’innocents. Lors de la dernière tuerie, 20 enfants et 6 adultes ont trouvé la mort. S’en suivent émotion, indignation et débat acharné sur la nécessité de limiter l’accès aux armes à feu. Et puis plus rien. Jusqu’à ce qu’un nouveau massacre se produise. L’espoir, c’est que cette fois ce soit différent et que l’indignation rende les réformes possibles. La seule bonne nouvelle, c’est qu’au moins la société n’a pas perdu sa capacité d’indignation.

Ce n’est pas le cas dans la région du monde la plus meurtrière: l’Amérique latine. Là, la majorité des populations paraît s’être résignée à vivre avec le crime. Trop de gens, trop de dirigeants ont perdu la capacité d’imaginer une réalité où le meurtre ne ferait pas partie de la vie quotidienne. Ainsi, 42% des crimes ont lieu en Amérique latine où ne vit que 8% de l’humanité. Le taux d’homicide aux Etats-Unis est 5 fois plus bas que le taux moyen en Amérique latine.

Cette année, la guerre en Afghanistan a coûté la vie à 3.238 personnes. C’est approximativement le nombre d’assassinats qui ont lieu au Brésil chaque mois... oui tous les mois. Le conflit armé entre Palestiniens et Israéliens du mois dernier a fait à peu près le même nombre de morts qu'un week end «chaud» à Caracas au Venezuela.

Partout dans le monde le taux d'homicides a baissé, sauf en Amérique latine

La probabilité d’être assassiné en marchant dans une rue de Bagdad est inférieure à celle de mourir dans une rue du Guatemala. Dans le monde, le taux d’homicide a diminué ou n’a pas augmenté. En revanche, en Amérique latine, il connait une croissance rapide. Le Salvador, le Guatemala et le Honduras ont les taux les plus élevés des 5 continents. Et les crimes abondent dans les autres pays de la région. En 2011, 112 personnes ont été tuées au Brésil chaque jour, et 71 au Mexique...

Comment expliquer cette propension au meurtre en Amérique latine? Les raisons avancées par les experts sont nombreuses et variées. Mais également insatisfaisantes. La pauvreté est une cause souvent invoquée. Si c’est le cas, la Chine devrait connaître plus de meurtres que le Brésil. D’autres en attribuent l’origine à la démocratie et au fait que les régimes autoritaires peuvent réprimer les crimes en toute impunité. Mais l’Inde, la plus grande démocratie du monde, et aussi un des pays les plus pauvres, a un taux d’homicide comparativement plus bas que les démocraties pauvres d’Amérique latine.

La consommation et le trafic de drogues sont également cités comme motifs du taux d’homicide élevé en Amérique latine. Mais aucun pays ne consomme plus de drogues que les Etats-Unis. Et s’il s’agit de trafic de drogue, le Maroc est à l’Europe ce que le Mexique est aux Etats-Unis: un pays pauvre qui vend de la drogue à son voisin riche. Mais le taux d’homicide du Maroc est inférieur à celui du Mexique.

Cela ne signifie pas que la drogue, la pauvreté, l’inefficacité et la corruption des institutions telles que la police, le système judiciaire et le système carcéral ne sont pas des facteurs importants. Les études récentes montrent aussi que les inégalités sociales, l’accès facile aux armes, l’alcool, l’existence de gangs, l’insuffisance des prisons et des forces de police par rapport à la population, font aussi partie des explications.

Le meilleur vœu en 2013 pour l’Amérique latine est qu’elle décide de mettre fin à sa coexistence pacifique avec le crime. Ce n’est pas nécessaire pour vivre bien. Et peut-être faire quelque chose pour mieux comprendre ce qui se passe et lancer une initiative majeure pour réduire le taux d’homicide. Il n’y a pas de priorité plus urgente ni plus complexe et difficile. Ce n’est pas un objectif seulement pour les gouvernements et les hommes politiques. L’Eglise, les syndicats et les employeurs, les écoles et les universités, les médias, les chanteurs et les artistes, les mères et les jeunes, enfin un ensemble de secteurs, d’institutions et de groupes aussi large que possible pourraient être mobilisés pour essayer de réduire (d’un tiers? de moitié?) le nombre d’homicides dans les (trois? cinq?) prochaines années. Peut-être est-ce un espoir naïf. Mais ce serait plus naïf de ne rien faire du tout.

Bonnes fêtes malgré tout. Et à l’année prochaine.

Moisés Naím

Traduit par Claire Blandin

Moisés Naím
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Editorialiste
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