Par Jacques Attali. Fluidité, fraternité, francophonie, fédéralisme: 4 F pour fixer un cap pour la France

Un aéroport, en 2010. REUTERS/David Moir

Un aéroport, en 2010. REUTERS/David Moir

Quatre ambitions qui se nourrissent l’une l’autre, et fournissent une façon très claire de définir les priorités d’un pays.

Dans ce monde troublé, où chacun a besoin d’un cap, la France est, plus que beaucoup d’autres pays, en mal d’elle-même. Qu’est-elle? Une nation en déclin? Une province d’Europe? Que veut-elle devenir? Un musée? Une grande puissance? Quel projet social se fixe-t-elle? Un pays solidaire? Un regroupement d’individualistes?

Malgré les élections récentes, le pays ne semble pas avoir encore clairement fixé son cap. Personne ne restera, s’il peut en partir, dans un pays où les décisions sont erratiques, où la fiscalité change au gré du vent, où les ministres peuvent défendre publiquement des positions totalement contradictoires, et où les priorités ne sont exprimées qu’au hasard des crises. Personne ne viendra investir dans un pays qui n’a pas de vision claire de ce qu’il veut devenir et qui ne fait rien pour être lisible du reste du monde.

Il est donc essentiel de fixer au plus vite un cap clair. De définir une grille de lecture stable, et de s’y tenir. Elle doit être simple. Lisible. Sans ambiguïté.

Je propose de la définir autour de quatre ambitions, qu’on peut résumer en quatre mots, commençant tous par la même lettre, «F». Quatre ambitions qui se nourrissent l’une l’autre, et fournissent une façon très claire de définir les priorités d’un pays. Les voici, sans hiérarchie particulière.

Fluidité. La société française doit privilégier la mobilité sociale et combattre les rentes. Elle doit encourager les innovations, en particulier celles qui facilitent la fluidité, telles celles qui sont liés au numérique, à l’éducation, à la santé, aux transports, au logement. Elle doit faciliter la flexibilité du travail.

Fraternité. Pour que la fluidité soit acceptable, et que les innovations soient accueillies de façon positive, il faut assurer la solidarité, fiscale et sociale, culturelle et politique, entre les divers groupes sociaux. Cela passe en particulier par un accompagnement et une formation de grande ampleur de tous les chômeurs et de tous les travailleurs menacés de perdre leur emploi.

Francophonie. 220 millions de personnes dans le monde utilisent aujourd’hui le français comme langue maternelle. Elles seront 700 millions dans 35 ans, si nous réussissons à maintenir notre présence culturelle, en particulier en Afrique. C’est la seule langue dont le nombre de locuteurs va ainsi tripler. Cela constitue un formidable atout économique, au moment où le numérique ouvrira de plus en plus d’opportunités de travail, de formation, de distraction à distance. Cela exige d’investir massivement dans la culture, l’éducation, l’attraction des étudiants étrangers, la défense de la francophonie, qui doit devenir un puissant rassemblement culturel, politique et économique.

Fédéralisme européen. L’Eurozone ne peut rester au milieu du gué. Si elle ne se donne pas les moyens de renforcer son intégration démocratique, elle explosera parce qu’il deviendra intolérable pour les peuples de laisser des autorités technocratiques décider de tout, et le Parlement allemand devenir le juge ultime des plans de rigueur des autres pays de la zone. Le Parlement européen, dans sa version limitée aux parlementaires de l’Eurozone, se déclarera un jour assemblée constituante. La France doit s’y préparer, et penser comment y défendre ses intérêts. Le Fédéralisme européen est une des dimensions de la défense de la souveraineté française.

Ces quatre ambitions sont parfaitement compatibles. Elles se renforcent même réciproquement.

J’entends d’avance ceux qui les critiqueront. Qu’ils en proposent donc d’autres. Tenant en quatre mots au plus. Le pays a tout à gagner à un tel débat.

Jacques Attali

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