Il ne faut pas se réjouir des malheurs britanniques
Il n'y aura pas d'Europe puissance sans le Royaume-Uni.
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Effondrement de Gordon Brown, scandale des notes de frais à Westminster, crise financière: ce qui se passe au Royaume-Uni depuis quelques temps touche aux piliers du «modèle» de réussite britanniques depuis 15 ans. Pas forcément de quoi se réjouir.
En l'espace de six ans, quatre certitudes (ou illusions) du système anglais ont été mises à mal. Dans l'ordre chronologique, il y a eu successivement :
1. D'abord en 2003 la décision de Tony Blair de se joindre à l'action militaire américaine en Irak. Ce choix fondamental a anéanti la prétention traditionnelle de Londres d'être à l'intersection de trois cercles de pouvoir : le Commonwealth, l'Amérique et l'Europe. Il a fait voler en éclats le rêve de jouer un rôle de pont entre l'Amérique et l'Europe sans jamais avoir à choisir, il a démontré l'absence d'influence réelle du Royaume-Uni sur Washington et donc la vacuité de la relation dite «spéciale» entre les deux pays, il a affaibli durablement l'influence britannique sur la scène internationale, il a, enfin, empêché Tony Blair de rapprocher l'Angleterre de l'Europe (ou plus exactement l'Europe de l'Angleterre).
L'ironie de l'histoire est que Tony Blair était le plus européen (avec Edward Heath) des Premiers ministres britanniques. Il aura été celui qui a provoqué une cassure de l'Union et, trop affaibli sur le plan intérieur, qui n'a pas pu imposer ses convictions européennes à ses propres ministres d'alors (dont un certain Gordon Brown). Tony Blair a été obligé d'abandonner le pouvoir (au même Gordon Brown) en mai 2007, deux ans avant le terme de son mandat.
2- Ensuite, les attentats, en juillet 2005 au lendemain de la victoire de Londres pour l'organisation de jeux Olympiques de 2012. Ils ont fait 52 morts dans la capitale britannique.
Ces atrocités ont été commises par des citoyens britanniques, d'origine pakistanaise certes, mais britanniques. D'où la remise en question d'un deuxième dogme : celui du « multiculturalisme » (ce qu'on appelle en France le communautarisme). Plutôt que de chercher à intégrer ou à assimiler des gens venus d'ailleurs dans un ensemble unitaire reposant sur des valeurs communes de citoyenneté s'imposant à tous, la Grande-Bretagne laissait chacun libre d'évoluer dans sa langue, sa religion, sa communauté. La liberté individuelle serait ainsi respectée sans porter atteinte à l'unité nationale. Que n'a-t-on pas entendu à l'époque, outre-Manche, contre le «modèle français» liberticide, facteur de division et de discrimination entre des citoyens supposés être égaux devant la loi.
Si on ajoute (bien que cela ne soit pas du même ordre) les velléités d'indépendance de l'Ecosse, le problème de la cohésion nationale au Royaume-Uni en est à venu à se poser et pas d'une seule façon théorique.
3.- La troisième cassure a été provoquée par la crise financière de 2007/2008 qui a ébranlé les dogmes du modèle économique du Royaume. Pendant 30 ans, de l'arrivée de Maggie Thatcher jusqu'à celle de Gordon Brown, Londres a fait des choix libéraux. Ceux de l'ouverture à la mondialisation, de la flexibilité du marché du travail, de la dérégulation des services financiers par Mme Thatcher ont été fondamentaux. Puis Tony Blair a ajouté un volet de protection sociale (incitation au retour à l'emploi, introduction de minima sociaux, accroissement des dépenses publiques et du nombre des emplois publics) mais sans remettre en cause les fondements du Thatchérisme.
Ces choix ont donné des résultats spectaculaires pendant une grosse décennie (de 1995 à 2007): une prospérité continue, une croissance du revenu par tête qui était de 15% inférieur au revenu français il y a 25 ans et le dépasse aujourd'hui de 10%, un taux de chômage très faible, une dette publique qui n'excédait pas 40% du PIB (Produit intérieur brut) et, accessoirement, trois victoires consécutives du parti travailliste aux élections.
La crise vient tout remettre en cause. Elle oblige Gordon Brown à opérer des virages à 180° (nationalisation des banques, accroissement vertigineux du déficit public, etc.), elle souligne les oublis des politiques passées qui ont conduit à des déficiences dans les infrastructures (transports, énergie) et dans les services publics (santé, éducation secondaire) et à des déséquilibres sérieux entre régions, entre secteurs d'activité (avec une perte progressive du savoir faire technologique et industriel) et entre catégories sociales.
4- Enfin, le dernier coup de tonnerre, politique celui-là, a été provoqué par les frais des parlementaires. Le problème est beaucoup plus sérieux que ne pourraient laisser paraître les montants en cause ou le caractère affligeant des actes commis. Le système et la culture politiques britanniques reposent sur une conception des rapports entre gouvernants et gouvernés, entre Etat et citoyens très différents des nôtres.
Chez nous, le pouvoir vient d'en haut. Au nom de l'intérêt général, il s'impose au peuple à qui il apporte bien-être ou répression. Il doit être obéi et craint. Chez les Britanniques, le pouvoir est là pour rendre des comptes. Il est suspect. Il doit donc être contrôlé. L'instrument de ce contrôle c'est le Parlement. Si le contrôleur parlementaire n'est pas lui-même honnête, comme le montrent les révélations sur leurs frais, dès lors tout le système est en danger.
Quelles conséquences en tirer?
D'abord, qu'il n'y a pas de modèle unique. L'arrogance des Britanniques à l'égard du modèle français pendant de nombreuses années n'avait pas lieu d'être pas plus que n'aurait de sens aujourd'hui le fait de nous réjouir, à notre tour, des déboires de la Perfide Albion.
La France a fait de bons choix dans certains domaines (énergie nucléaire, aéronautique, spatial, infrastructures, etc.). Elle en a fait aussi de mauvais (marché du travail, absence de goût du risque, méfiance à l'égard du marché et de la concurrence, etc.). Au lieu de dénigrer le système du voisin pour mieux affirmer la supériorité supposée du sien, nous ferions bien de nous inspirer de ce qui marche bien ailleurs et de repousser ce qui échoue. Par exemple pour l'intégration: le communautarisme a des défauts et les Britanniques doivent aujourd'hui trouver les moyens de renforcer leur union nationale. Mais la France qui s'est toujours considérée comme un pays d'égalité et d'intégration doit, elle, s'adapter au développement croissant d'une société multiculturelle.
Deuxième conséquence: l'Europe. Les dirigeants britanniques sont-ils à même de reconnaître les réalités nouvelles et douloureuses de leur baisse relative d'influence et d'en tirer des conséquences pour leur attitude à l'égard de l'Europe et des Etats-Unis? La réponse n'est pas évidente. Oui, le fiasco irakien a éloigné l'opinion publique de l'Amérique et pas seulement de George Bush. Les Britanniques ont découvert que «la relation spéciale» n'a de spécial que le fait qu'elle est à sens unique. Mais est-ce que cela a rapproché pour autant les Britanniques de l'Europe ? Hélas non.
Moins d'Amérique ne fait pas plus d'Europe. Gordon Brown a toujours été convaincu qu'entre le monde globalisé et l'Etat-nation, l'Europe n'est pas un échelon pertinent et que l'important est de la débarrasser de toutes les entraves et réglementations qui l'empêchent d'être compétitive dans la concurrence mondiale. Politiques communes, notamment dans le domaine industriel? Non. Champions européens? Non. Gouvernance économique? Pas question. Harmonisation fiscale? Non. Et encore, il s'agit de Gordon Brown. Qu'est ce que sera avec les Conservateurs s'ils remportent les prochaines élections !
Troisième conséquence: la France. Que pouvons-nous faire, nous Français? D'abord reconnaître, nous aussi, que le monde a changé et que la construction de l'Europe ne peut plus se faire sur le seul leadership franco-allemand. Parce que, dans une Europe élargie, cela n'est plus suffisant et parce que les Allemands ne le souhaitent plus. Notre dilemme est clair: si l'on veut accroître le poids politique de l'Europe dans le monde, la présence ou l'absence des Britanniques est déterminante. Ce n'est pas par hasard si c'est avec les Britanniques que nous avons lancé l'Europe de la Défense, à Saint-Malo, en 1998. Pour Tony Blair, c'était une révolution aussi profonde que si nous avions, dès cette époque, rejoint le commandement militaire intégré de l'OTAN.
Nos deux pays sont membres permanents du Conseil de Sécurité de l'ONU, les deux sont une puissance nucléaire, tous les deux ont une expérience internationale et des moyens militaires, les deux sont d'anciennes puissances coloniales. On pourrait ajouter que les deux ont un même sens inné de la modestie... Tout cela pour dire qu'on peut certainement faire une Europe plus intégrée sans les Anglais. Mais on peut plus difficilement faire une Europe puissance sans eux.
Pour cela, il faut qu'ils comprennent qu'ils vont devoir faire ce qu'ils ont toujours rechigné à faire: choisir. La Grande-Bretagne ne doit plus essayer de gagner sur tous les tableaux et vouloir jouer un rôle central en Europe tout en multipliant les exemptions et les dérogations pour ne pas s'exposer aux foudres de la presse Murdoch. Elle doit accepter de partager ou, au moins, de mettre en commun avec d'autres. Elle doit prendre conscience que le Royaume-Uni ne peut plus être tout à fait une île, sous peine d'aller à la dérive. Pour être juste, c'est la politique de main tendue que M. Sarkozy a essayé depuis qu'il est Président mais il n'a pas eu en face de lui quelqu'un à la hauteur de l'enjeu.
L'Europe a besoin de leadership, il ne se construira pas par un seul pays, ni même deux. Mais encore faut-il mieux définir ce que sont « les intérêts européens » et inventer comment les mettre en œuvre. Cela aurait du être fait après la fin de l'URSS et la réunification de l'Allemagne. Différents Sommets en ont été l'occasion, celui de Nice par exemple. La guerre d'Irak aurait dû poser le débat. Le non au référendum en France aussi. Mais les européens ont toujours esquivé. Il est aujourd'hui que temps.
Voilà pourquoi il ne faut pas trop rire des déboires de M. Brown. C'est du sort de l'Europe dont il s'agit.
Le Hardi
Crédit photo: La garde rend les honneurs aux couleurs en présence de la reine Reuters
Mis à jour le 16/06/2009 à 13h21









































Quelle excellente analyse et conclusion de M. Le Hardi - même si je partage souvent les sentiments exprimés par Mme Arnaud à l'égard de mes compatriotes! Comme Churchill a dit un jour 'le pire des dilemmes est quand tout le monde a absolument raison et tout le monde a absolument tort'! Autrement dit, il y a du tort et de raison des deux côtés. Tout le monde sait que les britanniques ont sérieusement râté le train quand ils n'ont pas voulu participé à la création du CEE. Mais tout le monde sait également que le 'non' du Général de Gaulle des années plus tard était autant motivé par l'égoïsme de la France (et de lui-même) que par des raisonnements économiques et techniques. La France voyait à l'époque - non sans raison - un futur 'Europe à la française'. Les Allemands étaient consentants et les autres ne comptaient que pour du beurre. Puis l'Allemagne commençait à dévancer la France et ce pays - comme deux fois déjà dans des conditions bien plus bellicistes - commençait à voir d'un oeil différent son rival historique. L'UK a été admis. Mais depuis, surtout sous Thatcher, les anglais sont restés 'nonists' - ou du moins ils ne voient pas un Europe fédéré mais plutôt une espace économique. Ils ont tort. Mais ce sentiment prédomine dans le pays malgré la crise et la force manifeste de l'euro par rapport à la livre. A nous tous d'essayer à les convaincre autrement car M. Le Hardi a raison. Le Général Cambronne par contre aurait excité peut-être la fiérté de certains français sans pour autant gagner la bataille.
Je n'aime pas cette analyse, certaines sont exactes mais les conclusions sont totalement érronées; a propos du communautarisme il fonctionne trés bien par exemple ( a la difference de l'intégration à la francaise). La voie de l'auteur sur ce sujet tend à développer un prosélitisme indécent pire que celui des curés....
Oui il faut la GB dans l'Europe, c'est le bouclier à la toute puissance de l'Etat socialisant. Ces gens ont beaucoup à nous apprendre sur le fonctionnement de la démocratie. La preuve des notes de frais, ca dégage trés vite, les élus sont au service du peuple et non pas d'eux même.
Les francais ont plus a perdre de ne pas avoir la GB dans leur sein que l'inverse, mais pour que celà se fasse il faut que la France abandonne ses idées socialisantes et adopte le libéralisme sinon elle sera marginalisée rapidement par les conservateurs qui seront bientôt de retour.
Le centre du monde est en train de bouger vers l'Asie, les gens qui travaillent et produisent les richesses vraiment sont là bas, les Anglais y sont trés bien placé et ce qui se passe ici devient plus marginal. La Gb se prépare déjà a devenir un "safe heaven" une sorte de Suisse bis de la planète.
Voir la Gb a travers nous est agréable intellectuellement mais n'a aucun sens.
(La seule chose que je n'avais pas encore imaginée c'est que mon commentaire ait pu se perdre dans les arcanes du web, aussi je me permets de vous le renvoyer, à toutes fins utiles. Merci de vouloir bien le remettre en place.)
Voilà un article qui va beaucoup plaire à messieurs Jones et consorts.
J'espère que nous allons avoir tous les commentaires possibles et imaginables pour nous expliquer à quel point le Grande-Bretagne est un pays formidable !
Que monsieur Le Hardy nous explique, cependant, comment rendre plus européens des Anglais qui ont décidé, quoiqu'il arrive de jouer perso ?
Vous écrivez que pour la Grande-Bretagne, c'est NON à tout, et que ce sera pire si les conservateurs reprennent le pouvoir.
Ensuite vous nous dressez la liste de tout ce que les Anglais pourraient ou devraient faire, mais ne font pas, jusqu'à refuser la main tendue de Sarkozy.
Nous ne nous réjouirons pas des "déboires de monsieur Brown", car nous sommes nombreux à adorer les Britanniques, en dépit d'eux-mêmes..
Mais vous ne nous empêcherez pas d'avoir une furieuse envie de leur adresser le mot de Cambronne.
Commentaire tardif, mais irrésistible.
La situation en GB est une situation calculée et voulue, organisée et gérée. T Bllair avait la bénédiction des pouvoirs d'influence, G brown ne l'a pas. Des sa prise de fonction, les plans prévus ont été mis en oeuvre: destabilisation par scandales répétés.... Cet affaiblissement brittanique ne doit rien au hasard. J'en veux pour preuve a posteriori de l'article la contre attaque de G brown révélant que M Murdoch, parangon de la droite conservatrice brittanique et membre de ces pouvoirs d'influence si influent, meme pas mis en accusation, mais condamné ! car les écoutes telephoniques sont avérées.....
En parallele, rappellons que les scandales des notes de frais se sont déroulés du temps de t blair, et que la presse brittanique semble bien timorrée à le souligner.....