France

Social: une «insurrection» qui fait pschitt!

Denis Monneuse, mis à jour le 16.06.2009 à 13 h 02

Les médias adorent la dramatisation de la violence sociale au point de la fantasmer.

Un chauffeur de taxi auxerrois, sachant que je travaille dans le domaine des relations sociales, m'interrogea début mai en ces termes: «Il y a quelque chose que je ne comprends pas. J'entends tous les jours dans les médias qu'il y a des grèves et des conflits sociaux violents partout. Pourtant, je vois ici dans l'Yonne qu'il y a pas mal de plans de licenciement ou d'entreprises qui vont mettre la clé sous la porte sans que ça crée de fortes tensions. Alors faut-il croire ce que je vois à la télévision ou ce que je vois dans ma région?»

Cette question est révélatrice des excès entendus de tous les côtés il y a encore quelques semaines sur la multiplication et la radicalisation des conflits sociaux. De la bulle financière on était passé à la bulle insurrectionnelle. Nous avons vécu un bel emballement médiatique, c'est-à-dire une «bouffée de folie passagère». L'effet de halo a joué à plein, l'aveuglement fut général. On ne pensait plus qu'à ça, on ne voyait plus que ça. C'est ainsi que les chaînes de télévision ont envoyé une équipe de cameramen là où l'an dernier auraient été écrites seulement trois lignes dans le journal local. Or plus on en parlait, plus on avait l'impression que la contestation était partout. Plus on en parlait, plus on banalisait et légitimait en quelque sorte les actions violentes sporadiques rencontrées çà et là. Bref, l'inflation médiatique était auto-entretenue.

A ce jeu-là, la palme revint sans conteste au Nouvel Observateur qui réussit à titrer il y a quelques semaines son numéro «L'insurrection française». Pour une insurrection, avouons qu'elle est restée fort discrète ! Rassurons les bourgeois : ils peuvent encore dormir tranquille !

Cette mal-information (comme on parle de mal bouffe) n'est pas sans faire penser à la couverture des émeutes dans les banlieues à l'automne 2005 par CNN qui donnait l'impression que la France était en pleine guerre civile. Depuis mi-mai pourtant, les médias sont globalement passés à d'autres sujets. L'insurrection sociale fait moins parler d'elle, sans doute parce que Mai 2009 fut loin, très loin, d'être Mai 68. Les manifestations syndicales du 26 mai et du 13 juin par exemple ont fait un bide. Les séquestrations semblent avoir disparu. L'insurrection sociale a donc fait pschitt!

Comment a-t-on pu en arriver à une telle bulle médiatique? A qui profite ces moments de dramatisation à outrance? Tout d'abord, aux médias. Les belles images font toujours vendre. Or la crise en elle-même, comme bien des sujets économiques, est difficile à illustrer au-delà des graphiques qui coupent l'appétit et l'attention de la ménagère de moins de cinquante ans assise devant son journal télévisé. A défaut de pouvoir proposer des images de la baisse de la consommation et de l'augmentation du chômage, les conflits sociaux sont de bons clients: leurs images sont parfois spectaculaires et souvent attrayantes. Le must, c'est de filmer une séquestration ou un saccage en direct.

Parler de la violence sociale permet également de jouer sur les passions, les peurs, les fantasmes, à l'image de la vague d'insécurité relatée par les médias lors de la campagne électorale des élections présidentielles de 2002 et de la figure du plombier polonais en 2005 avant le référendum sur la constitution européenne. Ce sont des sujets efficaces pour captiver lecteurs, auditeurs et téléspectateurs. C'est ainsi que les «Conti» sont devenus en l'espace de quelques jours des intermittents du spectacle d'un conte moderne de la vidéosphère, pour parler comme Régis Debray. En effet, la télé-réalité n'est jamais aussi fascinante que lorsqu'elle se joue avec de vrais gens, en direct et sous nos yeux.

Les collectifs de salariés en colère, c'est-à-dire les acteurs de la mise en scène, se réjouissent eux aussi de la médiatisation de leur affaire. Se retrouver sous les feux de la rampe n'est pas nécessairement déplaisant et se révèle généralement fort efficace lors de la négociation des indemnités de licenciement: le rapport de force se déplace. 50 000 euros en plus des obligations légales pour les salariés de Caterpillar, avouez que c'est pas mal.

Le phénomène n'est pas nouveau: les organisateurs de manifestations savent bien que ce n'est pas tant le nombre de personnes battant le pavé qui compte que le sens de la créativité des défilants et la capacité à se démarquer. Le marketing social est devenu un élément clé du dialogue social. Le syndicat Sud, habile en la matière, est ainsi largement surreprésenté dans les médias par rapport aux résultats obtenus aux élections prud'homales de décembre dernier. Mais les organisations syndicales plus installées profitèrent également de la situation. Cela leur permis de faire monter la pression sur le gouvernement et de montrer leur vivacité à l'ensemble des salariés, tout en rappelant leur utilité en tant que canalisateurs de la colère. Bref, qui cracherait sur un coup de projecteur et de la publicité gratuite?

L'extrême gauche n'est jamais en reste. Elle n'en demandait pas tant pour se faire mousser. Le facteur Besancenot est plus célèbre et tout aussi remuant que le facteur Jacques Tati. Dès lors, le rêve du Grand soir paraît moins édulcoré. Certains prennent leurs désirs pour la réalité et voient déjà un grand mouvement en marche, enterrant un peu vite le monde d'hier. D'autres, plus prudents, espèrent que la dramatisation du climat social donnera des ailes à la contestation, qu'à force de parler de risques d'embrasement les anticipations se révèleront auto-réalisatrices.

Plus globalement, les opposants politiques de tout bord au pouvoir exécutif actuel se frottèrent les mains tant et si bien qu'on pourrait se demander si, à défaut d'allumer la mèche, ils ne prétendirent pas eux-mêmes influencer les comités de lutte en soufflant sur les braises. Il est surprenant de voir des hommes politiques apparemment responsables espérer en sourdine un pourrissement de la situation. Le troisième tour social promis à Nicolas Sarkozy lors des élections présidentielles n'a pas (encore ?) pris, mais reste dans toutes les têtes. A défaut de rivaliser dans les sondages ou dans les urnes par une alternative politique crédible, les anti-sarkozystes voient midi à leur porte en fantasmant des risques révolutionnaires ou des manifestations de rue à même de déstabiliser le pouvoir. Quand Dominique de Villepin, l'homme du CPE, donne des leçons de dialogue social, une chose est sûre: le rire ne craint pas la crise.

La droite gouvernementale, quant à elle, tira aussi ses marrons du feu. Le Figaro vit ainsi des manipulations de l'extrême gauche un peu partout et certains intellectuels n'hésitèrent pas à brandir la menace du chiffon rouge. En cas de conflits sociaux, les esprits critiques et les déclinologues s'en donnent à cœur joie pour dénoncer cette spécificité française, cet atavisme protestataire du peuple gaulois sans toujours chercher pour autant à comprendre ses racines et les raisons de sa persistance. Les grincheux, ravis de remettre leurs thèses au goût du jour, en retrouvent presque le sourire. C'est dire! En outre, cette dramatisation des tensions sociales ne fut pas pour déplaire au président de la République lui-même, qui peut ainsi voir en Olivier Besancenot son premier opposant, et saper pour un moment encore la renaissance du PS de ses cendres.

Les «observateurs», eux non plus, ne sont pas allés se plaindre de la dramatisation. Les universitaires spécialistes du sujet n'ont jamais eu un tel accès à la scène médiatique pour diffuser leurs idées au grand public. De plus, les événements actuels leur donnent du grain à moudre pour les années qui viennent. Les consultants en relations sociales, pour leur part, surfent sur la crise à l'image des croque-morts se réjouissant des catastrophes naturelles: c'est bon pour le business. Etre des «profiteurs de guerre» à bon compte, c'est-à-dire sans trop mettre à mal son éthique personnelle,  permet de conjurer la baisse du chiffre d'affaires des cabinets de conseil grâce à des prestations de conseil et des journées de formation sur les risques sociaux destinées aux managers et aux responsables de ressources humaines. C'est ainsi qu'on a découvert également l'existence de coachs anti-séquestration. Vive l'imagination !

Qui sont alors les grands perdants de l'affaire ? Qui ressort victime de la bulle médiatique? Le MEDEF? Peut-être, mais pas tant que ça. D'une part, parce que son image dernièrement n'était pas suffisamment haute pour disposer d'une importante marge de crédit à perdre. D'autre part, parce que la maladie apporte toujours son lot de bénéfices secondaires. Autrement dit, il y a un certain plaisir plus ou moins inconscient des dirigeants à se plaindre du peu de cas réservé au patronat français et à tirer la sonnette d'alarme. Enfin, du côté de l'UIMM, mais pas seulement, les quelques Iznogoud qui rêvent de prendre la place de Laurence Parisot en 2010 ne sortent pas leur mouchoir pour reconnaître que celle-ci a perdu la bataille de la communication dans les médias.

On ne peut pas affirmer non plus que le spectacle s'est joué sur le dos du public. Nous aimons nous plaindre et nous faire peur? Critiquer la France d'en haut, dénoncer les grands patrons et la trahison des élites, rêver à la fois d'un coup de pied dans la fourmilière et d'une victoire de David contre Goliath ? Nous en avons eu pour notre argent. Comme on disait naguère: une bonne guerre ne nous ferait pas de mal. Alors une révolte sociale, pourquoi pas ? D'un côté, les ex-soixante-huitards ne seraient pas tous opposés à un bis repetita; de l'autre, certains jeunes aimeraient bien connaître ça. On peut les comprendre : avouez que c'est une perspective plus divertissante que le chômage.

A l'aune de ce rapide tour d'horizon, la surdramatisation des tensions sociales était un succès couru d'avance: elle déchaîne les passions, comble de nombreux intérêts et laisse place aux fantasmes. Tout le monde est satisfait : c'est un jeu gagnant-gagnant. Ah si, j'allais oublier, il y eut peut-être un perdant: le réel; une victime collatérale: la vérité. Mais ce qui est bien avec cette dernière, c'est qu'on peut se nourrir sur la bête. La vérité est flexible, malléable, corvéable, jetable à merci. On peut la tordre dans tous les sens. Elle, elle ne bat pas le pavé, elle ne se plaint pas, elle ne radicalise pas. Pour le dire en un mot, elle n'a pas séquestré les médias.

L'insurrection sociale a donc fait pschitt. Mais le répit médiatique sera de courte durée. La dramatisation reviendra sûrement dès le mois de septembre: nombreux prédiront une rentrée chaude pour le pouvoir exécutif alors qu'il y a peu de chances pour qu'elle le soit.

Denis Monneuse

Crédit Photo: Saccages à Strasbourg lors du sommet de l'OTAN   Reuters

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