Tuerie du Connecticut: le récit de la veillée déchirante de Newtown

Les habitants de Newtown se sont réunis dans l'Eglise St Rose de Lima pour une veillée de prières - REUTERS/Andrew Gombert/Pool

Les habitants de Newtown se sont réunis dans l'Eglise St Rose de Lima pour une veillée de prières - REUTERS/Andrew Gombert/Pool

Au soir de la fusillade, les habitants se sont rassemblés à Newtown pour une veillée de prières chargée d'émotion

NEWTOWN, CONNECTICUT – A Sandy Hook, à quelques pas de son école élémentaire, le caviste a recouvert le panneau qui lui sert normalement à promouvoir ses bières par un carton blanc. «Dites une prière», peut-on y lire –voilà le genre de soirée qui s'annonce sur Newton. Le matin, 26 personnes ont été tuées dans une école, abattues par un tireur solitaire qui s'est ensuite donné la mort. Il est désormais 19h, la route qui mène à l'école est bloquée et les médias sont là pour assister au deuil d'un village.

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Ce soir, les églises du coin sont nombreuses à organiser des veillées de prière. Quand j'arrive à l'église catholique de Sainte Rose de Lima, les bancs sont déjà pleins et la foule dégorge des pelouses. Les journalistes et leurs équipes techniques forment une barricade devant la porte principale. En essayant tant bien que mal de filmer ce qui se passe à l'intérieur, ils barrent l'accès à ceux qui sont venus se recueillir. «Je suis parti de chez moi à 18h30, je pensais arriver trop en avance; ben je me suis visiblement gouré», me dit un homme qui sort de sa voiture, le regard médusé vers cette scène surréaliste.

Une vingtaine de prêtres et d'enfants de chœur se regroupent devant la porte principale: la veillée va bientôt commencer. Je fais le tour de l'église et j'arrive à me faufiler par une petite porte. Un gorille à oreillette se précipite sur un curé qui enfile en hâte ses habits de messe: «Peut-on utiliser cette porte pour faire sortir le gouverneur?», lui demande-t-il, indiquant l'étroit couloir où nous nous tenons tous les trois. «Je ne sais pas», lui répond le prêtre, «c'est la première fois que je me rends dans cette église».

«L'image que vous donnez vaut bien plus que 1000 mots»

Sur les marches de l'autel et comme tout le monde ce soir, le Gouverneur Dannel Malloy tente de trouver du sens dans cette tragédie. «C'est une épreuve qu'il faut réussir à comprendre», déclare-t-il, «Nous devrons nous en relever, et nous aurons à en répondre». Une fois son discours terminé, c'est le Sénateur Richard Blumenthal qui s'empare du micro et se présente. «On dit souvent qu'une image vaut 1000 mots. Mais ce soir, l'image que vous donnez vaut...bien plus que 1000 mots».

Pendant les allocutions des politiques, les gens continuent à frapper à la porte de derrière et à s’amasser à l'intérieur. «Vous ne pouvez pas rentrer, ils sont déjà quatre rangs à s'empiler contre les murs», conseille un gars à un nouvel arrivé. Mais le flot humain continue –de très jeunes enfants en blazers et cravates, des un peu plus vieux en sweat-shirts des Newtown Nighthawks, des adultes qui viennent directement du travail, des personnes âgées avec leurs croix et leurs médailles –jusqu'à ce que plus personne ne puisse rentrer, même avec la meilleure volonté du monde. La messe débute par un chant, «N'ayez pas peur», et c'est comme si, dans toute l'Amérique et à ce moment précis, aucun groupe n'avait davantage besoin d'un tel message que les centaines de gens rassemblés dans cette église.

Un sermon simple et sincère, avec même une pointe d'humour

Là-dessus, la cérémonie est parfaite, avec des lectures de l’Épître de Paul et du Livre des Révélations –le passage où le bien triomphe du mal et où la Mort et les Enfers sont précipités dans un océan de feu. Le sermon est simple et sincère, avec quelques pointes d'humour fugitives. «Nous avons aujourd'hui 20 nouveaux saints, 20 nouveaux anges», déclare le prêtre. «Pour les adultes, je ne sais pas». Les gens éclatent de rire, mais cela ne dure pas; un flot de larmes submerge l'assemblée quand le prêtre déroule les événements de la journée et mentionne certaines des questions absurdes posées par les médias.

«- C'était comment à l'intérieur?

- A votre avis, c'était comment?

- Est-ce que les gens pleuraient?

- Évidemment qu'ils pleuraient. On venait de leur ouvrir le ventre en deux.

- Comment allaient-ils? Bien?

- Évidemment qu'ils n'allaient pas bien».

Et ils ne vont toujours pas bien. Tout le monde pleure, je pleure, le prêtre qui délivre son homélie pleure.

«Je fais partie des curés qui pleurent le plus», confie-t-il à la foule. «Depuis ce matin, je pleure tout le temps. J'ai baptisé certains des enfants. Dans quelques semaines, j'aurais eu la chance de leur donner leur première Communion».

C'est à ce moment que je me suis effondré, sans même réussir à vraiment reprendre le dessus avant la fin du sermon. «Vers qui vous tournez-vous dans un jour pareil?», demande le prêtre. «Vers Dieu, sinon, quelle autre possibilité avez-vous?». Une petite femme, portant un badge d'hôpital, s'essuie les yeux.

Les journalistes se transforment en rapaces

La messe se poursuit. Encore d'autres chants sur la peur que nous ne devrions pas ressentir. Puis un dernier hymne, «Sur les ailes des aigles», qui raconte comment Dieu élèvera les âmes des fidèles disparus –un chant traditionnel des funérailles catholiques. Sans le vouloir, la femme qui se tient à mes côtés exprime son émotion à voix haute «Oh, mon Dieu!». Tandis que toute la congrégation chante, sa fille, qui ne doit pas avoir plus de 15 ans, fond en larmes. «On ira dire une prière», lui dit sa mère en lui caressant la joue. «Quand tout le monde sera sorti, on ira dire une prière»

A l'extérieur, les journalistes se transforment en rapaces. Un gros plein de soupe vêtu d'un manteau en poils de chameau tente d'encercler ceux qui sortent en larmes de l'église pour leur poser des questions inutiles. Il repartira bredouille. «Pouvez-vous m'en dire un peu sur l'atmosphère à l'intérieur?» demande un journaliste de la télé à un curé. Celui-ci s'arrête un court instant pour lui jeter un regard noir. «A l'évidence, elle était très sombre», lui répond-il.

De la télé, Dr Oz est là aussi, sans qu'on sache très bien pourquoi. Si sa présence m'a tout d'abord laissé perplexe, j'en ai ensuite été heureux. Pour autant que j'en puisse en juger, il a réussit là où tous les autres journalistes ont échoué. Il n'a pas posé de questions stupides, ni tenté d'attraper une petite phrase au vol et encore moins de sortir son smartphone pour prendre des photos dégueulasses des mémoriaux de fortune qui jonchent toute la ville. Il n'a que de l'empathie et des propos amicaux à offrir aux gens qui le reconnaissent, et que sa présence semble, sincèrement, réconforter.

«Vous ne pouvez rien faire, c'est ça le pire»

«Je voulais juste vous dire coucou!», lui dit une femme âgée. Son mari, un homme renfrogné en habit de pompier, était, ce matin, l'un des premiers sur les lieux de la tuerie; Dr. Oz écoute son histoire et lui raconte ensuite la sienne. «Le 11 septembre, j'étais à l'hôpital», explique-t-il. «Vous ne pouvez rien faire, c'est ça le pire. Vous voudriez pouvoir aider...» La conversation s'arrête quand la femme lui tend l'espèce de croix ou de broche qu'elle avait sur sa veste. «Vous pourrez vous en servir dans votre émission», lui dit-elle.

Je vous écris ceci de la salle du Dunkin Donuts, où, voici quelques minutes, la télé beuglait d'un débat entre Piers Morgan et un connard quelconque, partisan du port d'arme cachée, pour savoir s'il fallait autoriser les gens à venir armés à l'école. Dans la gargote, on remarque quelques journalistes, mais la plupart des clients sont des locaux –des ados qui terminent leur dizaine ou débutent leur vingtaine, une poignée de pompiers et d'ambulanciers. Il y en a sept qui regardent la télévision, leurs chaises formant un demi-cercle autour de la lucarne. L'un d'entre eux, portant un gilet à capuche bleu, froisse une serviette en papier marron et s'en sert pour essuyer ses larmes.  

Justin Peters

Traduit par Peggy Sastre