Monde

Il ne faut pas se réjouir des malheurs britanniques

G. Le Hardy, mis à jour le 16.06.2009 à 13 h 21

Il n'y aura pas d'Europe puissance sans le Royaume-Uni.

Effondrement de Gordon Brown, scandale des notes de frais à Westminster, crise financière: ce qui se passe au Royaume-Uni depuis quelques temps touche aux piliers du «modèle» de réussite britanniques depuis 15 ans. Pas forcément de quoi se réjouir.

En l'espace de six ans, quatre certitudes (ou illusions) du système anglais ont été mises à mal. Dans l'ordre chronologique, il y a eu successivement :

1. D'abord en 2003 la décision de Tony Blair de se joindre à l'action militaire américaine en Irak. Ce choix fondamental a anéanti la prétention traditionnelle de Londres d'être à l'intersection de trois cercles de pouvoir : le Commonwealth, l'Amérique et l'Europe. Il a fait voler en éclats le rêve de jouer un rôle de pont entre l'Amérique et l'Europe sans jamais avoir à choisir, il a démontré l'absence d'influence réelle du Royaume-Uni sur Washington et donc la vacuité de la relation dite «spéciale» entre les deux pays, il a affaibli durablement l'influence britannique sur la scène internationale, il a, enfin, empêché Tony Blair de rapprocher l'Angleterre de l'Europe (ou plus exactement l'Europe de l'Angleterre).

L'ironie de l'histoire est que Tony Blair était le plus européen (avec Edward Heath) des Premiers ministres britanniques. Il aura été celui qui a provoqué une cassure de l'Union et, trop affaibli sur le plan intérieur, qui n'a pas pu imposer ses convictions européennes à ses propres ministres d'alors (dont un certain Gordon Brown). Tony Blair a été obligé d'abandonner le pouvoir (au même Gordon Brown) en mai 2007, deux ans avant le terme de son mandat.

2- Ensuite, les attentats, en juillet 2005 au lendemain de la victoire de Londres pour l'organisation de jeux Olympiques de 2012. Ils ont fait 52 morts dans la capitale britannique.

Ces atrocités ont été commises par des citoyens britanniques, d'origine pakistanaise certes, mais britanniques. D'où la remise en question d'un deuxième dogme : celui du « multiculturalisme » (ce qu'on appelle en France le communautarisme). Plutôt que de chercher à intégrer ou à assimiler des gens venus d'ailleurs dans un ensemble unitaire reposant sur des valeurs communes de citoyenneté s'imposant à tous, la Grande-Bretagne laissait chacun libre d'évoluer dans sa langue, sa religion, sa communauté. La liberté individuelle serait ainsi respectée sans porter atteinte à l'unité nationale. Que n'a-t-on pas entendu à l'époque, outre-Manche, contre le «modèle français»  liberticide, facteur de division et de discrimination entre des citoyens supposés être égaux devant la loi.

Si on ajoute (bien que cela ne soit pas du même ordre) les velléités d'indépendance de l'Ecosse, le problème de la cohésion nationale au Royaume-Uni en est à venu à se poser et pas d'une seule façon théorique.

3.- La troisième cassure a été provoquée par la crise financière de 2007/2008 qui a ébranlé les dogmes du modèle économique du Royaume. Pendant 30 ans, de l'arrivée de Maggie Thatcher jusqu'à celle de Gordon Brown, Londres a fait des choix libéraux. Ceux de l'ouverture à la mondialisation, de la flexibilité du marché du travail, de la dérégulation des services financiers par Mme Thatcher ont été fondamentaux. Puis Tony Blair a ajouté un volet de protection sociale (incitation au retour à l'emploi, introduction de minima sociaux, accroissement des dépenses publiques et du nombre des emplois publics) mais sans remettre en cause les fondements du Thatchérisme.

Ces choix ont donné des résultats spectaculaires pendant une grosse décennie (de 1995 à 2007): une prospérité continue, une croissance du revenu par tête qui était de 15% inférieur au revenu français il y a 25 ans et le dépasse aujourd'hui de 10%, un taux de chômage très faible, une dette publique qui n'excédait pas 40% du PIB (Produit intérieur brut) et, accessoirement, trois victoires consécutives du parti travailliste aux élections.

La crise vient tout remettre en cause. Elle oblige Gordon Brown à opérer des virages à 180° (nationalisation des banques, accroissement vertigineux du déficit public, etc.), elle souligne les oublis des politiques passées qui ont conduit à des déficiences dans les infrastructures (transports, énergie) et dans les services publics (santé, éducation secondaire) et à des déséquilibres sérieux entre régions, entre secteurs d'activité (avec une perte progressive du savoir faire technologique et industriel) et entre catégories sociales.

4- Enfin, le dernier coup de tonnerre, politique celui-là, a été provoqué par les frais des parlementaires. Le problème est beaucoup plus sérieux que ne pourraient laisser paraître les montants en cause ou le caractère affligeant des actes commis. Le système et la culture politiques britanniques reposent sur une conception des rapports entre gouvernants et gouvernés, entre Etat et citoyens très différents des nôtres.

Chez nous, le pouvoir vient d'en haut. Au nom de l'intérêt général, il s'impose au peuple à qui il apporte bien-être ou répression. Il doit être obéi et craint. Chez les Britanniques, le pouvoir est là pour rendre des comptes. Il est suspect. Il doit donc être contrôlé. L'instrument de ce contrôle c'est le Parlement. Si le contrôleur parlementaire n'est pas lui-même honnête, comme le montrent les révélations sur leurs frais, dès lors tout le système est en danger.

Quelles conséquences en tirer?

D'abord, qu'il n'y a pas de modèle unique. L'arrogance des Britanniques à l'égard du modèle français pendant de nombreuses années n'avait pas lieu d'être pas plus que n'aurait de sens aujourd'hui le fait de nous réjouir, à notre tour, des déboires de la Perfide Albion.

La France a fait de bons choix dans certains domaines (énergie nucléaire, aéronautique, spatial, infrastructures, etc.). Elle en a fait aussi de mauvais (marché du travail, absence de goût du risque, méfiance à l'égard du marché et de la concurrence, etc.). Au lieu de dénigrer le système du voisin pour mieux affirmer la supériorité supposée du sien, nous ferions bien de nous inspirer de ce qui marche bien ailleurs et de repousser ce qui échoue. Par exemple pour l'intégration: le communautarisme a des défauts et les Britanniques doivent aujourd'hui trouver les moyens de renforcer leur union nationale. Mais la France qui s'est toujours considérée comme un pays d'égalité et d'intégration doit, elle, s'adapter au développement croissant d'une société multiculturelle.

Deuxième conséquence: l'Europe. Les dirigeants britanniques sont-ils à même de reconnaître les réalités nouvelles et douloureuses de leur baisse relative d'influence et d'en tirer des conséquences pour leur attitude à l'égard de l'Europe et des Etats-Unis? La réponse n'est pas évidente. Oui, le fiasco irakien a éloigné l'opinion publique de l'Amérique et pas seulement de George Bush. Les Britanniques ont découvert que «la relation spéciale» n'a de spécial que le fait qu'elle est à sens unique. Mais est-ce que cela a rapproché pour autant les Britanniques de l'Europe ? Hélas non.

Moins d'Amérique ne fait pas plus d'Europe. Gordon Brown a toujours été convaincu qu'entre le monde globalisé et l'Etat-nation, l'Europe n'est pas un échelon pertinent et que l'important est de la débarrasser de toutes les entraves et réglementations qui l'empêchent d'être compétitive dans la concurrence mondiale. Politiques communes, notamment dans le domaine industriel? Non. Champions européens? Non. Gouvernance économique? Pas question. Harmonisation fiscale? Non. Et encore, il s'agit de Gordon Brown. Qu'est ce que sera avec les Conservateurs s'ils remportent les prochaines élections !

Troisième conséquence: la France. Que pouvons-nous faire, nous Français? D'abord reconnaître, nous aussi, que le monde a changé et que la construction de l'Europe ne peut plus se faire sur le seul leadership franco-allemand. Parce que, dans une Europe élargie, cela n'est plus suffisant et parce que les Allemands ne le souhaitent plus. Notre dilemme est clair: si l'on veut accroître le poids politique de l'Europe dans le monde, la présence ou l'absence des Britanniques est déterminante. Ce n'est pas par hasard si c'est avec les Britanniques que nous avons lancé l'Europe de la Défense, à Saint-Malo, en 1998. Pour Tony Blair, c'était une révolution aussi profonde que si nous avions, dès cette époque, rejoint le commandement militaire intégré de l'OTAN.

Nos deux pays sont membres permanents du Conseil de Sécurité de l'ONU, les deux sont une puissance nucléaire, tous les deux ont une expérience internationale et des moyens militaires, les deux sont d'anciennes puissances coloniales. On pourrait ajouter que les deux ont un même sens inné de la modestie... Tout cela pour dire qu'on peut certainement faire une Europe plus intégrée sans les Anglais. Mais on peut plus difficilement faire une Europe puissance sans eux.

Pour cela, il faut qu'ils comprennent qu'ils vont devoir faire ce qu'ils ont toujours rechigné à faire: choisir. La Grande-Bretagne ne doit plus essayer de gagner sur tous les tableaux et vouloir jouer un rôle central en Europe tout en multipliant les exemptions et les dérogations pour ne pas s'exposer aux foudres de la presse Murdoch. Elle doit accepter de partager ou, au moins, de mettre en commun avec d'autres. Elle doit prendre conscience que le Royaume-Uni ne peut plus être tout à fait une île, sous peine d'aller à la dérive. Pour être juste, c'est la politique de main tendue que M. Sarkozy a essayé depuis qu'il est Président mais il n'a pas eu en face de lui quelqu'un à la hauteur de l'enjeu.

L'Europe a besoin de leadership, il ne se construira pas par un seul pays, ni même deux. Mais encore faut-il mieux définir ce que sont « les intérêts européens » et inventer comment les mettre en œuvre. Cela aurait du être fait après la fin de l'URSS et la réunification de l'Allemagne. Différents Sommets en ont été l'occasion, celui de Nice par exemple. La guerre d'Irak aurait dû poser le débat. Le non au référendum en France aussi. Mais les européens ont toujours esquivé. Il est aujourd'hui que temps.
Voilà pourquoi il ne faut pas trop rire des déboires de M. Brown. C'est du sort de l'Europe dont il s'agit.

Le Hardi

Crédit photo: La garde rend les honneurs aux couleurs en présence de la reine Reuters

G. Le Hardy
G. Le Hardy (20 articles)
Diplomate français
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte